Le pharaon excentrique et le « Wikileaks de l’âge du bronze »
Intrigues, plaintes et négociations, tout cela et bien davantage figure dans un antique ensemble de correspondances diplomatiques.

Vestige de balustrade montrant Akhenaton et sa famille sous Aton, le disque solaire divin.
Vestige de balustrade montrant Akhenaton et sa famille sous Aton, le disque solaire divin.
Il y a tout juste 3 400 ans, l’un des plus grands, des plus énigmatiques et, pour rester polie, des plus excentriques pharaons d’Égypte eut l’une des idées les plus révolutionnaires de l’Histoire qui ait daigné traverser un esprit. Amenhotep IV, comme on l’appelait alors encore, mit au rebut des millénaires de pratique polythéiste et imposa une religion centrée sur un dieu unique, Aton. Puis, comme il est d’usage de le faire dans de tels moments de démesure, il changea son nom en Akhenaton, ce qui signifiait « celui qui est efficace pour Aton », rien que ça…
Mais il n’y a pas que l’univers spirituel des Égyptiens qui connut un bouleversement aussi profond. Akhenaton déplaça la capitale de la superpuissance au nord de Thèbes, sur un site désertique inhabité. Du jour au lendemain ou presque, une cité sortit de terre à un endroit que l’on appelle aujourd’hui Amarna. Pendant près de trois décennies, cette métropole surgie du milieu de nulle part attira des dignitaires du monde entier.
Trois millénaires plus tard, des centaines de tablettes de ce qui fut brièvement la ville la plus importante d’Égypte furent découvertes à Amarna et dans ses environs (une histoire en soi fascinante et controversée que nous aborderons peut-être un jour). Celles-ci documentent les relations diplomatiques entre l’Égypte et les acteurs majeurs du monde antique. Loin d’être d’indigestes textes diplomatiques concernant les céréales ou les impôts, elles dévoilent des rivalités mesquines, la désobligeance de souverains, la disparition d’une princesse babylonienne, des étalages ostentatoires de richesse et des accusations de cadeaux frauduleux. Selena Wisnom, assyriologue et autrice d’un ouvrage récent intitulé The Library of Ancient Wisdom: Mesopotamia and the Making of History, les surnomme « le Wikileaks de l’Âge du Bronze ».
Derrière les lettres échangées par les monarques et leurs rois vassaux se cache le monde invisible des scribes et des émissaires qui écrivaient et distribuaient ces lettres et qui formaient la colonne vertébrale de la diplomatie antique. Aujourd’hui, de nouveaux éléments mettent en lumière leur travail, montrent comment ils contribuèrent à éviter des crises politiques et (!!) suggèrent qu’au moins l’un d’eux était un agent de l’étranger.
Les lettres d’Amarna constituent l’essentiel d’une collection de 380 tablettes d’argile découvertes à Tell el-Amarna ou dans ses environs, sur la rive orientale du Nil, à peu près à mi-chemin entre le nord (Memphis, près de l’actuelle ville du Caire) et le sud (Thèbes, désormais Louxor) de l’Égypte antique. Les tablettes datent du 14e siècle avant notre ère et couvrent la fin du règne d’Amenhotep III (1399-1350 av. J.-C.), le règne de son fils Amenhotep IV / Akhenaton (1349 – 1332 av. J.-C.), et les premières années de Toutânkhamon. Ces lettres nous offrent un aperçu du riche monde politique de cette période et révèlent des rapports tendus et complexes.

