La Corne de l’Afrique peut-elle échapper à une nouvelle famine ?

Dans la Corne de l’Afrique, sécheresse, conflits, instabilité et inflation engendrent des niveaux inédits d’insécurité alimentaire. Les famines semblent inévitables.

De Lynsey Addario
Publication 21 nov. 2022, 10:00 CET
À Baidoa, en Somalie, Khadijo Ibrahim Abikar, 50 ans, tient Naima Adan Ali, sa petite-fille de ...

À Baidoa, en Somalie, Khadijo Ibrahim Abikar, 50 ans, tient Naima Adan Ali, sa petite-fille de deux ans, souffrant de malnutrition grave, dans un centre médical soutenu par l’organisation humanitaire Save the Children. Cette photographie a été prise dix jours après que Naima a reçu son traitement, alors que son état s’améliorait. « Nous sommes venus à cause de la sécheresse, explique Khadijo Ibrahim Abikar. Notre bétail et la ferme ont été affectés par les sauterelles. Avant, nous avions plus de cinquante-cinq chèvres et quarante-cinq bêtes d’élevage. Aujourd’hui, nous n’avons que trois chameaux et ils ne donnent pas de lait car ils souffrent de malnutrition. » 

BAIDOA, SOMALIE – À l’intérieur d’un abri de fortune, dans l’un des nombreux camps destinés à ceux que l’interminable sécheresse qui sévit dans la Corne de l’Afrique pousse à l’exil, Edaba Yusuf veille sur le corps minuscule de son fils de quatre ans, Salman Mohamad Abdirahman, mort le matin même de la rougeole et de malnutrition grave. 

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Ahmed Ibrahim Yousef, 75 ans, aide une chamelle mal nourrie et déshydratée à accoucher dans un village situé en bordure du Somaliland, dans la Corne de l’Afrique. 

Droite: Fond:

Carcasses d’animaux morts de malnutrition et de soif à cause d’une interminable sécheresse gisant en périphérie du village d’Usgure, dans le nord-est de la Somalie. Ces animaux appartenaient à une famille de bergers qui possédait 200 chèvres et moutons avant que les pluies ne cessent. « Au début de la sécheresse, nous perdions deux ou trois chèvres par jour », se souvient Iqro Jama, 20 ans. « Puis nous sommes venus ici avec une vingtaine et nous avons perdu la dernière il y a quelques jours. » 

PHOTOGRAPHIE DE Lynsey Addario, National Geographic

Deux de ses garçons sont morts dans leur village d’origine, dans le sud-ouest de la Somalie. La famille n’a pas eu d’autre choix que de se rendre à Baidoa, ville encerclée par les chebabs mais encore accessible aux organisations humanitaires qui y livrent de la nourriture et de l’eau et y prodiguent des soins médicaux pour tenter d’alléger, autant que faire se peut, le désespoir.  

Hamso Mohammed Mousse, 35 ans, au centre, remplit des jerricans d’eau pour elle et pour d’autres familles déplacées après l’arrivée d’un camion sponsorisé par Save the Children au camp de réfugiés du Pount, en Somalie. « Notre survie, c’est du 50/50. Nous sommes entre la vie et la mort. » 

Des familles somaliennes récupèrent une livraison d’eau dans un nouveau camp destiné aux personnes déplacées à cause de la sécheresse qui sévit actuellement près du village d’Usgure, dans la région somalienne du Pount. Le pays connaît sa pire sécheresse depuis quatre décennies ; les cheptels sont décimés, les familles déplacées et toute une population fait face à la perspective probable d’une famine. 

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En mai 2021, des femmes déplacées à cause de la sécheresse cherchaient à obtenir de l’aide dans le camp de Gabo Gabo, à environ 25 kilomètres de Jijiga, capitale de la région Somali, en Éthiopie.  

Droite: Fond:

Dans un camp de Baidoa, en Somalie, Edaba Yusuf est assise à côté du corps de son fils de quatre ans, Salman Mohamed, mort le matin même de malnutrition et de la rougeole. C’est le troisième enfant d’une fratrie de huit à être mort de faim en l’espace de quatre semaines à peine. « Ils avaient faim, et je n’avais rien à vendre », se désole Edaba Yusuf. « Je me suis dit : “Il faut que j’aille là où je peux obtenir une aide humanitaire avant de perdre le reste” ». 

