Pourquoi nous pouvons (encore) gagner la lutte contre le changement climatique

En 2070, la vie sur Terre sera différente et nous aurons probablement plus chaud, mais nous aurons réussi à limiter nos émissions carbone, les populations auront renoué avec la nature et notre civilisation sera prospère.

Monday, March 30, 2020,
De Emma Marris
CONSERVATION WITH CARE
Un éléphant orphelin est réconforté par un gardien du Reteti Elephant Sanctuary au Kenya, le premier sanctuaire pour éléphants appartenant aux communautés locales en Afrique. Grâce à leur travail, six orphelins ont pu rejoindre des troupeaux d'éléphants sauvages.
Photographie de AMI VITALE
Cet article expose une vision optimiste du futur de la planète dans le cadre de notre édition spéciale Journée de la Terre. 

Ma mère a les cheveux longs et châtains avec une raie au milieu. Elle brode une cosse de graines d'eucalyptus sur une robe au tissu vert pâle en riant avec ses amis. Elle a 19 ans.

Nous sommes en février 1970, quelques mois avant la toute première Journée de la Terre, les étudiants de l'université d'État de San José organisent une « Foire de la survie » au cours de laquelle ils comptent enterrer une Ford Maverick jaune flambant neuve. La Maverick et l'ensemble des moteurs à combustion doivent être déclarés morts car les polluants qu'ils recrachent contribuent à créer un brouillard infect qui pèse de tout son poids sur les rues de San Jose et d'autres villes à travers le monde. La voiture « a été poussée à travers San Jose au cours d'une parade menée par trois ministres, le groupe de l'université et une bande d'étudiants guillerets vêtus de robes vertes semblables à des linceuls, » écrivait à l'époque le journaliste Paul Avery dans le San Francisco Chronicle.

En 1970, à l'occasion d'un événement précurseur du Jour de la Terre, les étudiants de l'université d'État de San Jose ont acheté une Ford Maverick neuve avant de la pousser à travers le campus pour finalement l'enterrer six pieds sous terre. Cette cérémonie était une revendication anti-smog, dans le cadre d'une « Foire de la survie » d'une semaine qui donnera naissance à l'un des premiers départements d'études environnementales dans une université américaine.
Photographie de STAN CREIGHTON, SAN FRANCISCO CHRONICLE/POLARIS

Cinquante ans plus tard, ma mère se souvient très bien de ces robes. Ce jour-là, les préoccupations des étudiants concernaient la pollution de l'air et de l'eau ainsi que la surpopulation, mais ma mère était optimiste. « Je supposais que l'Homme allait intervenir au moment opportun, » me dit-elle. Et nous l'avons fait, dans une certaine mesure : les voitures aux États-Unis sont 99 % plus propres aujourd'hui qu'à cette époque, grâce aux lois encadrant la pollution.

Je n'ai pas hérité de la chevelure brune de ma mère ou de son talent de couturière. À quarante-et-un ans, je lui confie toujours mes vêtements pour les repriser. En revanche, j'ai bien hérité de son optimisme et à l'heure actuelle de nouveaux sujets méritent notre engagement.

Après quinze années de reportages sur l'environnement pour des magazines scientifiques et grand public ainsi qu'un livre sur l'avenir de la conservation, il m'arrive encore fréquemment d'être accablée par le nombre de problèmes auxquels nous sommes confrontés : changement climatique, déclin des populations de plantes et d'animaux sauvages, généralisation de l'injustice environnementale… tous plus difficiles à résoudre que le smog, cet épais brouillard qui recouvre les villes. Cependant, au beau milieu de cet océan agité par la tristesse, l'anxiété, la colère et l'amour de l'étrange beauté de la vie sur Terre, j'arrive à me tenir à une volonté de fer afin de ne jamais, jamais abandonner.

D'où me vient cet espoir ? Nous disposons déjà du savoir et de la technologie nécessaires pour nourrir une plus grande population, générer de l'énergie pour tous, amorcer l'inversion du changement climatique et empêcher la plupart des extinctions. Nos rues sont envahies par un peuple qui appelle à l'action. En septembre dernier, six millions de personnes à travers le monde déclaraient l'état de « grève pour le climat. » Comme en 1970, l'air crépite à nouveau de l'étincelle du changement culturel. Je suis sûre que nous construirons un grand 2070.

