Ces poissons vivent plus de 100 ans et leur santé s'améliore avec le temps

Une nouvelle étude a démontré que les poissons buffalos avaient une durée de vie étonnamment longue et qu’ils étaient au sommet de leur forme entre 80 et 100 ans.

De Tina Deines
Publication 30 nov. 2023, 17:06 CET
Une étude a démontré que les vieux spécimens de buffalos à grande bouche avaient un meilleur ...

Une étude a démontré que les vieux spécimens de buffalos à grande bouche avaient un meilleur système immunitaire que leur congénères plus jeunes.

PHOTOGRAPHIE DE Joël Sartore, National Geographic, Photo Ark

Le pêcheur Stuart Black a attrapé beaucoup de poissons au cours de sa vie, mais lorsqu’il a attrapé son premier buffalo au lac Apache, dans l'Arizona, en 2019, il a pressenti que ce poisson avait quelque chose de spécial.

« Je ne savais même pas pourquoi à l’époque », dit-il, surtout qu’avec ses 6 kilos, sa prise n’avait rien d’exceptionnel : Stuart avait déjà pêché plus gros, comme une carpe de 18 kilos.

En tous cas, il avait raison : ce poisson avait bien une particularité puisque des scientifiques ont récemment confirmé que la majorité des poissons buffalos qui vivaient dans ce lac isolé de l’est de l’Arizona étaient âgés d’une centaine d’années.

Cette découverte s’inscrit dans le prolongement d’autres recherches récentes qui ont bouleversé les idées reçues sur le buffalo, un genre peu étudié composé de cinq espèces de poissons d’eau douce originaires d’Amérique du Nord.

Il y a encore quelques années, les scientifiques pensaient que ces poissons, dont les couleurs varient du marron au bleuâtre, ne vivaient qu’une vingtaine d’années. Toutefois, une étude réalisée en 2019 a révélé que le buffalo à grande bouche pouvait vivre jusqu’à 112 ans, ce qui en fait le plus vieux téléostéen d’eau douce connu, un groupe d’environ 12 000 espèces de poissons à nageoires rayonnées que l’on trouve dans le monde entier. Dans la foulée, en janvier, des chercheurs ont annoncé la découverte d’un buffalo à grande bouche âgé de 127 ans dans la province canadienne de Saskatchewan.

Une nouvelle étude publiée dans Scientific Reports confirme que deux autres espèces de poissons buffalos (le buffalo à petite bouche et le buffalo noir) peuvent vivre plus d'une centaine d'années, ce qui en fait le seul genre animal connu, en dehors des poissons marins du genre Sebastes, à compter trois espèces centenaires. 

Mais ces espèces ne sont pas les seules à faire preuve d’une extraordinaire longévité. Les requins du Groenland en détiennent le record parmi les vertébrés actuels, puisqu’ils peuvent vivre au moins 250 ans.

De plus, des recherches ont révélé que les poissons buffalos étaient au meilleur de leur forme vers leurs 80 voire leurs 100 ans, une tranche d'âge lors de laquelles ils auraient une meilleure réponse au stress et un meilleur système immunitaire que leurs cadets.

« Ce qu’il faut retenir, c’est que les poissons buffalos ne se conforment pas aux idées préconçues », soutient le responsable de l’étude, Alec Lackmann, spécialiste des poissons à l’université du Minnesota. « Ils défient les attentes. »

 

DES POISSONS CENTENAIRES DANS LE DÉSERT

Pour l’étude menée en Arizona, quelques dizaines de pêcheurs, dont Black, ont capturé 222 poissons buffalos au lac Apache entre juillet 2018 et juillet 2023. Vingt-trois ont été euthanasiés sans cruauté et donnés au groupe de recherche, qui a estimé l’âge des poissons en retirant et en analysant de minuscules concrétions situées dans l’oreille interne, appelées otolithes. Ces structures de carbonate de calcium, qui permettent aux poissons d’entendre et de percevoir les vibrations de l’eau, forment chaque année une nouvelle couche, à la manière des anneaux de croissance des arbres.

L’analyse des otolithes a révélé que 90 % des poissons buffalos du lac Apache avaient plus de 85 ans. Les chercheurs ont estimé l’âge d’individus des trois espèces étudiées (le buffalo à petite bouche, le buffalo à grande bouche et le buffalo noir) à plus de 100 ans.

