Inde : comment se laver les mains régulièrement quand l'eau est rare ?

Sur les 1,3 milliard d'habitants que compte l'Inde, un cinquième seulement dispose d'un accès à l'eau courante. Dans de telles conditions, un lavage fréquent des mains devient problématique.

Tuesday, April 14, 2020,
De Nilanjana Bhowmick
Une femme se lave près de Bhubaneshwar, une ville de l'état d'Odisha dans l'est de l'Inde. ...

Une femme se lave près de Bhubaneshwar, une ville de l'état d'Odisha dans l'est de l'Inde. Même en ville, la plupart des foyers manquent d'un accès à l'eau courante ; en campagne, cette proportion s'élève à 82 %.

Photographie de Andrea Bruce, Nat Geo Image Collection

Au centre de l'Inde dans la région du Bundelkhand, les habitants du village de Kaithi partagent un robinet pour cinq foyers. Au cours des vingt dernières années, cette région a subi treize sécheresses et les pénuries d'eau font aujourd'hui partie de la vie de ses résidents. À présent, avec la propagation du coronavirus, les citoyens de Kaithi et d'autres villages sont confrontés à un choix déconcertant : se laver les mains ou respecter les mesures de distanciation sociale, car il est difficile d'adopter en même temps ces deux comportements censés réduire les risques de contamination.

« On évite qu'il y ait trop de monde autour des robinets et on essaie de se laver les mains autant que possible, » témoigne Mangal Singh, un habitant de Kaithi. Il a quitté son poste de chauffeur de taxi à Delhi pour retourner vivre dans son village il y a deux semaines, juste avant que le Premier ministre Narendra Modi ne demande aux 1,3 milliard de citoyens indiens de rester chez eux pendant au moins trois semaines.

Le 31 mars, le ministère des Ressources en eau a encouragé les gouvernements étatiques à diffuser le second message sur lequel se rejoignent les experts du monde entier : se laver les mains au savon et à l'eau pendant 20 secondes, à plusieurs reprises au cours de la journée, est primordial. Cependant, en Inde et dans d'autres pays en développement, ce message fait abstraction d'une question essentielle : que faire en cas d'accès insuffisant à une source d'eau propre ?

Si l'on additionne les situations dans lesquelles des organismes internationaux tels que l'UNICEF recommandent de se laver les mains pendant cette pandémie à savoir après une visite dans un lieu public ou après avoir touché une surface à l'extérieur, après avoir toussé ou éternué, après s'être mouché le nez, après être allé aux toilettes ou avoir sorti les ordures et bien entendu après et avant le repas… ce ne sont pas moins de 10 lavages qui doivent être effectués chaque jour.

Pour de nombreux pays, et l'Inde en particulier, ce chiffre est trop élevé. Il faut compter deux litres d'eau pour un lavage des mains de 20 secondes, mouillage et rinçage compris. Pour une famille de quatre personnes, se laver les mains 10 fois par jour nécessiterait donc 80 litres d'eau — un luxe inimaginable pour une grande partie de l'Inde rurale. Rappelons qu'en moyenne, un Français utilise entre 137 et 150 litres d'eau chaque jour, contre 379 litres environ aux États-Unis.

L'année dernière, la sixième plus grande ville indienne, Chennai, a souffert d'une pénurie d'eau pendant une longue période de sécheresse. Le NITI Aayog, un groupe de réflexion politique créé par le gouvernement indien, a publié un rapport sur la crise de l'eau que rencontre actuellement le pays dans lequel il annonçait que 82 % des foyers ruraux, soit 146 millions au total, n'étaient pas reliés à l'eau courante. En ville, cette proportion atteint tout de même les 60 %.

Le problème en Inde ne se limite pas au manque d'infrastructure : selon un rapport de la Banque mondiale, plus de la moitié des districts seraient menacés par la contamination ou l'appauvrissement des nappes phréatiques. Cette année, avant même l'été, près de 33 % du territoire indien est déjà en situation sécheresse ou s'y dirige. L'approvisionnement en eau des zones touchées, principalement les régions rurales, est organisé par le gouvernement à travers l'envoi de camions-citernes contenant 20 à 25 litres d'eau par personne et par jour au maximum, suffisant pour se laver les mains dans un monde où les villageois n'utiliseraient l'eau qu'à cette fin.

