Entretien avec Sylvia Earle, pionnière de la protection des fonds marins

« Nous vivons peut-être la période la plus importante de l'Histoire de l'humanité parce que pour la première fois nous pouvons prédire l'avenir [climatique] comme jamais nos prédécesseurs n'ont pu le faire. »

Publication 4 mai 2021, 09:53 CEST
Sylvia Earle observe une immense éponge tubulaire dans les eaux de Bonaire.
Sylvia Earle observe une immense éponge tubulaire dans les eaux de Bonaire.
Photographie de David Doubilet, National Geographic

Elle a passé plus de 7 000 heures sous l'eau. Elle a été la première femme à marcher sur le plancher océanique en deçà de 1 000 pieds. Extraordinaire aventurière, Sylvia Earl est l'un des chefs de file les plus emblématiques et renommés de la protection des océans. Aujourd'hui âgée de 85 ans, elle continue de se battre pour les océans et partage son temps entre exploration et sensibilisation du grand public. Dirigeants du monde entier, citoyens et écoliers, tous la rencontrent.

Surnommée « Her Deepness » (Sa Profondeur en français) en raison des nombreux records d'exploration qu'elle a établis au cours de sa longue carrière, Sylvia Earle est une inspiration pour toutes celles et ceux pour qui la protection de l'océan, et de façon plus générale de l'environnement, est aussi essentielle que prioritaire.

À l'occasion de la rediffusion du documentaire Planète Durable : Héros des océans lundi 24 mai à 7h30 sur National Geographic, programme qu'elle porte dans le cadre de Perpetual Planet*, Sylvia Earle a accepté de répondre à nos questions.

 

Vous avez été une pionnière de la recherche sur les écosystèmes marins, avec un goût prononcé pour l'exploration, la conservation et le développement de nouvelles technologies pour accéder à ces environnements hors de portée. Qu'est-ce qui, chez vous, a motivé ce désir d'explorer toujours plus avant cette partie de notre monde ?

J'ai eu le privilège d'être témoin de cette grande ère de découvertes, d'en faire partie et de pouvoir me rendre dans des lieux où aucun Homme n'avait jamais été ou n'avait même jamais vu auparavant. C'est facile sous la surface : l'immense majorité des océans n'a jamais été vue par personne. Même dans les eaux peu profondes, il reste tant à explorer et à découvrir. Nous n'avons vu peut-être que 10 % des océans. Nous en connaissons la surface, on peut aisément la cartographier depuis le ciel ou même depuis l'espace... Mais on estime que seulement 15 % du plancher océanique ont été cartographiés. La grande inconnue reste à ce jour l'océan lui-même, c'est-à-dire l'espace se trouvant entre la surface et le fond : c'est ce qu'on appelle l'océan et il reste à explorer. Je ne suis jamais déçue quand je plonge. Je vois toujours quelque chose que je n'avais jamais vu, que personne n'avait jamais vu auparavant. Plus vous vous enfoncez dans l'eau, moins l'on en sait, plus il y a de découvertes à faire.

 

L'océan est vaste et pourtant si vulnérable. De nombreuses espèces marines sont aujourd'hui en danger, la pollution plastique s'étend jusque dans les abysses... Vous avez déclaré à plusieurs reprises que l'océan que vous avez connu était en train de disparaître. 

Plus nous en apprenons sur l'océan, plus il s'efface sous nos yeux. J'ai été témoin de ce déclin terrible. Des espèces qui prospéraient quand j'étais enfant et qui ont disparu à jamais ou sont en train de disparaître. Par exemple, 99 % des populations de requins ont disparu. Je ne crois pas qu'une espèce de requins ait disparu de mon vivant mais il ne reste que 1 % de ces individus qui autrefois peuplaient les océans. Une toute petite fraction permettant de maintenir en vie cet écosystème si riche et complexe. Nous sommes en train de vivre une grande ère d'extermination... Nous consommons sans mesure, comme jamais auparavant. 

Mais dans le même temps, notre conscience des dangers [écologiques] grandit et nous commençons réellement à comprendre les enjeux auxquels doivent faire face les individus mais aussi les communautés et les pays tout entiers. Les mesures de protection de l'environnement commencent à être mieux appréhendées et les grandes sociétés qui ont le pouvoir de diffuser ces connaissances le font de plus en plus - Rolex est l'une d'entre elles et le fait avec la campagne Perpetual Planet*. Nous assistons à cette transition entre le déclin, la prise de conscience et la volonté d'agir pour changer les choses. Ce passage de l'ignorance à la conscience puis à l'action est en train de se produire.

Explorateurs National Geographic : Sylvia Earle

 

À ce propos… Pourquoi pensez-vous qu'il soit si difficile pour les Hommes de concevoir que toutes les créatures font partie d'un seul et même écosystème quand on parle d'environnement alors que pour une pandémie comme celle que nous connaissons, les Hommes ont été capables de comprendre rapidement que tout était interdépendant ?

Peut-être parce que nous avons vu à quelle vitesse nous passions de la cause à l'effet. Nous avons eu là un signal d'alarme sous la forme d'un petit virus. Et le côté positif de cette terrible année que nous venons de passer est que, comme vous le disiez, nous voyons à quel point nous sommes tous connectés et combien nous sommes vulnérables. Encore une fois, tout est lié. Déboiser les forêts tropicales, déboiser les forêts du monde entier, porter atteinte aux mécanismes naturels qui capturent les émissions carbone et nous ont permis d'évoluer sur cette merveilleuse planète qui rassemble tout ce dont nous avons besoin et est une exception dans l'univers... parce que quand on y pense, bonne chance pour vivre sur une autre planète ! Même sur la Lune ou sur Mars ou sur n'importe quel monde connu. Nous sommes connectés à la nature et nous le réalisons sans doute encore plus clairement que nous ne le pouvions avant de détruire ces mécanismes naturels qui œuvraient en notre faveur. L'océan domine cette chimie si fragile que nous modifions sans cesse. Nos actions ont un effet sur la température globale de la planète, qui modifie tous les équilibres. 