« Ils avaient faim, et je n’avais rien à vendre », se désole Edaba Yusuf. « Je me suis dit : "Il faut que j’aille là où je peux obtenir une aide humanitaire avant de perdre le reste". » 

Trois de ses cinq enfants encore vivants sont aujourd’hui atteints de la rougeole. 

Des femmes éthiopiennes sur le chemin du retour après être allées puiser de l’eau dans un puits voisin. À cause de l’interminable sécheresse, les femmes doivent généralement marcher pendant des heures, voire des jours, pour aller chercher de l’eau sans laquelle il est impossible de boire, de cuisiner et de se laver. Les femmes présentes sur cette photographie prise en mai 2021 ont la chance d’avoir près de chez elles un puits construit par une des organisations humanitaires œuvrant dans la région.

En mai 2021, Gaas Mohammed creusait un trou destiné à recueillir de l’eau de pluie dans un village afar d’Éthiopie. Comme ailleurs dans la Corne de l’Afrique, le changement climatique a fait baisser les précipitations et entraîné de graves sécheresses. 

L’absence de précipitations, les conflits incessants, l’instabilité politique et l’explosion des prix de la nourriture due à la guerre en Ukraine portent la faim et l’insécurité alimentaire à des seuils critiques dans les pays de l’extrémité orientale de l’Afrique. 

La région n’avait pas connu telle sécheresse depuis quarante ans. Nombreuses sont les communautés de la Corne de l’Afrique où les pénuries alimentaires débouchent sur des seuils critiques de malnutrition, en particulier au Kenya, en Éthiopie et en Somalie. À certains endroits, on n’avait jamais atteint de tels niveaux. Selon diverses organisations humanitaires, plus de 37 millions de personnes, parmi lesquelles sept millions d’enfants, seraient menacées par la famine. 

Cette crise survient au moment où les dirigeants du monde entier s’apprêtent à se réunir à Charm el-Cheikh, en Égypte, ce 6 novembre, pour la 27e session de la Conférence des Parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCCC). Lors de la COP 27, chaque pays membre négociera la façon dont il s’engage à réduire ses émissions de gaz à effet de serre pour faire face aux catastrophes naturelles de plus en plus dévastatrices, à l’extinction des espèces mais également à la demande croissante de nourriture et au manque d’eau. 

Une réfugiée somalienne construit un nouvel abri dans le camp de Bolo Issack Madow de Baidoa, en Somalie. Plus d’un million de personnes ont été déplacées à cause de la sécheresse qui sévit actuellement dans le pays. 

Şahan Omer Jibrin, mère de huit enfants, vit dans un camp depuis trois mois. À cause de la sécheresse, elle a dû fuir son village d’Ula Ula, en Éthiopie, pour trouver de l’aide.

« Dans toute l’Afrique de l’Est, nous constatons que les personnes qui sont le moins responsables du changement climatique sont celles qui souffrent le plus de ses effets », déclare Sean Granville-Ross, directeur régional de Mercy Corps en Afrique. « Des communautés sont en train de subir les impacts graves de la crise climatique, et ce sous diverses formes, de graves sécheresses par exemple. Et à l’inverse, dans certaines régions, les inondations, l’évolution des régimes climatiques et leurs impacts minent la production de nourriture et les moyens de subsistance traditionnels. » 

« La communauté internationale devrait agir rapidement et proposer sans plus attendre des financements d’urgence pour soutenir et décupler de manière significative cette aide d’urgence afin d’éviter que des milliers d’enfants ne meurent d’inanition », presse Said Mohamud Isse, conseiller médias et communication du Bureau national de l’organisation Save the Children en Somalie. 

Toutes ces scènes témoignent d’une situation calamiteuse. 

Fatuma Yassin, 34 ans, serre Khalid, son fils âgé de trois mois souffrant de malnutrition grave, à l’hôpital Gardo, dans la région somalienne du Pount. Fatuma Yassin et ses quatre enfants s’approvisionnaient en viande et en lait auprès d’éleveurs de leur famille. Mais comme la sécheresse durait, ces derniers sont partis pour trouver de la nourriture et de l’eau ailleurs. 

La Somalie, qui dépend de l’importation de céréales ukrainiennes, s’apprête à vivre dans les conditions les plus extrêmes, car les prix de la nourriture et de l’essence continuent d’augmenter à cause de la guerre. L’absence de précipitations a décimé les cultures, le bétail meurt en masse, plus de 500 000 enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition grave, près de 300 000 personnes sont en proie à des pénuries alimentaires catastrophiques et on estime que la crise actuelle a déplacé 1,1 millions de personnes. 

