Pourquoi y a-t-il de moins en moins de coquillages sur les plages ?

En quelques dizaines d'années, le nombre de coquillages sur les plages a connu un déclin important, et ce pour une raison simple : de nombreux mollusques sont menacés par l'activité humaine. Mais il est encore possible de les protéger.

De Cynthia Barnett
Publication 4 juil. 2022, 17:53 CEST
01 shells

Le soleil se lève sur un gastéropode Sinistrofulgur perversum sur la plage de l'île de Sanibel, dans le sud-ouest de la Floride, où la collecte d'animaux vivants à coquille est interdite.

PHOTOGRAPHIE DE Martin Shields, Getty Images

En 1973, lorsque Melissa Greene était en sixième, ses parents ont acheté le premier appartement d’un nouveau lotissement de bord de mer en Floride, sur l’île Hutchinson, au sud-est de la côte atlantique.

La première fois qu’elle et ses frères et sœurs ont couru vers le rivage, ils ont été choqués par le contraste avec leurs précédentes sorties à la plage Daytona : un grand rassemblement de voitures et de croisières, bondé de monde. Ici, c’étaient les coquillages qui décoraient le paysage.

Chaque marée laissait une nouvelle ligne de strombes, de buccins, de fasciolaires, d’yeux de requins de la taille de pièces de deux euros, ou encore de cauris tachetés aussi gros que la main de Greene. Plus bas, une forêt de bois flotté capturait encore plus de coquillages, ainsi que des étoiles de mer, des crabes et des coquilles marines de toutes sortes.

Melissa et sa famille fêteront bientôt leur demi-siècle à Ocean Village, qui compte désormais 1 200 logements. Aujourd’hui, sur la même portion de plage, il est rare de trouver les grands coquillages intacts qui étaient courants dans son enfance.

« La différence est étonnante », dit-elle. Bien qu’une grosse tempête puisse encore emporter de la vie marine et des éboulis, « ce que l’on ne voit plus, ce sont les profonds amas de coquillages entiers, de la taille [d’une pièce de 50 centimes] ou plus, et les plus gros coquillages que l’on pouvait voir pendant des années ».

Les coquillages incarnent à la fois la surprise et l’émerveillement encore garantis par une sortie à la plage, mais aussi les profonds changements auxquels les côtes du monde entier sont désormais confrontées.

De l’ormeau aux conques et aux buccins, certains des mollusques marins les plus grands et les plus célèbres, qui construisent les coquillages à partir du carbonate de calcium de l’eau de mer, connaissent un déclin important sous la pression de la pêche. Ils subissent également les effets de l’augmentation de la température des océans et de l’acidification des eaux, ainsi que d’autres pollutions et écoulements provenant de la terre. Ils peuvent aussi être déplacés par la forte érosion causée par les criques et les jetées, un problème persistant sur l’île Hutchinson, ainsi que par les efforts déployés pour réparer les plages érodées par le biais de la restauration de sable perdu.

(À lire : Comment le commerce de coquillages condamne la vie marine.)

Mais les mollusques marins, qui ont survécu aux changements de la Terre pendant 500 millions d’années, s’avèrent également être des modèles de résilience, mais aussi de notre capacité à réparer ce qui est cassé, selon George Buckley du Boston Malacology Club. Avant l’adoption du Clean Water Act aux États-Unis en 1972, alors qu’il était un jeune président du club, Buckley a vu des mollusques et des coquillages disparaître à cause de la pollution industrielle et des eaux usées dans les îles du port de Boston. Aujourd’hui, « les mollusques se sont repeuplés. On trouve des mollusques, et on trouve des coquillages », ajoute-t-il.

 

LE TOURISME, UNE MENACE POUR LES MOLLUSQUES

Sur les plages qui connaissent des records de tourisme, plus de monde peut impliquer un déclin des coquillages. « Ce n’est pas tant la collecte individuelle que les nombreuses ramifications du tourisme de masse », explique le paléobiologiste Michal Kowalewski du musée d’histoire naturelle de Floride. « Le tourisme de masse implique davantage de bateaux, d’entretien des plages, de machines, et tout cela contribue à transformer les rivages. »

Comme les banlieusards obnubilés par leurs pelouses vertes et bien taillées, de nombreux amateurs de plages préfèrent un sable impeccablement entretenu. Mais qui dit plages soignées, dit souvent utilisation de machines lourdes qui ratissent le sable à l’aide de dents pointues. En éliminant le plastique, les mégots de cigarettes et autres détritus humains, ces machines ramassent également la vie marine, les coquillages et le bois flotté.

