Qui était vraiment la femme seule de l'île San Nicolas ?

L'histoire de la femme mystérieuse qui fut retrouvée seule sur l'île San Nicolas fascina la Californie du 19e siècle. Cependant, selon les historiens, ce récit n'aurait été qu'un mélange de réalité et de fiction né de l'imaginaire colonial.

De Erin Blakemore
Publication 22 nov. 2022, 09:15 CET
Lone woman

L'artiste Holli Harmon imagine la femme seule sur l'île de San Nicolas, au 19e siècle.

PHOTOGRAPHIE DE Holli Harmon. Holliharmon.com

Lorsque les chasseurs de loutres revinrent de l’île la plus éloignée de Californie à Santa Barbara en 1853, ils transportaient plus qu’une cargaison et un équipage. Une femme de 50 ans, qui parlait une langue qu’ils ne pouvaient pas comprendre, était également à bord. Plus étonnant encore : elle avait apparemment passé dix-huit années seule sur l’île.

Cette femme ne tarda pas à devenir un objet de fascination nationale et de spéculation, et à alimenter de nombreux récits. « Sans aucun doute, elle est la dernière de sa race », écrivit un correspondant.

Anonyme. Silencieuse. Courageuse. Son histoire avait tout d’un récit historique fascinant et inspira non seulement la rédaction de longs articles de journaux, mais aussi le célèbre ouvrage de Scott O’Dell, L’île des dauphins bleus, récompensé par la médaille Newbery et qui compte parmi les livres les plus étudiés dans les écoles primaires américaines.

L'ormeau Haliotis rufescens était une source de nourriture essentielle pour les populations natives des Channel Islands de Californie.

PHOTOGRAPHIE DE David Liittschwager, National Geographic Images

Cependant, des historiens et archéologues réalisent désormais que les détails de la vie de la femme reposaient sur des récits très changeants. Ainsi, selon les chercheurs, presque tout ce que l’on pensait savoir de ce personnage énigmatique était faux ; en réalité, la femme seule de San Nicolas était tout sauf seule.

(À lire : Ces « îles fantômes » n’existent que sur les cartes.)

 

LA FEMME SEULE DE SAN NICOLAS

Située à une centaine de kilomètres au large de la Californie, l’île San Nicolas est la plus éloignée des Channel Islands, un archipel à l’histoire tourmentée, marquée par l’exploitation de la nature et des peuples natifs. Aujourd’hui, cinq des huit îles constituent le parc national des Channel Islands, mais l’île San Nicolas, quant à elle, est utilisée par la marine américaine pour des essais d’armement. Au 19e siècle, elle abritait un peuple amérindien qui vivait là depuis des milliers d’années, et que les colonisateurs espagnols surnommèrent les Nicoleños.

L’île isolée, recouverte de dunes, fut ignorée par la plupart des premiers explorateurs européens, qui se contentèrent de la nommer. Au début du 19e siècle, cependant, la situation changea, tout comme le sort de ses près de 300 habitants natifs. À partir de 1814, des chasseurs de loutres russes débarquèrent à San Nicolas à la recherche de précieuses fourrures ; et le chaos s’ensuivit. Des registres contemporains suggèrent que, pour se venger du meurtre de l’un de ses chasseurs, le groupe massacra jusqu’à 90 % du peuple des Nicoleños. Lorsque, en 1835, les derniers Nicoleños embarquèrent sur une goélette à destination de Los Angeles, l’abondante population de loutres de l’île avait presque été chassée jusqu’à l’extinction.

Tous les Nicoleños avaient quitté leurs terres ancestrales. Sauf une. En 1853, des journaux relatèrent la découverte d’une « femme Robinson Crusoé ». Après des années de rumeurs selon lesquelles quelqu’un vivait encore sur l’île, une expédition de trappeurs américains avait découvert et « secouru » une femme vêtue d’une jupe verdâtre faite de plumes de cormoran. Elle avait vécu dans une hutte en os de baleine ainsi que dans une grotte, et subsistait grâce à la nature qui l’entourait : la graisse de phoque, les bulbes de plantes, des ormeaux et des oiseaux.

Installée dans une maison en adobe à Santa Barbara, la femme sembla apprécier sa nouvelle vie, mais son voyage sur le continent était également solitaire. La barrière de la langue paraissait insurmontable et les maladies du continent furent fatales. Elle mourut sept semaines seulement après son « sauvetage ». Avant sa mort, un missionnaire catholique la baptisa « Juana Maria ».

Cette histoire de solitude, de beauté naturelle, de courage et de destin tragique attira l’attention de l’auteur Scott O’Dell, qui s’en inspira pour l’écriture de son livre L’île des dauphins bleus (1960). L’ouvrage fit de la femme solitaire une adolescente résiliente, Karana, brossant ainsi le portrait d’une jeune fille qui se découvre face à des difficultés écrasantes.

(À lire : Les loutres de mer, clef de voûte de leurs écosystèmes, sont aujourd’hui menacées.)

 

L'HISTOIRE NE S'ARRÊTE PAS LÀ

On pourrait penser tout savoir de cette femme qui, laissée seule sur son île natale, chassa, pêcha et résista aux éléments suite à la disparition de son peuple. Des recherches récentes viennent néanmoins suggérer que cette histoire ne s’arrête pas là.

Au 20e siècle, des archéologues commencèrent à retourner à San Nicolas à la recherche de plus d’informations sur Juana Maria et son peuple, et y découvrirent près de 500 sites archéologiques. Certains, comme les vestiges d’une hutte en os de baleine, semblaient directement liés à la femme seule, tandis que d’autres fournissaient davantage d’informations sur la riche histoire des Nicoleños. Pourtant, certaines des découvertes réfutèrent presque tous les éléments marquants de la vie solitaire qu’aurait vécue Juana Maria.

