Aurélien Barrau : "Il faut absolument être alarmiste"

Astrophysicien spécialisé dans la physique des astroparticules, particules du milieu interstellaire et des trous noirs, Aurélien Barrau invite par ses écrits le grand public à prendre conscience de l'urgence écologique.

Monday, June 29, 2020,
De Mehdi Benmakhlouf
Un incendie fait rage à travers un champ de blé dans l'Etat de Madhya Pradesh, en ...

Un incendie fait rage à travers un champ de blé dans l'Etat de Madhya Pradesh, en Inde. La région connaît des épisodes de sécheresse de plus en plus graves chaque année.

Photographie de Matthieu Paley, Nat Geo Image Collection

Aurélien Barrau a accepté de livrer à National Geographic son point de vue sur la crise climatique et sur les défis auxquels font face la faune et la flore. Cet astrophysicien du laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble, auteur de nombreux livres dont « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité », dénonce l’urgence à laquelle nous devons tous faire face.

 

Il y a quelques jours, Fatih Birol, le directeur de l’Agence internationale de l'énergie a déclaré à nos confrères du Guardian que le monde disposait de 6 mois pour éviter la crise climatique. Ma question est simple : n’est-il pas déjà trop tard ?

Je pense que cette question, de savoir ou non s’il est trop tard, n’a aucun sens pour la raison suivante : il est trop tard pour quoi ? Si on se demande s’il est trop tard pour éviter tout problème, bien-sûr qu’il est trop tard ! De façon absolument certaine, nous avons déjà tué l’essentiel des populations d’animaux sauvages, nous avons déjà tué l’essentiel des insectes, nous avons déjà ratiboisé l’essentiel des forêts, nous avons déjà vidé une grande partie des océans, déjà un grand nombre de pays sont dans une situation de stress hydrique fort ou extrême et on commence à voir apparaître des réfugiés climatiques et des pandémies.

Si la question est donc « Est-il trop tard pour que tout aille bien ? », la réponse est évidemment oui ! Il n’y a aucun doute là-dessus. Mais si la question est « Est-il trop tard pour que la vie perdure ? », la réponse est évidemment non. La vie va très probablement continuer. Mais dire « Il est trop tard », c’est faire comme si la crise climatique était binaire. Cela ne se passe pas comme ça, il y a une gradation continue entre « Tout va bien » et « Tout s’arrête »... ce qui est peu probable, je ne pense pas que les scorpions ou les araignées vont disparaître par exemple.

Souvent, je crois que ce qui est sous-entendu dans cette question c'est « Est-il trop tard pour que l’Humanité subsiste ? » Si on prend la Seconde guerre mondiale par exemple, elle n’a pas fait disparaître l’humanité et pourtant ce fut une catastrophe sans nom ! Ce fut une des pires choses de l’Histoire bien que l’humanité n’ait pas disparu ! Que l’humanité perdure ou non ne me semble pas être la question cardinale.

Astrophysicien spécialisé dans la physique des astroparticules, particules du milieu interstellaire, et des trous noirs, Aurélien Barrau travaille pour le Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble, et enseigne à l'université de Grenoble. Très engagé sur la question écologique, il invite par ses écrits le grand public à prendre conscience de l'urgence écologique.

Photographie de Aurélien Barrau

 

Selon vous, est-ce que la situation de pandémie que nous connaissons n’a pas permis de mettre en valeur la parole scientifique ? Et est-ce que cela ne va pas permettre à la communauté scientifique et aux climatologues d’un peu plus se faire entendre ?

C’est une question intéressante : dans un premier sens, on pourrait répondre oui, il faudrait s’en inspirer pour d’autres situations car il est vrai que lorsque l’on fait face à une épidémie mondiale, on consulte les médecins et on applique leurs recommandations, sachant qu’ici les recommandations étaient parfois divergentes, il n’y avait pas d’unanimité.

Bien qu’il y ait des avis d’experts extrêmement différents les uns des autres, ils ont été quand même dans une large mesure suivis. Ce qui est très étonnant par rapport à la catastrophe écologique c’est que les analyses sont dans ce cas beaucoup plus unanimes, il y a beaucoup moins de différences et de divergences... et pourtant les recommandations ne sont pas du tout suivies !

