Archéologie : la découverte exceptionnelle des trésors des tombes royales d’Ur

C’est un véritable trésor archéologique qui a été mis au jour lors des fouilles menées à Ur par Leonard Woolley à la fin des années 1920 : plusieurs tombes intactes, découvertes dans l’une des plus importantes cités antiques du monde.

De Manuel Molina Martos
Publication 8 août 2021, 14:00 CEST
Golden Lyre

Datée de 2600 - 2300 av. J.-C., cette tête de taureau décorative en or et lapis-lazuli orne une lyre mise au jour dans la tombe de la reine Puabi, à Ur.

Photographie de of Penn Museum

Les années 1920 marquèrent l’âge d’or des grandes découvertes archéologiques. Débuté en 1922 avec la découverte du tombeau du roi égyptien Toutânkhamon par Howard Carter, cet âge d’or prit fin avec une autre trouvaille époustouflante : celle de tombes royales mésopotamiennes vieilles de plus de 4 000 ans mises au jour par Leonard Woolley dans la cité antique d’Ur, à 225 km au sud-est de Babylone, dans l’actuel Irak. Ces tombes étaient l’œuvre de la culture antique de Sumer, qui avait prospéré à l’aube de la civilisation.

Leonard Woolley enlève délicatement la terre qui recouvre une figurine votive mise au jour lors de fouilles menées à Ur.

Photographie de BRITISH MUSEUM/SCALA, FLORENCE

La découverte des tombes fit les gros titres des journaux de l'époque en raison de la quantité des objets mis au jour et du savoir-faire dont ils témoignent, mais aussi parce qu’ils mettaient en lumière l’atrocité des pratiques funéraires sumériennes. Outre les bijoux raffinés et les instruments de musique, de nombreux corps furent découverts, ceux de serviteurs et de soldats enterrés avec leurs souverains défunts.

 

UNE EXPLORATION ÉPIQUE

Depuis la fin du 19e siècle, la fascination des universitaires et du public pour la culture antique de la Mésopotamie n’a eu de cesse de grandir. En décembre 1872, l’assyriologue George Smith présente un document lors d’une réunion bondée de la Société d’archéologie biblique, à laquelle assistait le Premier ministre britannique, William Gladstone. Le contenu de sa présentation fit sensation dans le monde entier.

George Smith avait déchiffré une série de tablettes d’argile issues de la Bibliothèque d’Assurbanipal de Ninive. Ce texte, aujourd’hui connu sous le nom de L’Épopée de Gilgamesh, est considéré comme la plus ancienne œuvre littéraire au monde. Dans cette saga, l’assyriologue était tombé sur le récit d’une inondation étonnamment similaire à celle racontée dans le Livre de la Genèse de l’Ancien Testament.

L’Épopée de Gilgamesh aurait été écrite vers 2100 av. J.-C., soit avant la Bible hébraïque. Les journaux se dépêchèrent d’écrire au sujet du travail de Smith, suscitant l’intérêt du public dans l’époque mésopotamienne. En France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux États-Unis, des musées et universités organisèrent des expéditions archéologiques à la recherche des vestiges des civilisations de Sumer, d’Assyrie et de Babylone, régions où naquirent les premières cités de l’histoire. Parmi les sites choisis pour mener des fouilles figurait Tell al Muquayyar, plus connu sous le nom d’Ur.

Cette boîte, baptisée L’Étendard d’Ur, est exposée au British Museum de Londres. Elle dépeint des scènes de paix sur un côté (ci-dessus) et des scènes de guerre de l’autre côté. Elle a été mise au jour dans une tombe royale à proximité du corps d’un homme sacrifié.

Photographie de BRITISH MUSEUM/SCALA, FLORENCE

Le site d’Ur avait déjà été identifié quelques années auparavant, grâce aux fouilles élémentaires menées en 1853 par le diplomate britannique J. E. Taylor. Près de 70 ans plus tard, un projet d’envergure visant à mettre au jour la cité antique a enfin pris vie. Le Penn Museum et le British Museum organisèrent conjointement une expédition et choisirent l’expérimenté Leonard Woolley pour superviser les fouilles.

Assistant d’Arthur Evans, qui se fit un nom dans le monde de l’archéologie en mettant au jour la cité crétoise de Cnossos, Woolley se forma à l’Ashmolean Museum d’Oxford. Il réalisa ses premières fouilles majeures en 1912, lorsqu’il découvrit le site antique hittite de Carchemish, situé en Turquie le long de la frontière syrienne. Il est alors assisté par Thomas Edward Lawrence (surnommé par la suite Laurence d’Arabie) jusqu’à ce que la Première Guerre mondiale mette en suspens leur travail.

Pendant le conflit, Woolley travailla pour les services secrets britanniques au Moyen-Orient. Capturé par l’armée turque, il fut son prisonnier pendant deux ans. À la fin de la guerre, il dirigea des fouilles en Égypte sur le site de Tell el Armana, la capitale du pharaon Akhenaton. C’est là, en 1922, que le Britannique s’est vu proposer de superviser les fouilles à Ur.