Dans le sud de la France, 35 pays collaborent pour construire ITER, un réacteur thermonucléaire expérimental, dans le but de maîtriser la fusion nucléaire, le processus qui alimente les étoiles et pourrait nous offrir une source quasi illimitée d'énergie sans émission carbone.
Photographie de ITER ORGANIZATION/EJF RICHIE

Il ne ressemblera ni à 1970 ni à 2020. Nous ne pouvons défaire ce que nous avons fait ; nous ne pouvons pas revenir en arrière. Qu'il soit écologique, économique ou social, le changement est inévitable. Il sera en partie tragique. Il ne se fera pas sans perdre ces choses que nous aimons, espèces, lieux ou relations avec le monde non humain établies depuis des millénaires. Il sera parfois imprévisible. Il entraînera une refonte des écosystèmes et une évolution des espèces.

Nous changerons aussi. Bon nombre d'entre nous apprendront à se percevoir différemment, comme une espèce parmi d'autres, comme faisant partie de la nature plutôt qu'en s'y opposant. Nous regarderons la fin du 20e et le début du 21e siècle comme une transition douloureuse et agitée au cours de laquelle l'humanité a progressivement appris à s'épanouir dans des relations écologiques positives entre chaque individu et avec les espèces qui nous entourent.

Notre plus grand défi collectif est le changement climatique. S'il semble insurmontable, c'est parce qu'en tant qu'individus il nous est impossible de l'arrêter. Nous aurons beau refuser de prendre l'avion, réutiliser nos sacs de course, devenir végétariens… bref, être de parfaits consommateurs écolos, nous sommes bloqués dans un système qui ne s'arrête jamais d'amplifier le problème. Pour vivre, il faut manger, se rendre au travail, avoir suffisamment chaud l'hiver et froid l'été pour travailler et dormir. Pour le moment, tout cela est impossible à faire de part et d'autre de la planète sans émettre de carbone.

Cela dit, les changements s'opèrent parfois bien plus vite que nous ne le pensons. Dans de nombreux pays, les voitures ont remplacé les chevaux en à peine quinze ans. Pendant des milliers d'années, nous avons très bien vécu sans plastique et il a suffi de quelques décennies pour qu'il envahisse notre vie quotidienne. Au cours de l'Histoire, nous avons fait preuve d'ingéniosité dans nos inventions et de rapidité dans notre adoption des nouvelles technologies. Avec la volonté du peuple et les bonnes politiques, nous n'aurons aucun problème à créer de nouvelles énergies, remanier nos infrastructures de transport, fabriquer sans émettre de carbone et remplacer le plastique par des substituts biodégradables.

En tant qu'individus, notre énergie sera plus judicieusement dépensée dans la demande de ces politiques qui ouvriront la voie à une transition écologique plus facile et moins onéreuse que dans l'achat des solutions de niche coûteuses proposées à l'heure actuelle. Ce constat, nous sommes toujours plus nombreux à le faire, ce qui me donne de l'espoir. Nous ne pourrons pas résoudre la crise climatique en devenant de « bons » consommateurs. Par contre, nous pouvons largement améliorer la situation en devenant de bons citoyens.

Un quart des émissions proviennent de la génération d'électricité et de chaleur. Par chance, avec un soupçon de volonté politique, ce sont également les plus faciles à éliminer. « On pourrait aisément les réduire de moitié en 10 ans, » affirme Jonathan Foley, directeur exécutif du projet Drawdown qui réalise des analyses coûts-bénéfices des solutions liées au changement climatique. Les énergies éolienne et solaire sont suffisamment matures pour être déployées à grande échelle et les batteries permettant de stocker l'énergie de façon centrale et individuelle s'améliorent tout en devenant plus accessibles. Parallèlement, les entreprises charbonnières courent à la faillite.