Pour les 199 autres poissons, les pêcheurs ont utilisé une technique appelée « pêche en no kill », qui consiste à remonter les poissons à l’aide de minuscules hameçons avec ou sans ardillon, afin de ne pas blesser l’animal et d'ensuite pouvoir le relâcher. Tous les poissons attrapés ont été photographiés et 129 d’entre eux ont été pesés. Les chercheurs ont estimé l’âge des poissons vivants en étudiant les taches orange et noires sur les photographies prises par les pêcheurs.

« Plusieurs espèces de grands poissons de rivière comme l’esturgeon et le garpique alligator vivent plus de 50 ans », explique Nathan Farnau, conservateur des poissons et des invertébrés à l’aquarium de Géorgie à Atlanta, qui n’a pas participé à l’étude.

« Mais c’est toujours très excitant pour les chercheurs de trouver des preuves physiques de l’existence de poissons centenaires. »

 

DES ALLOCHTONES ROBUSTES

Ce qui est particulièrement remarquable, explique Lackmann, c’est que ces poissons ne sont même pas originaires de la région. Environ 400 d’entre eux sont arrivés dans l'Arizona par chemin de fer en 1918, dans le cadre d’un plan du Bureau américain de la pêche visant à établir une pêche commerciale dans le lac Roosevelt, un lac de barrage sur la rivière Salée. Le lac Apache, qui fait partie du même système fluvial, a été créé plus tard et certains de ces poissons ont fini par y migrer en descendant la rivière.

L’aire de répartition naturelle du buffalo à grande bouche s’étend du sud de la province canadienne de Saskatchewan jusqu’au Texas et à la Louisiane, tandis que le buffalo à petite bouche et le buffalo noir partagent des aires de répartition similaires qui comprennent également des parties de l’Ontario, du Nouveau-Mexique et du Mexique. Les poissons du lac Apache provenaient probablement d’une écloserie de l’Iowa, explique Lackmann.

Ces nouvelles découvertes, ajoute-t-il, signifient que certains des poissons d’origine vivent encore dans le système de la rivière Salée. 

« Ce réservoir est un environnement rude et pauvre. Pourtant, ces poissons sont capables d’y vivre un siècle durant », explique Lackmann. « Imaginez placer un animal sauvage dans un nouvel habitat comme celui-ci : on ne s’attendrait pas à ce qu’il vive aussi longtemps. »

 

UNE FONTAINE DE JOUVENCE ?

Les buffalos peuvent passer des dizaines d’années sans se reproduire, car ils ont besoin de conditions environnementales très spécifiques (dont la plupart sont encore inconnues) pour procréer. C’est pour cette raison que le poisson a évolué pour vivre aussi longtemps : il s’agit d’une adaptation évolutive servant à pallier ces longues périodes de non-reproduction, soutient Lackmann.

Dans la province de Saskatchewan, où les buffalos peuvent passer 50 ans sans s’être assuré une descendance, les poissons ne tentent de se reproduire qu’au sein d’un niveau d’eau très spécifique et que l’on observe rarement.

Selon Lackmann, des études plus poussées sur la longévité du buffalo pourraient permettre de comprendre comment les vertébrés, y compris les humains, peuvent vivre plus longtemps. 

« L’une des principales questions en suspens concernant les buffalos est le secret de leur étonnante longévité. Quelle est leur fontaine de Jouvence ? »

L’une des pistes à suivre serait de comprendre pourquoi les vieux buffalos sont moins stressés et disposent d’un meilleur système immunitaire que leurs congénères plus jeunes, comme cela a été démontré par une étude de 2021 sur le buffalo à grande bouche.

Cette étude a en effet permis de découvrir que, comparé aux individus plus jeunes, les poissons plus âgés pouvaient mieux combattre les bactéries et disposaient d'un ratio neutrophiles/lymphocytes plus faible dans leur sang, signe d'un niveau de stress moins élevé.

« Ils sont encore en pleine forme à 100 ans, c’est stupéfiant », déclare Lackmann.

Entre-temps, la conservation est une priorité. Le buffalo est un poisson très prisé pour la pêche sportive dans le Midwest supérieur, et bien que sa population soit en déclin, sa capture n’est pratiquement pas réglementée, y compris dans l'Arizona.

« À l’heure actuelle, on peut tout à fait aller au lac Apache, attraper un buffalo et le ramener chez soi », explique Black. « Pour moi, le plus important est donc de les protéger dès aujourd’hui. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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