Érigée vers 2000 av. J.-C., quand Ur était la capitale d’un Empire mésopotamien, la ziggourat abritait en son sommet un temple dédié à Nanna, dieu de la lune. La structure, bâtie en briques de terre crue et composée de trois niveaux, a été restaurée à de nombreuses reprises au cours de sa longue histoire.

Photographie de STEVE MCCURRY

ENTRE INDICES ET MYSTÈRES

Pendant les quatre premières saisons de fouilles à Ur, Leonard Woolley concentra les efforts de son équipe sur la zone entourant la tour du temple (ou ziggourat). La structure en forme de pyramide à étages fut érigée sous la troisième dynastie d’Ur, vers 2 000 av. J.-C. Les archéologues ont fait le lien entre cet édifice et le dirigeant Ur-Nammu, à l’origine de la construction de nombreuses ziggourats sur d’autres sites mésopotamiens.

En effectuant des fouilles autour du temple, l’équipe mit au jour de petites pièces d’or. Woolley, qui avait compris que des tombes remplies d’objets encore plus précieux devaient se trouver à proximité, refusa que l’expédition se transforme en chasse au trésor. Conformément aux bonnes pratiques archéologiques, il continua d’étudier systématiquement les différentes strates du site pour établir une chronologie définitive.

Il se montrait également prudent pour une autre raison. Depuis le début des fouilles, des objets, notamment ceux en or, disparaissaient, sans doute volés par des membres de l’équipe. Avant de mettre au jour les tombes, le Britannique voulait s’assurer que leur contenu ne risquait pas d’être volé ou abîmé par manque d’expérience. Woolley savait que son équipe était encore trop inexpérimentée pour lui faire confiance avec les objets délicats qu’ils risquaient de trouver sur ces sites intacts. En 1926, Woolley jugea finalement que lui et son équipe étaient prêts, et les fouilles purent commencer.

 

PREMIÈRES DÉCOUVERTES

Lorsque la chasse aux tombes débuta, Woolley avait été rejoint par le jeune archéologue Max Mallowan. Ce dernier rencontra sa future femme, l’autrice à succès Agatha Christie qu’il épousa en 1930, lors des fouilles menées à Ur. La romancière se rendait souvent au Moyen-Orient pour rendre visite à Mallowan et fit connaissance avec Woolley. L’archéologie l’influença grandement : plusieurs de ses romans policiers se déroulent sur les sites archéologiques ou à proximité, comme dans son célèbre Meurtre en Mésopotamie, paru en 1936.

Selon les archéologues, les lances et les haches étaient les armes principales des soldats sumériens, ce qui n’était pas le cas des poignards. Poignard en or, poignée en lapis-lazuli et fourreau, mis au jour à Ur.

Photographie de SCALA, FLORENCE

Au cours de la saison des fouilles 1926-1927, Woolley et Mallowan mirent au jour des centaines de tombes de la nécropole de la cité. Dans un premier temps, seuls des restes humains et quelques présents funéraires, bien loin des objets de valeur auxquels ils s’attendaient, furent exhumés. Puis, vers la fin de la saison, les deux hommes firent une découverte spectaculaire : un magnifique poignard en or muni d’une poignée décorée de lapis-lazuli, qui était dissimulé sous des armes en bronze. À côté du poignard se trouvait un sac en or, qui contenait plusieurs instruments de musique également fabriqués en or. C’était la première fois que des objets aussi précieux et d’un tel niveau de savoir-faire étaient mis au jour sur un site sumérien.

Les inscriptions cunéiformes qui figuraient sur certains objets permirent aux archéologues d’établir qu’ils avaient mis à jour la tombe d’un Meskalamdug, un riche noble que certains estiment être un roi. Cette découverte suscita une frénésie au sein de l’équipe, qui ne cessait d’exhumer de nouveaux objets. Au grand désarroi de Woolley, des rumeurs commencèrent à circuler sur l’existence de fabuleux objets de valeur.

Dans ses comptes rendus, Woolley raconte être immédiatement allé voir le chef tribal de la région, Munshid ibn Hubaiyib, afin de lui demander de veiller à ce qu’aucun ouvrier ne touche au site en son absence. Le pacte semble avoir tenu bon, puisqu’au cours des trois saisons qui suivirent, personne ne put accéder aux sites sans l’autorisation de Woolley et aucun vol ne fut à déplorer.

Daté de 2600-2300 av. J.-C., ce casque en or martelé aurait été fabriqué pour le roi Meskalamdug d’Ur.

Photographie de SCALA, FLORENCE

LA TOMBE DE LA REINE

Les fouilles se poursuivirent et les efforts de Woolley furent récompensés avec la mise au jour de PG800, une tombe intacte. Le rythme des découvertes était intense. En exhumant la zone du « puits de la mort » de la tombe, les archéologues mirent au jour cinq corps et leurs présents funéraires, disposés sur des nattes. Quelques mètres plus loin, dix corps supplémentaires furent exhumés ; il s’agissait de femmes, parées d’or et de pierres précieuses.