Au large de Noli, en Italie, un plongeur récole les tomates du Jardin de Nemo, une exploitation expérimentale sous-marine où les plantes poussent sans sol ou pesticide — une aubaine potentielle pour les régions dépourvues de terres arables.
Photographie de ALEXIS ROSENFELD, GETTY IMAGES

L'agriculture, la foresterie et l'utilisation des terres soulèvent des questions plus délicates. Ces activités sont responsables d'un autre quart de nos émissions, principalement du protoxyde d'azote émanant du fumier et des engrais synthétiques, du méthane provenant du bétail et du CO2 dégagé par le brûlage des champs et la consommation de carburant. D'ici 2070, il pourrait y avoir plus de 10 milliards de bouches à nourrir. Comment faire pour réduire l'empreinte territoriale et climatique de l'agriculture tout en produisant suffisamment de calories pour tout le monde ?

Une solution serait de mettre un terme au financement de la production de viande pour encourager une transition massive vers des aliments d'origine végétale. L'élevage de bœuf est celui qui demande le plus de terre et d'eau ; pour un kilo de viande, l'animal doit ingurgiter six kilos de plantes. Heureusement, un espoir existe, sous la forme de nouvelles alternatives savoureuses à la viande comme celles proposées par Impossible Burger ou Beyond Meat. Je n'irai pas jusqu'à imaginer un monde totalement végétarien en 2070. La plupart d'entre nous mangeront simplement beaucoup moins de viande qu'aujourd'hui… et cela ne leur manquera probablement pas.

En ce qui concerne les exploitations elles-mêmes, deux camps se dégagent chez les environnementalistes. Le premier affirme que l'agriculture doit s'intensifier en utilisant des robots, des OGM et le big data afin de produire un volume astronomique de nourriture avec une empreinte limitée. L'autre camp prône une agriculture plus « naturelle » à travers une mixité des cultures, une restriction des produits chimiques et un retour de la vie sauvage sur les bordures des champs. Après avoir passé plusieurs années à couvrir ce sujet, je m'interroge : pourquoi pas les deux ? On peut très bien imaginer dans nos gratte-ciel des fermes urbaines verticales alimentées par des énergies renouvelables, mais également de vastes fermes de plein air high-tech au rendement élevé, respectueuses de l'environnement et capables de stocker activement le carbone dans leurs sols.

De la mousse s'approprie une tête de poupée abandonnée dans Freshkills Park sur Staten Island, à New York. Autrefois la plus grande décharge au monde, cet espace de 9 000 hectares est progressivement transformé en un parc public trois fois plus grand que Central Park.
Photographie de LAURA WOOLEY

Pour le reste, nos émissions carbone proviennent de l'industrie, des transports et des bâtiments, autant de secteurs qui empêchent Foley de trouver le sommeil. Comment allons-nous faire pour moderniser des milliards d'immeubles ? Pour remplacer les chaudières au mazout et au gaz ? Comment mettre hors d'état de nuire 1,5 milliard de véhicules qui se bâfrent de pétrole ? Une chose est sûre, il n'y aura pas assez d'étudiants écolos pour tous les enterrer.

La seule option concrète dont dispose le gouvernement pour amorcer le changement est la mise en place d'avantages fiscaux et d'une nouvelle réglementation. En Norvège, la moitié des voitures immatriculées neuves sont électriques, une proportion en grande partie due à la décision du gouvernement de les exempter de taxes. Ainsi, leur prix rejoint celui des véhicules thermiques dont la vente sera d'ailleurs interdite dès 2025. À New York, le conseil municipal a adopté au printemps dernier une motion obligeant les bâtiments de moyenne et grande taille à réduire d'un quart leurs émissions carbone d'ici 2030. La conversion d'un pays comme les États-Unis aux bâtiments à faible consommation d'énergie, aux transports en commun performants et aux voitures électriques exigera des investissements conséquents, mais une petite remise en perspective s'impose. « L'argent dont nous parlons ici ne dépassera pas ce que nous avons dépensé pour renflouer les banques, » déclare Foley, en référence à la réponse fédérale des États-Unis face à la crise financière de 2008.