La National Geographic Society s’engage en faveur de la mise en valeur et de la protection des merveilles de notre monde. Elle finance le travail de l’exploratrice Lynsey Addario depuis 2020. 

PHOTOGRAPHIE DE ILLUSTRATION DE JOE MCKENDRY 

À Baidoa, 600 000 réfugiés vivraient répartis dans 500 camps différents. Dans l’un d’eux, Khadija Muali est accroupie à l’ombre, où il ne fait pas moins chaud qu’au soleil, en compagnie de dizaines d’autres femmes et d’enfants qui viennent d’arriver d’une ville rurale située au sud-est de la ville. Elle a marché durant une semaine avec ses enfants pour trouver de la nourriture et de l’eau. 

Khadija Muali avait quatre enfants quand elle a quitté Dinsor. Désormais, elle n’en a plus que deux : « Mes enfants sont morts en chemin, de faim et de fatigue. » Sa fille de trois ans, Hawa Lul, est décédée le premier jour de leur périple ; Abdul Rasaq est mort le quatrième jour, à l’âge de sept ans. Des villageois l’ont aidée à les enterrer sur la route.  

« Quand vous voyez votre enfant pleurer à cause du manque de nourriture, et qu’il y a un conflit, et aucune possibilité de travailler ne serait-ce que ponctuellement, dit-elle, que faites-vous ? » 

Hafsa Mohamed Musa, mère de cinq enfants, vit dans un camp de réfugiés depuis six mois pendant que son mari essaie de gagner de l’argent ailleurs. 

« Nous étions des bergers nomades avec du bétail, mais la plupart des animaux sont morts à cause de la sécheresse », explique-t-elle. Avant cela, sa famille vivait bien, précise-t-elle. 

« Par le passé, il y avait de l’abondance. Nous trayions le bétail, nous vendions certains [animaux], et nous en abattions d’autres pour avoir de la viande. Puis il y a eu une sécheresse qui a duré deux ans. Les chèvres que nous avions n’avaient plus de quoi paître, se souvient-elle. Depuis, la sécheresse s’est installée, nos vies se sont compliquées. Nous vivons de la générosité de bienfaiteurs. » 

L’Éthiopie aussi traverse une grave crise humanitaire. Le pays est aux prises avec une guerre civile au nord et avec les effets dévastateurs du changement climatique au sud. À cause d’une sécheresse prolongée, le bétail a disparu, les déplacés se sont multipliés et les familles doivent s’adapter pour gagner de quoi survivre. 

Après avoir entendu des rumeurs selon lesquelles il aurait plu près de la frontière somalienne, ces gardiens de troupeaux de chameaux ont marché pendant douze jours dans l’espoir d’y trouver des pâtures, en vain. Ils ont marché douze autres jours pour revenir à ce puits situé non loin de chez eux où ils ont pu donner de l’eau à leurs animaux.

Le Pount et son paysage aride et désert atteignent en ce moment même des niveaux critiques d’insécurité alimentaire, selon l’organisation Save the Children.

Au moins 5,2 millions de personnes ont besoin d’une aide alimentaire urgente. Environ trois millions d’enfants sont exposés à la malnutrition et plus de 3,5 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable. 

« Quand je suis arrivée la première fois, ils buvaient vraiment beaucoup de lait […] Je voyais des petits garnements s’asperger de lait en courant à droite à gauche », raconte Valerie Browning, infirmière australienne et coordinatrice de programme pour l’Association de développement des bergers afars en Éthiopie, qui vit parmi les nomades afars depuis plus de trois décennies. « Aujourd’hui, la situation est telle que trouver assez de lait pour couvrir le fond d’une tasse et se faire un thé au lait relève de l’impossible. » 

Sadio Abdi Rahman Ahmed, 50 ans, avec trois de ses six enfants près de leur tente dans un camp de Baidoa, en Somalie. Dans le sens des aiguilles d’une montre en partant du bas : Abdi Haffid, 3 ans ; Faiso, 8 ans ; et Ahalan, 5 ans. 

La photojournaliste Lynsey Addario a récemment passé neuf jours en Somalie pour National Geographic. L’an dernier, elle s’est rendue au Tigré, en Éthiopie, pour témoigner de la violence que subissent ses habitants. Ses travaux sont visibles sur son compte Instagram @lynseyaddario

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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