Albanie : création du premier "parc national fluvial" du monde

Comment sauver les fleuves et rivières ? Selon certains spécialistes, il suffirait de s’inspirer du modèle de conservation de la Vjosa, un fleuve traversant l’Albanie.

De Stefan Lovgren
Publication 9 mai 2023, 17:54 CEST
Selon les militants environnementaux, certains pans de la Neretva, fleuve traversant la Bosnie et la Croatie, ...

Selon les militants environnementaux, certains pans de la Neretva, fleuve traversant la Bosnie et la Croatie, sont candidats à la préservation.

PHOTOGRAPHIE DE Susan Wright, The New York Times, Redux

Au cours de leur voyage vers la mer Adriatique, les eaux turquoise de la Vjosa, menacées pendant des décennies par des barrages et par l’exploitation minière, scintillent en parcourant le spectaculaire paysage montagneux du sud de l’Albanie. Le fleuve, depuis peu protégé par son statut de « parc national fluvial », unique en son genre, nourrit un mouvement dont le but est de sauver d’autres cours d’eau cristallins en faisant en sorte qu’ils reçoivent cette appellation.

La question de savoir comment protéger au mieux les fleuves et les rivières préoccupe les défenseurs de l’environnement depuis longtemps. Si les cours d’eau entrent traditionnellement en compte dans les politiques de protection des terres, des études montrent que cette approche ne bénéficie pas à ces derniers, en partie parce qu’ils peuvent entrer et ressortir de zones protégées et parfois même traverser les frontières. Ce qui se passe à l’extrémité non protégée d’un cours d’eau peut avoir de lourdes conséquences sur ce même cours d'eau des centaines de kilomètres plus loin.

« Pour protéger un fleuve, vous devez avant tout vous focaliser sur le fleuve lui-même », explique Ulrich Eichelmann, écologue, défenseur de l’environnement de l’organisation autrichienne Riverwatch et directeur de Save the Blue Heart of Europe, la coalition internationale à l’origine du succès de Vjosa.

La Vjosa, fleuve albanais, est devenu il y a peu le premier « parc national fluvial » du monde, un statut qui empêche la construction de barrages ou l’exploitation minière, mais qui permet le tourisme. Les défenseurs de la cause environnementale se tournent désormais vers d’autres cours d’eau du monde qui pourraient se voir octroyer le même statut.

PHOTOGRAPHIE DE Jonas Kako

Aidé d’autres activistes, il exporte désormais cette approche fluvio-centrée vers d’autres pays des Balkans, région du sud-est de l’Europe comprenant onze pays, dont la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro, où la lutte pour protéger d’autres cours d’eau immaculés du stress environnemental s’intensifie.

« Nous voulons que les protections fluviales de ce type soient la règle plutôt que l’exception », annonce Ulrich Eichelmann.

 

AU SECOURS D'UN FLEUVE

Selon plusieurs études, bien que l’eau douce nourrisse une grande partie du vivant, fleuves, lacs et zones humides sont en moyenne plus dégradés que les écosystèmes marins et terrestres, souvent à cause de barrages qui modifient le cours des fleuves et interrompent la migration des poissons.

Bien qu’il y ait davantage de barrages sur les fleuves européens que sur ceux de n’importe quel autre continent, de nombreux cours d’eau des Balkans demeurent relativement purs, quoique des milliers de projets hydrolélectriques soient à l’étude. À un moment donné, on a dénombré jusqu’à huit propositions de barrages sur le bras principal de la Vjosa et des dizaines d’autres sur ses affluents.

La campagne pour protéger la Vjosa, qui a joui d’un écrasant soutien public, a nécessité des années de manifestations, de poursuites judiciaires et de pressions internationales sur l’Albanie pour faire abandonner les projets de barrages. Le gouvernement, qui a lutté en faveur de l’amélioration des conditions économiques de l’un des pays les plus pauvres d’Europe, a longtemps résisté, d’autant plus que l’Albanie dépend quasi-exclusivement de l’énergie hydraulique pour produire de l’électricité.

Patagonia, fournisseur américain de matériel de plein air ayant dépensé près d’un million de dollars dans la campagne pour la Vjosa, aurait joué un rôle déterminant pour convaincre le gouvernement qu’un parc national permettrait de développer le secteur du tourisme dans le pays. « Cela [montre] ce que la société civile, le gouvernement et l’industrie peuvent faire quand nous œuvrons autour d’un ensemble d’objectifs partagés », déclare Ryan Gellert, P-DG de Patagonia, entreprise de Ventura, en Californie.

Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), le statut de la Vjosa, qui est un parc national de catégorie II, la protège d’activités nuisibles telles que la construction de barrages et l’extraction de graviers, tout en permettant une fréquentation humaine.

En plus du bassin versant principal, qui abrite plus de 1 100 espèces animales, le nouveau parc inclut trois grands affluents et couvrira plus de 400 kilomètres de cours d’eau ainsi que les terres immédiatement adjacentes.

Chez les défenseurs de l’environnement, on a pu hésiter à qualifier Vjosa de premier parc national fluvial du monde, car d’autres fleuves pourraient correspondre à cette définition. Mais selon James Hardcastle, responsable du programme des aires protégées de l’IUCN à Gland, en Suisse, avec la Vjosa c’est « la première fois qu’un bassin versant fait l’objet d’une création de parc national ».

