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Philadelphie, la ville aux plus de 4 000 fresques murales

Depuis près de quarante ans, la ville de Philadelphie utilise l'art urbain pour apporter de la vie et transmettre des messages importants afin de soutenir ses communautés et entretenir son patrimoine.

De Johnna Rizzo
Publication 21 avr. 2022, 16:59 CEST
Une fresque représentant Najee Spencer-Young, 19 ans, réalisée par l’artiste Amy Sherald, s’élève au cœur de Philadelphie, en Pennsylvanie. ...

Une fresque représentant Najee Spencer-Young, 19 ans, réalisée par l’artiste Amy Sherald, s’élève au cœur de Philadelphie, en Pennsylvanie. Sherald, qui a peint le portrait officiel de Michelle Obama, est l’une des nombreux artistes auxquels Mural Arts Philadelphia a fait appel pour embellir la ville.

PHOTOGRAPHIE DE Matt Rourke, AP Photo

Une imposante forêt de sycomores et de sassafras a récemment vu le jour sur une portion bétonnée de Lancaster Avenue, dans l’ouest de Philadelphie. Puis sont arrivés des papillons monarques, un merlebleu et une énorme abeille. Ce jardin a poussé, en l’espace d’une semaine, sur un mur de 12 mètres de long au sein d’une carrière récemment abandonnée et transformée en centre pour l’environnement.

Comme la quasi-totalité des 4 000 autres peintures murales réalisées par Mural Arts Philadelphia au cours des 35 dernières années, cette exubérante exposition du monde naturel, dévoilée pour la Journée de la Terre 2022, est le fruit de la collaboration entre une communauté et une artiste désireuse de l’aider à raconter son histoire.

Eurhi Jones a peint Philadelphia: Forests, située au centre d’éducation environnementale d’Overbrook. Créée en partenariat avec Mural Arts Philadelphia, il s’agit de la fresque #NatGeoPlanetPossible de Philadelphie destinée à célébrer le mois de la Terre. Elle a été inspirée par la photographie de James Blair représentant des arbres dans la brume.

PHOTOGRAPHIE DE Akeil Robertson-Jowers, Mural Arts Philadelphia

Avec cette nouvelle fresque, soutenue par National Geographic, l’artiste Eurhi Jones a transformé un mur du centre d’éducation environnementale d’Overbrook (OEEC) en une œuvre d’évasion urbaine, du moins pour l’imagination. Cette peinture a pour but d’attirer l’attention sur le fait que le long passé de géant industriel de la ville de Philadelphie rend le présent compliqué pour ses habitants, que ce soient les humains, la faune ou la flore.

« Nous sommes une vieille ville. En tant que vieille ville, nous nous délabrons. Nous protégeons les personnes et l’environnement qui entrent en contact avec les anciennes infrastructures », explique Jerome Shabazz, fondateur et directeur exécutif de l’OEEC. La fresque vise à motiver une conversation sur l’écologie dans les espaces urbains. Dans le bloc 6100 de Lancaster Avenue, la conversation a lieu dans un quartier de bâtiments commerciaux et industriels avec une poignée de résidents à faibles revenus. Ils ont été laissés à eux-mêmes pour faire face à la contamination et aux déchets que l’industrie peut produire sans avoir la possibilité d’y changer quoi que ce soit.

Le North Philadelphia Beacon Project de James Burns (2013) fait partie de l’initiative d’art urbain de longue date de Mural Arts Philadelphia.

PHOTOGRAPHIE DE Stéphan Gladieu, Figarophoto/Redux

« C’est une communauté à laquelle on ne demande jamais rien », dit Shabazz. « Les personnes de tous types, jeunes et âgées, de différentes ethnies, réagissent à la beauté et à la couleur et au fait que d’autres personnes ont pris le temps et l’énergie d’investir en eux. »

« Les peintures murales sont le fruit d’un tel effort de collaboration », déclare Jones. La collaboration est essentielle pour créer une peinture murale, ce qui laisse des effets durables sur les bénévoles locaux qui y participent. « J’ai vu des gens dire vingt ans plus tard : "C’est moi qui ai peint cette feuille ou cet ours". C’est une force positive pour le bien, la beauté et l’action collective qui ne se produit pas tous les jours dans la vie de ces personnes. »