Nous savons comment faire : voilà le message véhiculé par le projet Drawdown. D'après Foley et son équipe, l'une des solutions les plus rentables au changement climatique est d'assurer aux femmes de tous âges un accès à l'éducation et à la contraception. Au Kenya, par exemple, le nombre moyen de naissances par femme est passé de 8,1 dans les années 1970 à 3,7 en 2015. Lorsque cette tendance à la baisse a connu une interruption dans les années 2000, celle-ci était en fait associée à une suspension de l'accès des femmes à l'éducation. L'émancipation des femmes contribuera à stabiliser la population mondiale et, a fortiori, à limiter les besoins énergétiques et alimentaires.

Après plusieurs dizaines d'années de contrôle de la pollution, l'eau du port industriel danois d'Aarhus est devenue si propre qu'il est désormais possible de s'y baigner dans des piscines d'eau de mer. Un nouveau complexe flottant facilite l'accès des résidents au front de mer.
Photographie de RASMUS HJORTSHØJ

Pour enrayer le changement climatique, même lorsque nous aurons réduit à zéro les émissions mondiales, il nous faudra toujours investir dans les méthodes de captation des gaz à effet de serre déjà présents dans l'atmosphère. Aussi prometteuses soient-elles, les technologies qui permettent cela n'en sont encore qu'à leurs balbutiements, à l'exception des arbres qui excellent, au moins à court terme, dans l'absorption du carbone.

Autre avantage des arbres : à plusieurs, ils créent des forêts où pousse le lichen, paressent les lézards et se balancent les singes en se délectant de figues sauvages. J'ai passé du temps dans ce genre de forêt et leur valeur ne pourra jamais être exprimée totalement par un terme aussi austère que biodiversité.

Vous avez peut-être entendu dire que nous vivions actuellement la sixième extinction massive. Cette affirmation ne s'appuie pas sur le bilan actuel des pertes mais sur l'amplitude du rythme d'extinction. Depuis le 16e siècle, un peu moins de 900 espèces connues ont disparu, un chiffre beaucoup trop grand et probablement sous-estimé. Cela dit, puisque les scientifiques n'ont évalué qu'un peu plus de 100 000 espèces pour le moment, il est encore trop tôt pour parler d'extinction massive, définie par les paléontologues comme étant la perte de 75 % des espèces.

En revanche, si nous maintenons le rythme actuel pendant encore quelques millions d'années ou si nous l'augmentons considérablement en outrepassant les seuils climatiques et de destruction des habitats, alors nous connaîtrons bel et bien une extinction de masse. Mais nous n'y sommes pas encore et si nous ne laissons pas le désespoir nous paralyser, cette trajectoire reste modifiable.

De récentes études suggèrent que la plupart des espèces pourraient être sauvées et la faune restaurée en plus grande abondance en combinant différentes mesures comme la création d'un plus grand nombre de parcs nationaux et de zones protégées, le rétablissement de certains écosystèmes et une diminution des terres cultivées. L'agriculture utilise actuellement un tiers des terres de la planète. Toutefois, en réduisant de moitié la consommation de viande et le gaspillage alimentaire, en augmentant le rendement des cultures et en pratiquant un commerce alimentaire plus efficace, les chercheurs estiment que nous pourrions produire toute la nourriture nécessaire en occupant une plus petite surface, ce qui libérerait de l'espace pour les autres espèces.

Les forêts tropicales, comme celle-ci en Indonésie dans la réserve naturelle des monts Arfak de Papouasie occidentale, doivent absolument être préservées pour la santé de notre planète. Les arbres de ces forêts comptent pour 60 % de la photosynthèse sur Terre. En grandissant, ils absorbent chaque année des milliards de tonnes de dioxyde de carbone, notamment une partie des émissions issues de la combustion des énergies fossiles. Cependant, lorsqu'une forêt est rasée ou brûlée, le carbone est relâché. La sauvegarde de ces immenses puits de carbone est peut-être la solution la plus rentable au changement climatique.
Photographie de TIM LAMAN

Le naturaliste Edward Osborne Wilson et bien d'autres ont appelé à sanctuariser la moitié de notre planète en limitant l'activité humaine dans un plus grand nombre de régions. Les grands parcs sont fabuleux et nécessaires pour certaines espèces, mais cette approche risque d'entraîner de vastes déplacements de populations. « Bien entendu, les zones protégées sont nécessaires et il nous en faudrait sûrement 20 % en plus, » concède Georgina Mace, experte en biodiversité à l'University College de Londres (UCL). « Mais il doit aussi être possible de vivre à côté et au milieu de la faune. » Dans sa vision du futur, l'Homme et les autres espèces partagent des espaces presque partout. « Je suis pour une Terre entière, pas pour une moitié de Terre, » résume-t-elle.