La Floride limite le nettoyage mécanisé des plages pendant la saison de nidification des tortues de mer, qui sont menacées et en voie de disparition. Cependant, les mollusques marins et autres invertébrés n’attirent pas autant l’attention, ni le financement de recherche, que les animaux tels que les tortues. Les écologistes ont constaté que la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, la jauge officielle du déclin actuel stupéfiant des animaux dans le monde, sous-estime fortement la perte des invertébrés, qui représentent toutefois environ 97 % de toutes les créatures qu'abrite notre planète.

Le fait que la recherche soit davantage financée lorsqu’il s’agit d’espèces importantes commercialement implique que ce sont les mollusques que nous consommons que la communauté scientifique connaît le mieux. Busycotypus canaliculatus et Busycon carica, autrefois omniprésents sur les plages de la côte est américaine, sont devenus un commerce de plusieurs millions d’euros si rapidement que la réglementation ne parvenait pas à suivre. Les chercheurs ont constaté que les femelles Busycotypus canaliculatus sont récoltées avant même qu’elles n’aient la possibilité de se reproduire.

Il en va de même pour Triplofusus giganteus, qui construit les plus grands coquillages de l’hémisphère nord : ils peuvent mesurer jusqu’à 60 centimètres de long. Leur taille marquante a poussé les législateurs de Floride à en faire le coquillage de l’État en 1969. Pourtant, les tailles autrefois documentées sur les photos historiques des plages ne sont aujourd’hui plus observées. Des chercheurs ont découvert qu’un siècle de récolte non réglementée les a mis en danger d’extinction.

(À lire : L’un des plus gros gastéropodes marins est menacé d’extinction.)

Plus au sud, le strombe géant, qui construit des coquilles roses et brillantes, évoque tellement l’archipel des Keys en Floride que les personnes qui y naissent sont appelées conchs, soit strombes en anglais. Mais la population de strombes géants s’est effondrée au milieu du 20e siècle et ne s’est jamais reconstituée, et ce malgré l’interdiction de sa pêche commerciale en Floride depuis 1975, et de toute récolte depuis 1986. Leur disparition s’est maintenant étendue aux Bahamas et aux Caraïbes. Les chercheurs préviennent que les strombes autrefois très nombreux des Bahamas, territoires qui exportent une grande partie de la chair de l’animal consommée aux États-Unis, sont désormais passés en dessous du nombre minimum d’individus nécessaires à leur reproduction.

Des coquilles de strombes, rejetées une fois l'animal retiré pour être cuisiné, jonchent une plage des Bahamas, où cette espèce est un plat très apprécié et aussi un important produit d'exportation.

PHOTOGRAPHIE DE Nathan Derrick, Getty Images

TIRER LES LEÇONS DU PASSÉ

Compte tenu du manque de données de référence avant le milieu du 20e siècle, quantifier le statut des dizaines de milliers d’autres mollusques présents dans la mer est un réel défi. La paléontologue Susan Kidwell, de l’université de Chicago, a été la première à avoir recours aux « études morts-vivants » destinées à comparer les accumulations de coquilles du passé, découvertes dans les sédiments océaniques, aux populations d’animaux à coquille vivant aujourd’hui. Dans les zones soumises à des facteurs de stress d’origine humaine tels que les décharges d’eaux usées, le dragage des fonds marins ou des changements importants dans l’utilisation des terres, les populations actuelles ne sont pas à la hauteur. Dans certains cas, elles ont même disparu.

Kidwell a par exemple établi un lien entre l’effondrement d’un vaste écosystème marin qui prospérait autrefois au large du plateau continental de la Californie du Sud, et l’introduction du bétail par les colons espagnols. Selon les archives fossiles du plancher océanique, peu de sédiments s’écoulaient des prairies côtières de la région avant les années 1770. Un siècle de pâturage non réglementé a transformé cet écosystème, envoyant des mégatonnes de sédiments des rivières vers la mer. Les brachiopodes et les pectinidés qui vivaient sur le plateau depuis 4 000 ans n’ont pas pu tolérer la vase, et ont donc disparu. Les palourdes, qui aiment la boue, ont donc pris leur place.