Cette constatation est très étrange quant à ces deux crises, sanitaire et écologique. La seconde est bien pire et les experts sont beaucoup plus unanimes. Pourtant, dans le premier cas on suit les recommandations et dans le second cas on ne les suit pas. C’est incompréhensible et très grave…

Le deuxième niveau que je voudrais souligner est qu’il ne faut pas considérer seulement la parole scientifique. Il est vrai que les scientifiques savent projeter les évolutions de températures, de CO2 etc. Il faut donc les écouter, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais il faut bien comprendre que la question à laquelle on fait face n’est pas une question prioritairement scientifique mais une question politique. Il y a ici des gens qui pensent qu’il n’y a aucun problème à avoir 5°C de réchauffement climatique car de toute façon en France on est riches, on mettra l’air conditionné, les forêts on s’en fout, les oiseaux on s’en fout : tant que l’on peut continuer à manger des hamburgers dans des pièces climatisées, il n’y a aucun problème.

Le problème est donc politique et éthique : il s'agit de savoir dans quel monde nous voulons vivre et ça, nous ne pouvons pas le déléguer aux seuls scientifiques.

Un travailleur récolte les fruits de palmiers dans une plantation du Sarawak, l'un des deux États malais de l'île de Bornéo. Ces arbres matures ont environ 25 ans, ce qui signifie qu'ils seront bientôt abattus et remplacés.

Photographie de Pascal Maitre, Nat Geo Image Collection

 

Le bouleversement que subit la biodiversité est sûrement l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire récente de la Terre. Aujourd’hui on sait qu’un million d’espèces sont menacées à très court terme. Selon vous, pourquoi l’Homme n’arrive-t-il pas à concevoir qu’il fait partie d’un tout quand on parle d’environnement, alors que l’urgence sanitaire liée au coronavirus nous a donné un sentiment d’unité globale et a forcé les Etats à trouver des solutions inédites en très peu de temps ?

Je veux absolument rappeler que dans la crise écologique globale, la crise climatique n’est qu’un élément parmi d’autres et ce n’est peut-être pas le plus grave. Quand bien même il n’y aurait pas un seul degré de réchauffement, nous serions tout de même dans la 6e extinction massive. À ce stade, le réchauffement climatique n’a joué aucun rôle majeur. Il va évidemment être important dans le futur mais il est essentiel d’avoir en tête que quand bien même on n'émettrait plus du tout de CO2, on n’aurait absolument pas résolu le problème ! En réalité c’est notre manière d’habiter l’espace, de le coloniser, qui rend cette planète invivable aux autres vivants. Et il se trouve que les vivants sont interconnectés.

Pour revenir à votre question, je dirais que je ne suis pas tout à fait d’accord avec le constat. Il y avait beaucoup d’espoirs sur l’émergence de nouvelles valeurs. En réalité ce n’est pas du tout ce qu’il se passe, on voit un retour à l’état précédent et même dans une large mesure une évolution vers le pire. Je suis extrêmement déçu des leçons qui sont tirées de cette crise : elles sont essentiellement nulles.

Concrètement, l’origine de cette pandémie est probablement la manière dont on traite les animaux : on sait très bien que le fait que les animaux n’aient plus de lieux sauvages pour vivre, conjugué avec l’élevage intensif et les marchés, constitue une cause dominante de l’augmentation des épidémies. Quelle gouvernance d’un grand pays a remis ça en cause ? Aucune ! On ne se pose pas les questions absolument nécessaires. 

Je voudrais dire que ce qu’il se passe n’est pas la faute de l’humanité mais de l’Occident au sens large. J’inclus évidemment les États-Unis et même la Chine finalement. Ce n’est pas la faute de la totalité de l’humanité, c’est le mode de vie d’une partie de la population occidentale qui est en train de dévaster la planète. Mais il y a beaucoup d’autres cultures, sous-dominantes en termes de nombre, en termes d’impact, en termes de puissance, qui existent à la surface de la Terre et qui n’ont pas du tout ce rapport au monde. Notre vision relève à mon avis d’une double aliénation. Une première folie est liée à la négation de l’altérité : les autres vivants sont en effet considérés uniquement comme des ressources, tout ce qui n’est pas humain est une ressource : un arbre est une ressource, un poisson est une ressource, le pétrole est une ressource… Et, au-delà de cela, il y a une folie de nature logique car quand bien même on se ficherait des lions ou des oiseaux, tout cela est en fait suicidaire parce que les conditions de stabilité de la planète sont aussi en train d’être mises à mal. Nous allons nous-mêmes en pâtir gravement.