Des preuves archéologiques et génétiques montrent deux vagues de Nicoleños sur l’île de San Nicolas, qui fut occupée pendant environ 8 000 ans. En conséquence de l’absence d’animaux terrestres, leur culture semble avoir été étroitement liée à l’océan. Les vestiges sont très variés, de pointes de flèches en os à une grotte marquée d’images de baleines. La tribu semble avoir, dès le 17e siècle, coexisté paisiblement avec divers visiteurs tels que des chasseurs du Mexique, de Russie ou encore d’Alaska.

L’historienne Susan Morris était encore enfant lorsqu’elle est tombée sous le charme de l’histoire de la femme seule, après avoir lu L’île des dauphins bleus à l’école. « Ses leçons de courage et d’ingéniosité m’ont réellement inspirée », confie-t-elle. Susan Morris fait partie d’une équipe de chercheurs qui a passé des années à démonter les mythes et les malentendus qui composent l’histoire de la femme seule.

L'île de Santa Barbara est l'une des îles les plus proches de San Nicolas. Selon les archéologues, il est possible que les Nicoleños et d'autres peuples visitèrent l'île de façon saisonnière pour pêcher et récolter des mollusques, sans s'y installer.

PHOTOGRAPHIE DE Tom Bean, Alamy

 

LES VÉRITABLES ORIGINES DE JUANA MARIA

Selon Morris, malgré les études antérieures et les nombreuses sources secondaires, il était clair que les chroniqueurs du 19e siècle avaient ignoré un bon nombre de sources et témoignages : les chasseurs qui avaient visité San Nicolas, les natifs qui avaient interagi avec la femme seule au cours des derniers mois de sa vie, les missionnaires qui l’avaient baptisée, les archives archéologiques de l’île, et les Nicoleños eux-mêmes.

Une fois prises en compte, ces sources historiques révèlent une tout autre histoire. L’équipe a retrouvé la trace des Nicoleños qui quittèrent l’île en 1835 et a appris qu’au moins sept d’entre eux s’étaient installés à Los Angeles. L’un d’eux, surnommé Tomás, survécut à Juana Maria, réfutant ainsi le récit affirmant qu’elle était la « dernière de sa tribu ».

Les affirmations selon lesquelles personne ne pouvait communiquer avec elle étaient également inexactes. Des linguistes sont parvenus à relier les quatre mots restants de son dialecte aux langues takiques ; la population native de Santa Barbara parlait le chumash, ce qui explique leur difficulté à comprendre la femme seule lorsqu’elle tentait de communiquer avec eux. Elle finit cependant par réussir à parler avec des personnes qui pouvaient la comprendre. « Elle essayait de partager son histoire », a affirmé Morris lors d’une conférence en 2018.

Et il s’avère que cette histoire fut très mal interprétée par les hommes blancs qui l’emmenèrent ensuite à Santa Barbara. Lorsqu’elle fut retrouvée, elle utilisa des gestes pour raconter son histoire : des mouvements de main accentués qui, selon eux, indiquaient qu’elle était restée sur l’île à cause d’un nourrisson perdu qui fut ensuite mangé par des chiens sauvages. Cependant, lorsque Morris et ses collègues consultèrent les notes de l’ethnologue John Peabody Harrington, qui avait interrogé des Californiens natifs sur cette histoire à la fin du 19e siècle, ils découvrirent qu’elle était en réalité restée sur l’île avec son fils, qui s’était caché des nouveaux arrivants chargés d’emmener les Nicoleños sur le continent. Pendant des années, la mère et son fils vécurent ensemble sur l’île. La mère ne quitta San Nicolas qu’après la mort tragique de son fils dans ce qui, selon les historiens, était une attaque de requin.

(À lire : États-Unis : pourquoi le Jour de Christophe Colomb est une fête contestée.)

 

LES PEUPLES NATIFS DE CALIFORNIE

Aujourd’hui, les chercheurs continuent d’en apprendre davantage sur les cultures qui prospérèrent pendant des siècles sur les Channel Islands. Les Chumash auraient vécu sur le continent californien ainsi que sur quatre des Channel Islands : Santa Cruz, Santa Rosa, San Miguel et Anacapa.

Les habitants des Channel Islands du Sud, Santa Barbara, Santa Catalina et San Clemente, furent reliés aux Gabrieleños, des peuples natifs recrutés par les missionnaires espagnols pour travailler à la Mission San Gabriel Arcángel au 18e siècle. Morris et ses collègues notent que « ces dernières années, les termes Tongva et Kizh, enregistrés dans le vocabulaire du milieu du 19e siècle et du début du 20e siècle, ont également été utilisés comme noms pour désigner les Gabrieleños. » Les cultures de ces groupes peuvent également être liées à celle des Nicoleños.

La recherche de nouvelles informations sur la femme seule continue. Morris et ses collègues se sont tournés vers les Nicoleños de Los Angeles, et recherchent des descendants vivants de la tribu. C’est l’occasion, selon l’historienne, de rendre hommage à la femme seule et de reconnaître la résilience des peuples natifs californiens face à la colonisation et au dénigrement incessants. « Ils vécurent sur ces terres pendant des milliers d’années. Ils continuent à vivre aujourd’hui. » Des recherches plus approfondies permettront peut-être d’en savoir plus sur ce que devint le peuple de la femme seule, longtemps après sa mort ; réfutant un autre mythe né sur cette île isolée et balayée par les vents.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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