Les études comparant les morts et les vivants commencent également à montrer à quel point le réchauffement des températures océaniques peut être désastreux pour les mollusques marins indigènes. Une équipe dirigée par Paolo G. Albano, de la station zoologique Anton Dohrn en Italie, a constaté une perte de près de 90 % des populations indigènes dans les eaux peu profondes de la Méditerranée, au large d’Israël, l’une des régions des océans qui se réchauffent le plus rapidement.

Réaliser ces études, ça peut être « comme rédiger des nécrologies », selon Kidwell. Mais elles peuvent aussi donner un aperçu du rétablissement et de la résilience de certaines espèces. Kowalewski et ses collègues ont mené des études sur la mortalité dans les prairies sous-marines de la région du Big Bend, dans le golfe au nord de la Floride, l’un des écosystèmes côtiers les moins perturbés des États-Unis. En collectant et en analysant plus de 50 000 coquillages, ils ont découvert que les populations de mollusques vivant aujourd’hui dans les prairies du Big Bend ressemblent beaucoup à celles qui vivaient au cours des siècles précédents.

Kowalewski espère reproduire ces recherches dans l’une des régions dans lesquelles la Floride perd ses herbiers marins. Si les lamantins meurent, il est logique que d’autres animaux qui dépendent de ces herbes soient également en difficulté.

(À lire : Ces « orteils de dragons » sont comestibles… et déjà menacés.)

 

POUR L’AMOUR DES COQUILLAGES

Sur l’île de Sanibel, sur la côte sud-ouest de la Floride, les mollusques s’enfouissent, creusent et se déplacent sur le sable mouillé. Il y a vingt-cinq ans, Sanibel est devenue la première ville des États-Unis à interdire le « live shelling », la pratique consistant à ramasser et à tuer des mollusques pour leur coquille. La décision de protéger la vie individuelle des mollusques semble presque vaine compte tenu du réchauffement des océans et d’autres « dures réalités du monde en pleine transformation », reconnaît José H. Leal, directeur scientifique et conservateur du Bailey-Matthews National Shell Museum de Sanibel.

Le fait d’aider les amateurs de plages à apprécier les animaux à l’intérieur du coquillage autant que leur extérieur brillant et coloré s’avère être une étape cruciale pour les aider à comprendre ce qui se passe dans la mer, selon Leal. « Même inconsciemment, si les gens comprennent la complexité de ces animaux ainsi que leur importance, ils réalisent aussi la nécessité de protéger les écosystèmes océaniques. »

Les parcs d’État du Delaware compte parmi le nombre croissant de parcs d’État et de parcs nationaux qui vont encore plus loin dans la pratique de l’exploration responsable des plages : ils demandent aux visiteurs de ne pas toucher aux coquillages vides. Au Delaware Seashore State Park, des panneaux conseillent aux visiteurs de « laisser les coquillages là où ils reposent ou de prendre une photo des créatures marines dans le sable. Après tout, si l’on apprécie la nature, c’est parce qu’elle est à l’état naturel ».

L’initiative, lancée lors de la pandémie alors que les personnes confinées descendaient sur les plages en nombre record pour sortir de chez elles, s’appuie sur le principe de ne « laisser aucune trace », éthique sur laquelle l’État du Delaware travaille depuis des dizaine d’années, explique Ray Bivens, le directeur des parcs d’État qui a débuté dans l’agence en tant que naturaliste. Laissés à l’abandon sur la plage, les coquillages sont réutilisés par les bernard-l’ermite, fournissent un habitat à d’autres animaux et servent de camouflage pour les minuscules œufs et bébés d’oiseaux.

« La majorité des gens veulent vraiment faire ce qu’il faut », soutient Bivens. « Ces valeurs écologiques ont un sens pour eux, même s’ils ont passé leur vie à explorer et ramasser sur les plages ».

Résister à cette envie permettra à un autre explorateur, peut-être un enfant, de faire l’expérience de l’émerveillement qui accompagne la découverte d’un coquillage.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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