La semaine dernière, alors que l'Inde entamait son confinement, fermait ses frontières et suspendait les transports entre Etats, je me suis réfugiée chez moi à Delhi et j'ai appelé certains résidents du pays que j'avais rencontré au cours de mes voyages. L'un d'entre eux est Mangal Singh ; un autre s'appelle Amar Habib, il dirige un mouvement local d'agriculteurs dans l'Etat du Maharashtra à l'ouest de l'Inde, l'un des premiers touchés par la pandémie.

Dans le district de Marathwada, là où vit et travaille Habib, des milliers de villages sont également affectés par la sécheresse. Bien souvent, nous informe Habib, les camions du gouvernement n'arrivent même pas jusqu'à ces villages. L'idée que leurs habitants puissent se laver les mains 10 fois par jour pendant 20 secondes est complètement absurde à ses yeux.

« L'Inde rurale n'a pas assez d'eau pour se laver les mains plusieurs fois dans la journée, » témoigne Habib.

 

DES VILLAGES ASSOIFFÉS

En comparaison, dans l'Etat du Bihar à l'est, le village de Parwana a plus de chance : l'eau courante y a été introduite le mois dernier. Cependant, l'eau n'est disponible que trois fois par jour pendant une heure ou deux. Chaque famille dispose d'un volume d'eau allant de 40 à 120 litres par jour.

« Ça dépend du volume que peuvent stocker les familles, » explique Neeraj Singh, un habitant du village. La famille de Singh se compose de quatre membres, plus petite et donc avantagée par rapport à ses voisins, et possède deux seaux de 20 litres qu'elle utilise pour stocker 40 litres d'eau. Les grandes familles qui ne possèdent pas cette capacité de stockage « utilisent le moindre ustensile de cuisine, parfois même des verres ou des bols, pour y mettre de l'eau, » témoigne-t-il.

En rentrant chez lui à Kaithi dans le Bundelkhand, Mangal Singh a constaté que son père, agriculteur, n'avait pas vraiment bousculé ses habitudes. Une chose est sûre, il ne s'était pas converti en adepte du lavage de mains en série.

« Je me lave une fois entièrement (de la tête au pied) lorsque je rentre des champs, » m'a indiqué le vieil homme.

Membre de Bundelkhand Water Forum, une organisation locale, Kesar Singh indique que de nombreuses personnes dans la région n'ont même pas accès à un robinet partagé. Dans ces villages, les femmes parcourent souvent plus d'un kilomètre pour attendre leur tour de puiser de l'eau dans des queues interminables. L'eau qu'elles rapportent est utilisée en priorité pour cuisiner, boire et abreuver le bétail plutôt que pour se laver les mains.

Le système de castes, particulièrement strict dans le Bundelkhand, est un élément clé du problème : comme nous l'explique Kesar Singh, les castes supérieures ont un plus grand contrôle sur l'eau. À l'extrémité de chaque village, il y a une zone réservée aux Dalits, la caste la plus pauvre, et ces personnes ne disposent de quasiment aucune installation sanitaire. Ainsi, les Dalits de Kaithi n'ont qu'un robinet pour 400 personnes.

« Attendre de ces personnes frappées de plein fouet par la pauvreté et habitant des régions pauvres en eau qu'elles utilisent cette eau pour se laver les mains plutôt que pour vivre n'est ni plus ni moins qu'une mauvaise blague, » déclare Kesar Singh. « Si l'eau est la seule barrière contre ce virus, alors voici la dure vérité : le Bundelkhand n'en a pas. »

 

UN FACTEUR CULTUREL

En raison sans doute du manque d'eau, les habitants des campagnes indiennes ont une attitude plutôt détachée vis-à-vis du lavage de mains. D'après les sondages gouvernementaux, environ 70 % d'entre eux se lavent les mains sans savon avant un repas et un peu plus de 30 % après être allé aux toilettes, bien souvent en plein air. Le savon est parfois remplacé par du sable ou des cendres.

Ce manque d'hygiène des mains rend les communautés rurales vulnérables à diverses maladies contagieuses. En Inde, environ 21 % de ces maladies notamment le choléra, la dysenterie, l'hépatite A et la typhoïde sont véhiculées par l'eau et pourraient être évitées avec un meilleur lavage des mains, tout comme les maladies respiratoires comme la grippe et le COVID-19.