Alors pourquoi n’y arrive-t-on pas ? Je crois que le mal est très ancien. Dans les milieux de gauche par exemple, beaucoup de gens se disent : « le mal c’est le capitalisme », je crois que c’est faux. Je pense qu’il y a effectivement un problème avec le capitalisme : il comporte en lui-même sa propre illimitation en quelque sorte, il fait de la croissance une fin en elle-même. Et on voit aujourd’hui aussi les ravages au niveau social. Donc, oui, il y a un problème avec le capitalisme mais ce n’est pas la totalité du problème. L’Homme s’est construit sur des mythes de domination et de prédation, c’est peut-être également là-dessus qu’il faut travailler.

Le centre historique de Cerro de Pasco, Pérou, est largement rongé par une mine de 402 mètres de profondeur, aujourd’hui dirigée par une filiale de Volcan Compañía Minera. La mine produit principalement du plomb et du zinc.

Photographie de Tomas van Houtryve

 

Concernant la consommation de viande, nous savons que cette industrie est l'une des plus polluantes aujourd’hui, notamment la viande bovine. Pensez-vous qu’un monde sans viande soit inéluctable ?

Là encore, il ne faut pas prendre une vision anthropo-centrée, en plus de la pollution engendrée par l’industrie de la viande, il faut relever que 100 milliards d’animaux terrestres et 1000 milliards d’animaux marins meurent chaque année dans des conditions épouvantable. Ces êtres vivants ressentent la douleur, la peur, le désir de vivre et on a décidé pour eux que la Terre serait un l’enfer... Le pire n’est pas les abattoirs, le pire est qu’avant les abattages il n’y a pas de vie : c’est en quelque sorte un crime contre l’ontologie de la vie.

Nous faisons parfois en sorte qu’avant même d'être tués, ils ne voient jamais ciel, ils ne puissent même pas déployer leur membres... Nous sommes à un niveau de monstruosité systémique total. Je ne suis pas sûr que les gens comprennent que le monde animal sur Terre est une gigantesque souffrance dans un couloirs de la mort.

Un monde sans viande est-il inéluctable ? Cela dépend comment on prend la question. Cela est-il nécessaire ? La réponse est évidemment oui. Est-ce que cela va avoir lieu ? Je n’en ai aucune idée…

Le végétarisme est plus accepté qu’avant, on peut en parler librement et je pense que beaucoup de gens commencent à comprendre qu’il y a un problème mais pourtant la consommation ne diminue pas… Je ne suis donc pas du tout confiant : nous ne traitons pas les problèmes que nous comprenons. Notre consommation carnée est indéfendable d’un point de vue éthique pour les animaux, d’un point de vue scientifique pour les émissions de gaz à effet de serre et d’un point de vue médical pour les effets sanitaires. C’est indéfendable, quelle que soit la manière de voir les choses.

 

National Geographic a publié au mois de mai dernier une modélisation climatique à l’horizon 2050. On peut voir que si l’Europe sera modérément touchée par le changement climatique, de nombreux pays en Asie, en Afrique du Nord et dans l’hémisphère sud vont devoir faire face à des bouleversements sans précédent, qui donneront sûrement naissance à des conflits. La priorité ne se trouve-t-elle pas là ? Dans les pays où les populations seront les plus fragilisées (et d’ailleurs pas forcément les plus pollueuses) ?

Oui tout à fait, je trouve que c’est vraiment une sorte de monstruosité morale… Les pays pollueurs ne sont pas les plus touchés, ce n’est pas de chance : si les changements climatiques avaient lieu essentiellement aux États-Unis, l’avenir du monde serait sûrement différent, mais ce n’est pas le cas…

Je pense qu’on arrive à un niveau d’obscénité inqualifiable en continuant à développer, pour une partie de la population des pays occidentaux, une richesse inconsidérée. Implicitement, dans ce geste il y a le choix de faire mourir une grande partie du monde... C’est ce que certains libéraux appellent la liberté : être libre d’acheter une Ferrari et de prendre l’avion. Moi j’appelle ça le meurtre. Il faut quand même que l’imaginaire occidental comprenne la chaîne causale impliquée par ces questions.