Il n’est toutefois pas nécessaire de faire de l’art pour en ressentir les effets. « La conversation autour de la justice environnementale peut être pénible, il peut même être difficile de s’autoriser à y penser, parfois. Mon rêve est que cette peinture murale puisse aider les gens à se connecter à un sujet qui est difficile à aborder mais nécessaire à notre survie », déclare Jones. Elle espère que la représentation ensoleillée de la fresque aidera les habitants à imaginer ce qui pourrait être, afin qu’ils puissent contribuer à ce que ce rêve devienne réalité. « Sans imagination, il est impossible d’envisager un avenir meilleur. Il faut d’abord l’imaginer pour savoir vers quoi on souhaite s’orienter », ajoute-t-elle.

 

L’ART URBAIN POUR REDONNER VIE À UNE VILLE

À l’ère du coronavirus, l’impact de ces odes à la nature peut être encore plus grand, selon Jane Golden, fondatrice et directrice de Mural Arts Philadelphia. « Après avoir été coincés en intérieur et avoir ressenti cette grande privation, notre envie de grand air est actuellement plus prononcée », dit-elle. « Il y a une meilleure valorisation du localisme. Il y a les oiseaux et les arbres de Philadelphie. Comment pouvons-nous regarder ce qui nous entoure, et non seulement voir mais aussi apprécier ce qui constitue notre environnement ? Nous prêtons davantage attention aux atouts dont nous n’appréciions probablement pas la valeur auparavant. »

(À lire : 8 villes pour les amateurs de street art.)

Golden souligne que les peintures murales urbaines sont tout autant un symbole de libération que de communauté. « Le monde est traumatisé et beaucoup plus fragile depuis le COVID. L’art est un moyen de guérir. Pour les personnes qui se trouvent autour de la peinture murale, il y a quelque chose d’édifiant, de stimulant », affirme Golden. « Les gens aspirent à davantage de connexion. L’art public peut la leur procurer. À cause du COVID, nous sommes tellement déconnectés les uns des autres. Les fresques murales mettent en valeur une humanité commune. »

Reflet de Philadelphia Muses, œuvre de Meg Saligman (1999 et 2013), dans une fenêtre de Phildalphie.

PHOTOGRAPHIE DE Stéphan Gladieu, Figarophoto/Redux

L’histoire d’amour entre Philadelphie et les peintures murales ne date pas d’hier. Dans le cadre d’une mission anti-graffiti menée dans les années 1980, Golden a commencé à demander aux graffeurs eux-mêmes de canaliser leur créativité afin de créer des œuvres qui pourraient parler au plus grand nombre, plutôt que d’irriter les commerçants locaux et de dégrader les espaces publics.

Au fil des années, les peintures murales sont devenues partie intégrante de l’ADN de la ville. Aujourd’hui, une liste d’attente a été créée pour les centaines de communautés qui demandent des œuvres d’art public pour les murs de leurs quartiers. « Nous avons plus de gens que jamais qui demandent des œuvres, que ce soit pour des questions de représentation ou de symboles politiques. Il y a un plus grand désir de beauté », explique Golden.

 

L’IMPORTANCE DES PEINTURES MURALES

« Cette forme d’art, qui comprend aussi bien les peintures rupestres que les œuvres des artistes muralistes mexicains, ou encore les [fresques de la] Renaissance, a toujours été étroitement liée au désir de laisser une trace », explique Golden. « C’est également un baromètre de notre époque. Notre capacité à raconter des histoires, à représenter, à nous attaquer aux problèmes de notre époque. »

À tous les coins de rue de Philadelphie, on aperçoit une peinture murale. C’est une population de géants, au sens propre comme au figuré. Julius Erving, Aretha Franklin et Frank Sinatra, Larry des Trois Stooges, Questlove, Fabian, et Frankie Avalon font tous partie intégrante de la communauté dans laquelle ils se trouvent. Il en va de même pour des visages moins célèbres mais tout aussi colossaux, comme celui de Najee Spencer-Young, 19 ans, que Amy Sherald (portraitiste de Michelle Obama) a peint sur un mur du centre-ville, sur une surface de six étages et 220 mètres carrés, afin qu’elle puisse raconter comment elle a surmonté ses problèmes d’estime de soi et s’est épanouie en tant que jeune femme noire.