Un enseignant montre à ses jeunes élèves comment se laver correctement les mains dans une école du village de Gori Kothapally.

Photographie de Sanjit Das, Panos Pictures/Redu​x

À travers le monde, on estime à 297 000 le nombre d'enfants de moins de 5 ans qui meurent chaque année des suites d'une diarrhée associée à l'insalubrité des services d'eau, d'assainissement et d'hygiène. En Inde, c'est la seconde cause de mortalité des enfants et des nourrissons. Des études ont montré que le lavage de mains pouvait réduire le risque de diarrhée de 43 %.

À présent, une étude publiée le 24 mars par des chercheurs de l'université de Birmingham, au Royaume-Uni, a établi une corrélation entre l'ampleur de l'épidémie de COVID-19 au sein d'un pays et la disposition culturelle de ses habitants à se laver les mains, mesurée grâce au pourcentage de sondés ayant répondu qu'ils ne se lavaient pas automatiquement les mains après être allés aux toilettes. Avec 40 %, l'Inde est le 10e pays où cette culture est la plus faible sur les 63 pays concernés par le sondage. C'est en Chine que la population a le moins l'habitude de se laver les mains (77 %).

Bien que mieux positionnés (23 %), les Américains souffrent tout de même de l'épidémie de COVID-19 la plus importante en raison d'autres facteurs qui influencent la propagation de la maladie. Néanmoins, la corrélation entre le lavage des mains et la propagation du virus est forte, indique Ganna Pogrebna de l'université de Birmingham, ce qui est inquiétant pour l'Inde mais également pour d'autres pays où l'épidémie n'en est qu'à ses débuts, comme en Afrique subsaharienne.

« Le fait que la culture du lavage des mains soit plus faible dans les pays en développement est une préoccupation majeure, » affirme Pogrebna. « Le principal problème étant que cette culture provient non seulement de facteurs humains comme les habitudes ou la psychologie mais aussi de facteurs plus objectifs, comme les pénuries d'eau. »

 

L'IMPORTANCE DES INFRASTRUCTURES

Un rapport publié l'année dernière par l'OMS et l'UNICEF montrait qu'en 2017, trois milliards de personnes à travers le monde, soit 40 % de la population mondiale, manquaient d'installations sanitaires basiques chez elles pour se laver les mains à l'eau et au savon. Plus de 670 millions de personnes déféquaient à l'extérieur et 700 millions utilisaient des installations insalubres ou non améliorées.

Yusuf Kabir est un spécialiste de l'approvisionnement en eau, assainissement et hygiène (secteur WASH en anglais pour Water, Sanitation and Hygiene) travaillant pour l'UNICEF dans le Maharashtra. D'après lui, la panique induite par le COVID-19 s'accompagne d'une « opportunité unique » de convaincre les communautés rurales, notamment indiennes, d'améliorer leur hygiène.

« Il est possible de se laver fréquemment les mains avec peu d'eau, » déclare Kabir. L'UNICEF collabore actuellement avec le gouvernement indien pour installer des stations de lavage de main dans les marchés, écoles et centres de soin des campagnes.

Ce que redoutent le plus les experts, c'est le retour potentiel des sécheresses intenses avec l'arrivée de l'été et donc celui des pénuries d'eau qui ont profondément tourmenté le pays l'année dernière, sauf que cette fois les habitants devront également composer avec la pandémie. En réponse à la vague de sécheresses de 2019, le Premier ministre Narendra Modi avait promis d'amener l'eau courante dans tous les foyers ruraux, au débit de 55 litres d'eau par personne et par jour, à l'horizon 2024.

Le plus grand espoir, si tant est que l'on puisse parler d'espoir dans cette crise du coronavirus, est qu'elle incite le gouvernement indien à tenir sa promesse mais également les Indiens à modifier leur comportement autant que possible, de sorte qu'ils en tirent des bénéfices au long terme après le passage de la pandémie.

« C'est probablement le seul côté positif de la maladie, » déclare V.K. Madhavan, PDG de WaterAid, en Inde. « Elle a le potentiel d'inscrire le lavage des mains dans le comportement des citoyens. Comparé à il y a quelques semaines, le changement et la prise de conscience à l'heure actuelle est phénoménal. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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