Je pense que ce type de pensée hybride sera la norme en 2070. Les frontières seront plus souples, les jardins plus ouverts. Les corridors biologiques traverseront les terres cultivées et les villes ; les plaines inondables permettront de stocker du carbone, produire de la nourriture et contrôler les inondations. Il y aura des vergers dans les cours d'école et les enfants prendront plaisir à grimper aux arbres pour y cueillir des fruits.

Les régions sauvages existeront toujours et nous continuerons d'en tomber amoureux. Elles seront peut-être différentes de celles que l'on connaît aujourd'hui. À mesure que les espèces se déplacent en conséquence du changement climatique, essayer d'empêcher les écosystèmes de changer deviendra impossible et même contre-productif dans certaines zones. Nos efforts viseront plutôt à garantir que la planète préserve en priorité les espèces aux populations solides. L'idée rigoriste selon laquelle chaque espèce est soit « native » soit « invasive » disparaîtra. Elle n'a jamais eu beaucoup de sens de toute façon. Les écosystèmes sont en mutation permanente et la plupart d'entre eux sont influencés par l'Homme depuis des milliers d'années.

Incapable de voler, le kiwi natif de Nouvelle-Zélande souffre des périodes de sécheresse toujours plus fréquentes et de la prédation des hermines et des chiens. Les plus jeunes sont les plus vulnérables, c'est pourquoi les groupes locaux de conservation, comme Kiwis for Kiwi, recueillent les œufs ou les poussins pour les mettre à l'abri dans des refuges le temps qu'ils apprennent à trouver leur propre nourriture et à se protéger des prédateurs.
Photographie de JOEL SARTORE, NATIONAL GEOGRAPHIC PHOTO ARK

Certaines régions auront besoin de notre intervention. En Nouvelle-Zélande et sur d'autres îles où les espèces non natives constituent la principale menace qui pèse sur les espèces natives tant appréciées, nous pourrons utiliser des pièges sans cruauté ou la manipulation génétique pour extraire les nouveaux arrivants. Dans d'autres régions, les espèces menacées auront besoin d'aide pour s'adapter, en allant peut-être même jusqu'à les déplacer dans de nouveaux habitats aux températures adaptées. Une gestion intensive sera nécessaire au court terme pour de nombreuses espèces.

En 2070, de vastes territoires seront gérés par des nations indigènes car leur souveraineté aura enfin été prise au sérieux. Cette évolution se fera au profit de la faune et de la flore, puisque les terres indigènes abritent en moyenne davantage d'espèces que les parcs nationaux. Dans certains cas, des méthodes traditionnelles perfectionnées par des milliers d'années d'existence pourraient refaire surface ; celles-là mêmes qui ont contribué à créer les paysages somptueux et florissants que les colons ont pris pour des terres sauvages à leur arrivée sur le continent américain.

Depuis des années, je m'intéresse à la science des extinctions et du changement climatique en cherchant des solutions technologiques et politiques comme les panneaux solaires ou la création d'un plus grand nombre de parcs. Parallèlement, dans ma vie privée, ma lutte est celle de la justice pour les pauvres et les opprimés. Il m'a fallu beaucoup trop de temps pour connecter ces deux batailles, pour réaliser que des notions telles que le colonialisme et le racisme étaient inhérentes à la crise climatique et devaient être prises en compte dans la recherche de solution.

Les personnes à qui profitent le plus les énergies fossiles sont rarement celles qui souffrent le plus de leur utilisation. Les centrales et leurs panaches toxiques, par exemple, se situent disproportionnellement dans les quartiers pauvres, non Blancs.