Une peinture murale (sans titre) sur S. 9th Street à East Passyunk met en avant des célébrités du passé, comme Frankie Avalon et Bobby Rydell.

D’autres peintures murales de Philadelphie sont des lettres d’amour à la ville dans son ensemble : une ode aux quatre saisons, par exemple, ou encore une explosion abstraite de couleurs, pour la simple et unique raison de faire quelque chose de beau.

Cependant, très souvent, les peintures murales jouent le rôle de symboles géants permettant d’exprimer les préoccupations, les désirs ou les besoins d’une communauté. Certaines alimentent une discussion sur des sujets difficiles tels que la justice raciale, l’immigration, le contrôle des armes à feu ou encore la crainte de la gentrification.

Il est difficile d’ignorer des questions posées à une telle échelle, et qui sont visibles de jour comme de nuit. « Les peintures murales sont l’autobiographie de la ville de Philadelphie. Où que l’on aille, il y a des projets qui parlent des personnes qui y vivent, de nos héros, des problèmes auxquels nous sommes confrontés », déclare Golden. « Toutes ensemble, les peintures murales racontent l’histoire de Philadelphie. Les gens ont le sentiment que ces œuvres leur appartiennent. »

La fresque Latinx Heroes, peinte dans l’école élémentaire Julia De Burgo, à Fairhill, a été modifiée de manière temporaire pour y ajouter des masques chirurgicaux, afin de refléter la situation actuelle.

PHOTOGRAPHIE DE Steve Weinik, Mask Up Philadelphia press conference/Mural Arts Philadelphia
Gauche: Supérieur:

La peinture #MaskUp Philly de Damon Bain (2020), commandée par Philadelphia Mural Arts, décore un mur du Martin Luther King Recreation Center.

Droite: Fond:

Une deuxième œuvre de Damon Bain dans le cadre de la campagne #MaskUp Philly menée par Mural Arts Philadelphia (2020), attire l’attention sur le Jardel Recreation Center.

Photographies de Steve Weinik, Mural Arts Philadelphia

Pour les visiteurs, observer les peintures murales de Philadelphie revient à jeter un coup d’œil dans un journal intime qui donne accès aux pensées intérieures chères, stimulantes, parfois difficiles, souvent drôles et touchantes, et finalement toujours honnêtes d’une ville, et qui peuvent être aussi souvent provocantes que joyeuses. Philadelphie n’est pas une ville qui fait tout pour passer au premier plan, ou qui ignorent les éléments qui lui posent problème, car elle est trop occupée à être une ville vivante.

Le résultat est une ville pleine de couleurs et de vitalité, d’histoire et d’immédiateté, une ville qui a un message à faire passer et qui est assez confiante pour l’exprimer clairement.

« Je voulais contribuer à des endroits auxquels j’avais le sentiment d’appartenir », explique l’artiste muraliste David Guinn pour expliquer la raison pour laquelle il s’est attelé des dizaines de fois à la création de fresques dans sa ville natale. Mais il tient également à souligner que Philadelphie n’est pas une ville qui cherche à impressionner qui que ce soit en mettant les problèmes sous le tapis. « Je ne dirais pas que c’est une ville charmante », nous a-t-il confié en 2020. « C’est une ville qui essaie juste d’être elle-même. »

« L’essentiel, c’est que les gens savent reconnaître l’authenticité. Le cœur y est », selon Guinn. Le fait que la « ville de l’amour » fasse le choix de mener avec son cœur est pour le moins approprié.

Johnna Rizzo est une ancienne rédactrice de National Geographic. Elle écrit actuellement une série de romans graphiques de non-fiction et développe des podcasts sur l’Amérique.

À l’occasion du mois de la Terre, National Geographic s’est associé aux chaînes de télévision ABC de Philadelphie, Chicago, New York et San Francisco pour célébrer le pouvoir réparateur de la nature à travers l’art public. Pour ce projet, des artistes muralistes locaux se sont inspirés de photographies tirées des archives de National Geographic afin de créer des œuvres d’art transposant la beauté du monde naturel dans les espaces urbains. Ces peintures murales s’inscrivent dans la longue tradition de National Geographic qui consiste à s’appuyer sur la narration visuelle pour mettre en lumière et protéger les merveilles de notre monde. #NatGeoPlanetPossible

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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