Des instruments de musique ont également été retrouvés sur ces cadavres soigneusement disposés. Les restes d’un musicien tenant une sublime lyre dans les mains furent découverts à proximité. La caisse de résonance de l’instrument était décorée de cornaline, de lapis-lazuli et de nacre. La partie avant en bois de l’instrument était surmontée d’une remarquable tête de taureau en or, dont les yeux et la barbe étaient en lapis-lazuli.

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Les vestiges d’un char en bois décoré d’or, de pierres précieuses, de nacre, ainsi que de têtes de lions et de taureaux furent mis au jour dans la tombe. À ses côtés, les archéologues exhumèrent les corps de deux hommes, qui accompagnaient sans doute le véhicule, et de deux bœufs.

À mesure de l’avancée des fouilles, Woolley découvrit d’autres trésors dans la tombe, notamment des armes, des outils, plusieurs récipients en bronze, en argent, en or, en lapis-lazuli et en albâtre, ainsi qu’une table de jeu. Un énorme coffre en bois de plusieurs mètres de long, qui avait sans doute servi à entreposer des habits et d’autres offrandes décomposés depuis longtemps, trônait au centre de la pièce.

Dans la chambre funéraire, les archéologues mirent au jour le corps d’une femme, allongée sur un brancard, et couverte d’amulettes et de bijoux en or et en pierres précieuses. Sa coiffe élaborée était composée de 20 feuilles d’or, de perles en lapis-lazuli et cornaline, ainsi que d’un grand peigne en or. Un sceau-cylindre portant une inscription fut retrouvé à côté du corps de la femme, ce qui a permis aux archéologues d’identifier la défunte comme la reine Puabi (dans ses notes, Woolley l’appelle Shubad en raison d’une erreur d’interprétation). Le sceau ne mentionnait aucunement son époux, conduisant certains chercheurs à penser qu’elle avait été reine à part entière. Les corps de deux des serviteurs de Puabi furent mis au jour à côté de la reine. Outre ses trésors et ses servants, Puabi a été enterrée avec son maquillage, et notamment une boîte en argent qui contenait du khôl, un pigment noir utilisé comme eyeliner.

En déplaçant le lourd coffre en bois présent dans la tombe, les archéologues découvrirent un grand trou. Se laissant tomber par l’ouverture, ils se retrouvèrent dans une grande chambre. Les fouilles qui y furent menées révélèrent des similitudes entre les rituels et l’inhumation réalisés dans cette tombe avec ceux effectués dans la tombe de la reine située au-dessus.

Dans la descente menant à la chambre, les archéologues passèrent devant les corps de six soldats disposés en deux rangs. Dans la chambre, ils découvrirent deux chars, chacun tiré par trois bœufs, ainsi que les corps des conducteurs à proximité. L’arrière de la chambre abritait les corps de neuf femmes, toutes richement ornées, la tête reposant contre le mur. D’autres squelettes de femmes, ainsi que ceux de nombreux soldats armés disposés en rang, furent exhumés dans un couloir parallèle à la chambre funéraire.

À la suite à ces découvertes, Woolley déduisit que les corps de la reine Puabi et de son mari reposaient respectivement dans la tombe PG800 et la tombe située en dessous, PG789. L’homme, sans doute décédé avant Puabi, fut enterré dans la chambre inférieure. Lorsque la reine consort Puabi mourut à son tour, les ouvriers qui construisirent sa tombe en auraient vraisemblablement profité pour piller la tombe PG789 et auraient dissimulé le trou qu’ils avaient fait avec le gros coffre. Les trésors mis au jour dans ces tombes étaient si nombreux que Woolley informa ses collègues de la découverte dans un télégramme rédigé en latin, espérant ainsi que ce savant codage permettrait de garder le secret.

 

DES RITUELS MACABRES

Les découvertes des archéologues ont permis d’en apprendre beaucoup sur les rituels funéraires royaux des Sumériens. Ces derniers pratiquaient sans aucun doute les sacrifices humains : ce sont pas moins de 25 corps sacrifiés qui ont été mis au jour dans la tombe de la reine Puabi et 75 autres dans la tombe de son mari. La tombe PG1237, surnommée le « grand puits de la mort », contenait 74 squelettes. De nombreux chercheurs pensent que ces individus se sont eux-mêmes empoisonnés avant d’être inhumés, mais certains corps présentent des signes de traumatisme. À la fin des fouilles, Leonard Woolley disposait de preuves suffisantes pour décrire de manière assez détaillée les rites funéraires macabres des rois et reines de l’Ur antique.

Outre les 16 tombes royales, l’archéologue britannique mit également au jour 600 tombes moins importantes que les chercheurs purent dater de 2600-2300 av. J.-C. Alors que les premières fouilles réalisées sur le site avaient causé des dommages irréversibles, celles menées par Woolley furent méticuleuses. Ses découvertes ont profondément changé l’image que nous avions, et avons, de la Mésopotamie antique. La complexité du site, la présence de membres de la royauté et les preuves de sacrifices humains témoignent d’une culture politique et religieuse complexe, qui a suscité un débat passionné sur la vie dans cette région reculée.

Assyriologue chevronné, Manuel Molina Martos est professeur-chercheur au Conseil Supérieur de la recherche scientifique de Madrid (CSIC), en Espagne.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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