Je pense que si on se focalise sur l’humanité, la première source de catastrophes seront les très grandes migrations engendrées par le bouleversement climatique. Lorsque l’ONU évoque plusieurs centaines de millions de réfugiés climatiques, en matière de géostratégie, cela signifie la guerre. Donc cela veut dire qu’en s’accrochant à notre confort, nous sommes en train de décider de laisser à nos enfants un monde en guerre, c’est un choix dramatique.

Une femme tente de nettoyer ce qu'il reste de sa maison dans les montagnes du sud d'Haïti, quelques semaines après le passage de l'ouragan Matthew.

Photographie de Andrea Bruce, Nat Geo Image Collection

 

Quand nous avons rencontré Jane Goodall il y a 2 ans, nous lui avons demandé comment faire pour sensibiliser le grand public à l’urgence environnementale. Elle nous avait répondu : « Il faut parler des actions positives, c’est si important. Si vous ne reportez que les mauvaises nouvelles, s'il-vous-plaît, faites-en sorte de mettre aussi en exergue les belles choses. Il y a tant d'actions qui sont menées. » Finalement, est-ce que ce n’est pas par l’espoir que les messages pourront le mieux passer ?

Non pas du tout, je m’inscris totalement en faux par rapport à ça ! Je pense que la grande majorité des habitants de cette planète n’ont absolument pas commencé à comprendre l’ampleur de la catastrophe dans laquelle nous nous trouvons.

Je suis désolé mais quand on découvre un camp de concentration, on ne se dit pas « oh regardez une petite fille est encore vivante dans un coin ! ». Non, on se dit qu’il y a surtout un tas de cadavres et c’est ça qui doit nous faire agir. Je ne suis pas du tout d’accord avec l’optimisme de principe. 

Cela dépend comment on le prend, si c’est « ce n’est pas si grave, il ne faut pas perdre espoir » ce sont des sottises, la situation est dramatique. C’est la plus grande crise de notre histoire, il faut le marteler ! On n’a pas commencé à le comprendre ! Il faut absolument être alarmiste car c’est être réaliste. Il s’agit quand même de la perte d’un million d’espèces dont peut-être la nôtre... Si cela n’est pas alarmant, je ne vois pas ce qui l’est.

Là où je suis peut-être un peu d’accord avec elle c’est sur le fait que ce qu’il faudrait faire pour améliorer la situation n’est pas forcément triste ! Pour moi l’écologie ce n’est pas du tout castratrice, au contraire ! Il s’agit de retrouver de nouvelles libertés et réjouissances, autrement plus fondamentales que la surconsommation. Mais strictement rien ne va en ce sens à l’échelle globale.

Chaque année on pollue de plus en plus, chaque année on tue de plus en plus d'animaux dans des fermes d’usines, il y a quelques bonnes actions mais l’évolution tendancielle est de pire en pire… Notre incapacité à poser les questions de fond et à comprendre que nos constructions suicidaires sont réfutables me sidère. 

 

Si beaucoup vous connaissent pour votre engagement écologique, vous êtes avant tout astrophysicien. Votre activité principale repose essentiellement sur des expériences de pensée. Comment votre esprit passe-t-il de ces expériences de pensée aux très concrètes questions écologiques ? 

Je crois que le monde est trop beau et trop vaste pour ne l’appréhender que par un unique prisme. J’essaye de pratiquer aussi un peu de philosophie et de poésie. Et cela est vrai pour absolument chacun d’entre nous : nous passons, heureusement, notre temps à jongler avec des systèmes symboliques et cognitifs extrêmement différents. J’aime l’idée de choisir de ne pas choisir.

C’est aussi ce qui me conduit à la conclusion que j’évoquais précédemment : notre pathétique timidité. Qu’il s’agisse de l’écologie mais aussi des innombrables discriminations et injustices, je ne parviens pas à comprendre qu’on remette si peu en cause nos règles et nos valeurs, alors que celles-ci sont totalement arbitraires. Alors que nous les savons intenables et mortifères, nous nous accrochons à nos conventions économiques et nous négligeons les lois de la physique ; c’est gravement inconséquent.

 

Cet appel à la préservation de notre planète est-il d'autant plus marqué quand on réfléchit à l'échelle de l'univers et qu'on a constaté l'unicité de la Terre parmi les mondes connus ?

Non. Il n’est nul besoin d’être astrophysicien pour se révolter face à la hargne froide et stupide avec laquelle une petite partie de la population mondiale est en train de décider d’un saccage immense et irréversible pour presque tous les autres.  

 

Cet entretien a été édité pour des questions de longueur et de clarté.

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