Ce fossé ne connaît pas de frontières : une analyse a montré que l'écart de PIB par habitant entre les pays les plus riches et les plus pauvres s'était déjà creusé de 25 % par rapport à ce qu'il serait sans changement climatique, principalement à cause de la baisse de productivité agricole provoquée par l'augmentation des températures dans les pays tropicaux. L'intensification des tempêtes, des sécheresses et des inondations affecte déjà les plus démunis.

En 2015, l'Accord de Paris sur le climat intégrait un mécanisme qui devait permettre aux pays riches d'aider les plus pauvres à se mettre sur la bonne voie. À ce jour, le financement est insuffisant mais on peut s'attendre à ce qu'il prenne de l'ampleur, notamment lorsque les États-Unis consentiront à reconnaître le consensus scientifique et réintégreront l'accord.

Une partie de ces fonds pourrait alimenter la construction de centres de recherche dans les régions gravement touchées, « une sorte de dédommagement épistémique, » selon Olúfémi Táíwò, philosophe au sein de l'université de Georgetown à Washington. Comme il le fait remarquer, les siècles de colonisation ont entraîné une concentration des richesses mais également des meilleures universités dans les pays riches, ce qui a provoqué une fuite des cerveaux dans les pays pauvres.

Une réelle justice climatique offrirait à la Terre une plus grande résilience quand bien même elle aiderait l'humanité à guérir de son histoire douloureuse et traumatisante. Dans un sens, le changement climatique est l'occasion pour nous d'avancer, de grandir, en tant qu'espèce.

Il y a une nouvelle as des aiguilles dans ma famille. Du haut de ses 10 ans, ma fille adore la couture. Je m'amuse à imaginer la vie qu'elle mènera à 60 ans.

En 2070, la première chose qu'elle remarque au réveil dans son appartement est le chant des oiseaux : un chœur sautillant accompagne le lever du soleil, une symphonie jouée par un orchestre polyespèce, facile à entendre car le bruit du trafic n'est plus d'actualité. Elle allume sa lumière alimentée par les ardoises solaires qui recouvrent chaque toit de la ville. L'immeuble qu'elle habite est construit en blocs Drawdown fabriqués à partir du carbone capté dans l'atmosphère.

Elle se lève et se sert un café. Inutile de fouiller les rayons à la recherche d'un café « équitable » ou « respectueux des oiseaux » car désormais, tous les produits proposés respectent ces exigences. Elle prend place à bord d'un train zéro-émission qui s'arrête automatiquement pendant deux minutes après que des caméras ont repéré une famille de renards à l'approche des rails. Le ciel ? Bleu éclatant. Le smog ? Inexistant. Il fait légèrement plus chaud qu'en 1970. Elle aperçoit au loin d'élégantes éoliennes tourner inlassablement.

Lorsqu'elle descend du train, elle est accueillie par une impressionnante nuée de monarques en pleine migration vers les parcelles d'asclépiade poussant dans un parc voisin. Sur le quai, les passants s'arrêtent un instant pour offrir aux papillons un moment de répit.

Elle reçoit un message : une invitation à célébrer la 100e Journée de la Terre — une fête, pas une manifestation. Les politiciens réticents appartiennent au passé. Les voitures à moteur thermique également. Au programme de la soirée : musique, danse, six types de tacos sans viande et un fruit vedette, l'« 'ehpaa », une figue de barbarie importée du pays des Kumeyaay près de San Diego.

Sur son trajet, elle s'abaisse pour ramasser une demi-douzaine de cosses d'eucalyptus et se souvient vaguement d'un débat au début du 21e siècle sur la suppression de ces arbres simplement parce qu'ils n'étaient pas natifs des Amériques. En les serrant dans sa main, elle décide de les coudre au col de la robe verte qu'elle portera le soir même.

Nouveau message : c'est moi ! J'ai 91 ans et, moi aussi, je veux aller à la fête.

 

Emma Marris est l'auteure de Rambunctious Garden: Saving Nature in a Post-Wild World. Elle écrit actuellement un livre sur les animaux sauvages et notre relation avec eux. Pour le magazine National Geographic, elle a écrit des articles sur les rats des villes et le parc national de Manú au Pérou.

Cet article apparaît dans l'édition 2020 du magazine National Geographic.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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