Plus de 130 ans après sa découverte, ce papillon de nuit a enfin été photographié

Dichagyris longidens est la 11 000e espèce à rejoindre l'arche photographique de National Geographic et elle nous rappelle à quel point les insectes jouent un rôle crucial dans notre monde.

Publication 10 févr. 2021, 15:59 CET, Mise à jour 11 févr. 2021, 15:14 CET
Joel Sartore a photographié ce spécimen de l'espèce Dichagyris longidens en septembre 2020 près de Santa ...

Joel Sartore a photographié ce spécimen de l'espèce Dichagyris longidens en septembre 2020 près de Santa Fe, au Nouveau-Mexique.

Photographie de JOEL SARTORE, NATIONAL GEOGRAPHIC PHOTO ARK

Un mois après le début de la pandémie de coronavirus, le photographe Joel Sartore s'est réveillé chez lui à Lincoln, dans le Nebraska, puis il est sorti pour prendre son journal. Privé de ses habituels six mois de voyage à l'année, il broyait du noir, sans savoir quoi faire face à l'annulation de toutes ses excursions pour l'année 2020.

Sur le porche, son regard s'est posé sur une flopée d'insectes bourdonnant autour d'une ampoule ; libellules, cigales, hannetons s'en donnaient à cœur joie. Soudainement, sa morosité s'est envolée.

« J'ai pensé que je pourrais m'occuper pendant la pandémie en photographiant des insectes et d'autres invertébrés, » raconte Sartore. Le fondateur de l'arche photographique de National Geographic a après tout l'ambition de documenter chaque espèce vivant dans les zoos et les refuges de la planète.

Après cette matinée d'avril, Sartore a recruté deux de ses grands enfants ainsi que ses amis Loren et Babs Padelford, deux retraités et entomologistes amateurs qui consacrent leur temps à la photographie d'insectes, pour ratisser les champs et les prairies du Nebraska et de cinq États voisins à la recherche de créatures parmi les plus petites du royaume animal, des féroces fourmilions aux cicadelles multicolores en passant par les frêles punaises. Au final, ce ne sont pas moins de 900 nouvelles espèces qui ont rejoint le projet Photo Ark en à peine huit mois.

« C'est un élément vital du projet Photo Ark et il était juste sous mon nez, c'est incroyable, » déclare Sartore, qui a photographié la plupart des invertébrés in situ, dans des tentes, avant de les remettre en liberté.

Pour la 11 000e entrée de ce projet auquel il a consacré plusieurs dizaines d'années, Sartore a choisi un papillon de nuit appartenant à l'espèce Dichagyris longidens. (À lire : Retour sur le guigna, la 10 000e espèce du projet Photo Ark.)

Après avoir été baptisé en 1890, ce papillon de nuit natif du Sud-Ouest des États-Unis et long d'environ 2,5 cm est tombé dans l'oubli. Nous en savons tellement peu sur cette espèce que la photographie de Joel Sartore est la toute première connue d'un spécimen vivant.

« Les mammifères monopolisent l'attention, comme les gorilles ou les tigres, mais c'est pourtant aux insectes que nous devons la vie, » dit-il, en référence à leur rôle crucial de pollinisateurs et de détritivores qui éliminent les déchets. Rien qu'aux États-Unis, la contribution des insectes à l'économie nationale s'élève à 70 milliards de dollars par an. Parallèlement, de nombreuses études montrent que les insectes disparaissent à un rythme alarmant à travers le monde, en grande partie à cause de la perte d'habitat et des pesticides utilisés dans l'agriculture.

Professeur et conservateur des lépidoptères (mites et papillons) au musée d'histoire naturelle de Floride, Akito Y. Kawahara a salué la décision de Sartore de mettre en lumière un papillon de nuit à l'occasion de ce jalon du projet Photo Ark.

« Il attire l'attention sur les petits êtres de notre monde, des êtres grandement sous-estimés, » déclare-t-il.

 

MYSTÉRIEUSE MITE

Lorsque Sartore et son équipe ont capturé leur spécimen de Dichagyris longidens sur les berges du fleuve Pecos au Nouveau-Mexique en septembre 2020, ils ont envoyé une photo du mystérieux insecte à Bob Biagi, rédacteur du site Web d'identification des espèces BugGuide. Sa réponse ne s'est pas fait attendre : « Nous attendons ce cliché depuis au moins 130 ans. »

Dichagyris longidens est un type de papillon du ver gris, de petits papillons nocturnes ou noctuelles très similaires. Il est difficile même pour les scientifiques de les distinguer, indique Kawahara, ce qui explique pourquoi Dichagyris longidens a été si peu étudié.

Les noctuelles proviennent d'une larve appelée ver gris qui émerge du sol la nuit pour sectionner les tiges des plantes, généralement de jeunes pousses, et les renverser. Certaines espèces sont classées parmi les parasites nuisibles à l'agriculture, comme Euxoa auxiliaris, mais la plupart ne représentent aucun danger pour les cultures, assure Kawahara.

Les noctuelles entrent également au menu des chauves-souris, car elles sont particulièrement « charnues » indique Kawahara, et pollinisent les fleurs nocturnes. Le rôle de pollinisateur des papillons de nuit est souvent éclipsé aux yeux du public par les papillons et les abeilles, ajoute-t-il.

La Terre abrite 160 000 espèces connues de mites et de papillons, mais il en resterait environ 200 000 à identifier. « Il y a tellement d'insectes sur lesquels nous ne savons pas grand-chose, » déclare Scott Bundy, professeur d'entomologie à l'université d'État du Nouveau-Mexique.

Le Nouveau-Mexique regorge particulièrement d'espèces d'insectes non documentées, en partie du fait du jeune âge de l'État, créé en 1912. Dans l'est des États-Unis, les entomologistes répertorient les espèces depuis des siècles, indique Bundy.

 

MENACES ET SOLUTIONS

Selon une étude récente, les mites et les papillons disparaissent plus rapidement que tout autre groupe d'insectes et de nombreuses espèces pourraient s'éteindre avant même leur identification.

Le changement climatique pose à lui seul un « très, très gros problème » pour les papillons nocturnes, déplore Kawahara. Les larves peuvent être déboussolées quant au moment de leur pupaison par la fluctuation des températures et avec l'intensification des feux de forêt, elles risquent de brûler vives avant même d'atteindre ce stade de leur développement.

La pollution lumineuse est une autre menace qui pèse sur leur survie. En tant que créatures nocturnes, les mites s'orientent grâce à la lumière de la Lune mais les éclairages artificiels peuvent les distraire : elles finissent par tourner en boucle et s'épuiser, ce qui fait d'elles des proies faciles, explique Kawahara.

L'Arche des espèces menacées - Joel Sartore raconte la genèse du projet

Il a récemment publié une étude où il présente huit façons d'aider les mites et les autres insectes, par exemple en éteignant les lumières des bureaux ou des habitations la nuit et en plantant une végétation native.

Il encourage également la population à faire preuve de curiosité envers le monde qui l'entoure : sortez avec votre téléphone, soulevez des pierres et partagez les photos des créatures que vous croisez, dit-il. Les données fournies par les sciences participatives peuvent aider la recherche scientifique, surtout à l'heure où la pandémie contraint les chercheurs à passer moins de temps sur le terrain.

« J'espère qu'il y a davantage de photographes qui ne s'intéressent pas uniquement à la mégafaune, » conclut Kawahara, « et qui réalisent que nos jardins débordent d'une extraordinaire diversité d'animaux incroyables. »

 

Déterminée à mettre en lumière et à protéger les merveilles de notre monde, la National Geographic Society soutient le projet Photo Ark.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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