 

D'AUTRES FLEUVES À PROTÉGER

Selon les défenseurs de la cause environnementale, la plupart des cours d’eau des Balkans sont si importants écologiquement parlant qu’on devrait y interdire complètement tout projet hydroélectrique. On compte déjà deux cours d'eau qui pourraient devenir des parcs nationaux fluviaux : l’Una, rivière qui s’écoule principalement en Bosnie, et la Morača, rivière du Monténégro.

Tandis que l’Una abrite l’une des seules populations saines de saumons du Danube (Hucho hucho), plus grande espèce de saumon d’Europe, la Morača abreuve le lac de Shkodra, plus grand lac des Balkans et sanctuaire ornithologique indispensable. Malgré les projets hydroélectriques prévus, les bassins de ces deux rivières demeurent en grande partie dépourvus de barrages, et leurs réseaux hydriques peuvent s’étendre sur des centaines de kilomètres à travers un paysage à couper le souffle.

L’Una, rivière de Bosnie, serait une bonne candidate pour devenir un parc national fluvial, notamment parce qu’elle abrite des saumons du Danube (Hucho hucho), plus grande espèce de saumon d’Europe.

PHOTOGRAPHIE DE Heike Ollertz, Agentur Focus, Redux

Selon Vladimir Topić du Centre pour l’environnement de Banja Luka, en Bosnie, le nouveau statut de la Vjosa « devrait marquer l’inauguration de protections similaires pour d’autres rivières des Balkans ».

Selon Beth Thoren, directrice européenne de l’action environnementale chez Patagonia, son entreprise prévoit d’investir 4,2 millions d’euros pour aider à la création de nouveaux parcs de ce genre dans la région.

Aux dires des défenseurs de l’environnement, de nombreux cours d’eau nécessitant une protection d’urgence ne répondent pas forcément aux critères permettant d’obtenir le statut de parc national fluvial. L’un d’eux est la Neretva, fleuve qui traverse la Bosnie et la Croatie. Bien que les pans centraux de la Neretva soient déjà pourvus de barrages et que la construction de nouveaux édifices soit déjà bien engagée sur d’autres parties du bassin versant, l’amont du fleuve, qui est parsemé de cascades spectaculaires et longé de forêts immaculées, s’écoule encore sans entraves.

« Un parc national fluvial ne fonctionnerait pas dans le cas de la Neretva, mais cela ne veut pas dire qu’il ne devrait pas y avoir de protection, fait observer Ulrich Eichelmann. « Il y a des pans du fleuve qui doivent être protégés, même en tant que simple parc national. »

 

D’AUTRES PARCS À VENIR ?

Certains espèrent que le changement de statut de la Vjosa, décrété le 15 mars par Edi Rama, Premier ministre albanais, inspirera des efforts de protection pour d’autres cours d’eau cristallins dans le monde. James Hardcastle pense notamment au Patuca comme candidat potentiel. Ce fleuve du Honduras est le deuxième plus grand d’Amérique Centrale et est à ce jour encore dépourvu de barrages.

Vue sur la Morača depuis le pont de la Morača sur l’autoroute Bar-Boljare à Smokovac, au Monténégro, le 27 mai 2021. Un prêt chinois pour construire le premier pan d’une route reliant le port adriatique de Bar à la frontière serbe a fait s’envoler la dette du Monténégro et forcé le pays à requérir l’aide de l’Union européenne. Photo prise le 27 mai 2021.

PHOTOGRAPHIE DE Stevo Vasiljevic, Reuters

Michele Thieme, directrice scientifique en charge de l’eau douce au WWF, à Washington, aimerait voir davantage de protections apportées à certains des plus grands fleuves sans barrages du monde (sur lesquels son organisation se concentre) comme la Salouen, en Asie du Sud-Est, et plusieurs fleuves africains. « Nous avons encore l’occasion de préserver ces systèmes dans un état relativement intact », explique-t-elle.

À ses dires, les parcs nationaux terrestres ne protègent pas toujours les cours d’eau qui les traversent de la construction de barrages. Une étude de 2020 dont elle est l’autrice a identifié au moins 1 249 barrages imposants construits au sein d’aires protégées dans le monde, et plus de 500 barrages en projet ou en construction dans des zones protégées, dont beaucoup dans les Balkans.

Selon les militants, c’est pour cette raison que le statut de la Vjosa est important, car il protège le fleuve spécifiquement. Mais, préviennent-ils, la tâche reste immense avant que le parc ne devienne opérationnel, de la gestion de l’occupation des sols et des titres fonciers à la construction d’un centre d’accueil des visiteurs en passant par la formation de gardes pour arpenter le parc. L’objectif est d’étendre la protection de l’autre côté de la frontière, en Grèce, où le fleuve s’appelle Aóos, et d’englober davantage le bassin versant.

Selon Besjana Guri, membre d’une association de Tirana, EcoAlbania, qui a joué un rôle important dans la campagne, la Vjosa peut « être une inspiration pour l’ensemble des communautés qui se battent pour sauver leurs cours d’eau. Le message que nous leur adressons est qu’il est possible que remporter ce combat même s’il peut paraître particulièrement difficile ».

Stefan Lovgren est contributeur régulier à National Geographic et est co-auteur avec Zeb Hogan du livre Chasing Giants: In Search of the World’s Largest Freshwater Fish, publié en avril 2023.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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