Le virus a eu un impact sur l'humanité tout entière. Comment inverser cette dangereuse tendance ? En prenant conscience des conséquences de nos actes, en réduisant la pression que nous exerçons sur les océans et en mettant fin au massacre industriel de la faune.

 

Nous sommes en effet à une époque où nous comprenons à la fois les causes et les conséquences des phénomènes anthropiques. Mais c'est aussi une époque de solutions. On voit bien que quand on crée des réserves marines, la vie revient et prospère à nouveau. Qu'est-ce qu'il manque d'après vous pour en faire une réalité globale ?

La volonté.

 

Vous voulez dire la volonté politique ?

Et la volonté individuelle. « Quoi ? Je dois arrêter de manger du thon parce que les thons ont plus de valeur pour la société quand ils nagent dans l'océan et participent à la rétention des émissions de dioxyde de carbone dans ce grand réseau de vie qui me permet de respirer ? Non, quelqu'un d'autre peut arrêter de manger du thon, moi je vais continuer d'en manger. » Si vous raisonnez ainsi, vous faites partie du problème.

Même un individu peut faire la différence. C'est ce que nous avons souhaité expliquer avec « Planète durable : Héros des océans » [programme diffusé sur la chaîne National Geographic, rediffusé lundi 24 mai à 7h30, ndlr]. Nous voulons inspirer et faire comprendre aux gens qu'eux aussi peuvent faire la différence par leurs actions.

En septembre 2016, Sylvia Earle a rencontré le président Obama dans les îles de Midway afin de célébrer l'agrandissement du Monument national marin de Papahānaumokuākea, rendu possible par Barack Obama.
Photographie de BRIAN SKERRY, NATIONAL GEOGRAPHIC

 

De nombreux climatologues invitent les médias à être alarmistes et à informer autant que faire se peut le grand public pour qu'il comprenne combien la situation est critique. Et pourtant, quand nous interrogeons des explorateurs National Geographic, ils partagent une vision différente : il est important d'expliquer à quel point la situation est dramatique, mais il est tout aussi important de raconter les histoires de ces hommes et de ces femmes qui redonnent foi en l'avenir. En tant qu'exploratrice National Geographic, en tant que scientifique et en tant que femme, quelle est votre vision du storytelling climatique ?

La deuxième option. Bien sûr, il faut comprendre quels sont les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Mais si nous pensons que la situation est désespérée, nous ne ferons rien et le déclin ne fera que s'accentuer. Au contraire, il est je crois très important de montrer aux gens qu'il est possible de passer d'une situation désespérée à un rétablissement écologique par des actions individuelles qui, mises bout à bout, créent un réseau d'espoir. Ce n'est qu'en agissant que vous ferez partie de la solution. En vous rassemblant, en mobilisant votre communauté, voire votre pays, puis quand différents pays uniront leurs forces, les choses changeront. 

Nous vivons peut-être la période la plus importante de l'Histoire de l'humanité parce que pour la première fois nous pouvons prédire l'avenir comme jamais nos prédécesseurs n'ont pu le faire. Nous pouvons voir les causes et les effets et nous savons que nos actions altèrent la nature même de la nature au point que la Terre pourrait bientôt ne plus être habitable pour l'espèce humaine, à moins que nous agissions maintenant sur la base de ce que nous savons. Et la chance que nous avons en tant qu'êtres humains du 21e siècle, c'est que nous savons. Il y a cent ans, et même cinquante ans, si nous avions su ce que nous savons aujourd'hui, nous aurions un temps d'avance. Mais nous n'en savions rien, nous n'avions pas les moyens de prédire ce qui allait se passer et nous n'avons pas agi en conséquence. C'est le moment, plus que tout, et pour nous toutes et tous, d'être des héros pour ceux qui dans quelques dizaines d'années étudieront ce que nous avons fait et diront « Vous l'avez fait ! Vous saviez ce qu'il fallait faire et vous l'avez fait et grâce à vous je peux respirer. Et grâce à vous je peux vivre. » Ils nous rendront à tous et toutes hommage. Parce que nous n'avons pas franchi le point de non-retour. Parce que nous nous sommes arrêtés à temps.

 

C'est ce que la nouvelle génération d'activistes climatiques appelle de ses vœux.

C'est vrai ! Ils ont ce pouvoir extraordinaire de savoir ce que personne ne pouvait savoir lorsque j'étais enfant. Avouez qu'il y a de quoi être optimiste !

 

*National Geographic et Rolex se sont associés pour financer recherches, expéditions et solutions scientifiques innovantes afin de mieux appréhender les menaces qui pèsent sur notre planète et de déterminer les actions nécessaires pour y faire face. EN SAVOIR PLUS SUR PERPETUAL PLANET

Cet entretien a été édité dans un souci de concision et de clarté. 

Lire la suite

Découvrez National Geographic

  • Animaux
  • Environnement
  • Histoire
  • Sciences
  • Voyage & Adventure
  • Photographie
  • Espace
  • Vidéos

À propos de National Geographic

S'Abonner

  • Magazines
  • Newsletter
  • Livres
  • Disney+

Nous suivre

Copyright © 1996-2015 National Geographic Society. Copyright © 2015-2017 National Geographic Partners, LLC. Tous droits réservés.