Lettre royale d’Assur-uballit, roi d’Assyrie, au roi d’Égypte, vers 1353-1336 av. J.-C. Ce document a été découvert à la fin des années 1880 sur le site d’Amarna, capitale religieuse sous le règne d’Akhenaton.
Lettre royale d’Assur-uballit, roi d’Assyrie, au roi d’Égypte, vers 1353-1336 av. J.-C. Ce document a été découvert à la fin des années 1880 sur le site d’Amarna, capitale religieuse sous le règne d’Akhenaton.
« Ce ne sont pas des annonces léchées en vue d’une publication, mais les plaintes, exigences, espoirs et requêtes brutes de décoffrage de souverains de tout le Proche-Orient qui écrivent au roi d’Égypte, la superpuissance de ce temps-là », m’explique Selena Wisnom à l’occasion d’un appel vidéo. À vrai dire, on peut les lire soi-même et y reconnaître des motifs qui se sont maintenus jusqu’à l’ère contemporaine. « Les États moins puissants du Levant demandaient une protection vis-à-vis de voisins menaçants en échange de leur loyauté […] tandis que les géants d’Assyrie et de Babylonie exigeaient qu’on les traite en tant qu’égaux et se plaignaient lorsque cela n’était pas le cas. Les mariages constituent un sujet particulièrement sensible ; bien qu’il fût courant d’envoyer des princesses épouser des souverains étrangers, le roi d’Égypte n’envoyait jamais ses filles à quiconque, chose que les autres voient comme un affront. »
À leur découverte, les lettres d’Amarna ont stupéfié les égyptologues, car plutôt que d’être rédigées en hiéroglyphes, elles sont écrites en cunéiforme akkadien (« en forme de coin »). Le cunéiforme était un outil commode pour la diplomatie internationale, car de même que l’alphabet latin contemporain, qui sert à transcrire de nombreuses langues, on pouvait l’utiliser pour écrire le hittite et le hourrite, ainsi que l’akkadien, langue sémitique employée par les empires mésopotamiens et lingua franca de la diplomatie antique.
Les scribes eux-mêmes sont anonymes, mais leur travail est tout à fait caractéristique. Des analyses paléographiques ont permis à des spécialistes d’identifier individuellement des scribes exerçant dans diverses cours et cités de la Méditerranée antique. Des analyses pétrographiques effectuées au 21e siècle sur l’argile des tablettes ont permis de comparer ces dernières au sol de différentes régions et à différents types de céramiques et d’identifier où exactement chaque tablette avait été fabriquée. Cela a ensuite permis de reconstituer les déplacements de chaque scribe. Certains étaient mobiles, tandis que d’autres étaient attachés à une cour en particulier. Caractéristiques stylistiques, tics de langage et formes littéraires ont permis aux chercheurs de déduire l’endroit où les scribes avaient été éduqués et à quelles puissances allait leur loyauté.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

Un nouveau livre, Canaanite Scribal Creativity and the Making of Cuneiform Culture in the Amarna Age, écrit par Alice Mandell, professeure de langues et cultures du Proche-Orient à l’Université Johns-Hopkins, s’intéresse au monde invisible des auteurs des lettres d’Amarna. Elle révèle une époque marquée par les intrigues et la diplomatie de l’ombre et identifie un scribe tyrien attaché à la cour d’Abi-Milki de Tyr, île alors sous contrôle égyptien aujourd’hui située dans le sud du Liban. Ce scribe (le scribe 2 de Tyr, si vous comptez) a rédigé l’ensemble des dix lettres adressées par le roi de Tyr au pharaon d’Égypte pour lui demander de l’aide.
« Ils sont sur une île, illustre Alice Mandell, et ils ont besoin d’eau, de nourriture et de combustible. » Le désespoir est palpable.
Le travail du scribe 2 se distingue par son recours à des formules littéraires et procédés poétiques égyptiens. « Il avait une connaissance plus fine de la culture de la cour égyptienne que tout autre scribe du Levant dans l’Antiquité », explique Alice Mandell. Bien qu’il eût reçu une formation cananéenne, il semble avoir été personnellement en contact avec des scribes égyptiens, avoir été au fait de l’actualité et avoir finement compris les réformes religieuses d’Akhenaton. Selon Alice Mandell, ce scribe fut possiblement un acteur à part entière dans la mise en place d’un régime soutenu par l’Égypte à Tyr. On l’y aurait envoyé « pour faciliter la passation de pouvoir entre monarques et surveiller de près le roi fantoche installé par les Égyptiens. » Il était un agent de l’étranger, mais il veillait aux intérêts du peuple de Tyr.
Et puis il y a le cas d’un scribe instruit de Jérusalem qui gravait des messages secondaires au verso des tablettes qu’il expédiait. Ceux-ci n’étaient pas destinés aux yeux du pharaon ; il s’agissait de notes de synthèse dont le but était d’aider le scribe destinataire à cerner rapidement les idées principales du message plus long. Voyons-y une forme de communication cachée entre scribes qui leur permettait de gagner du temps mais, surtout, d’éviter les malentendus et les catastrophes diplomatiques.
Cette attention était précieuse, car les malentendus et les affronts, réels ou supposés, sont partout dans ces lettres. Une missive particulièrement mauvaise envoyée au pharaon exige qu’il indique où se trouve une princesse kassite (babylonienne) envoyée rejoindre la cour égyptienne et mystérieusement disparue. Dans une réponse mordante, le pharaon se plaint que les envoyés babyloniens soient des « moins que rien » et des menteurs incompétents qui ne l’ont tout simplement pas reconnue. Mais en y regardant de plus près, on s’aperçoit que cette prise de bec virulente concernait en fait des cadeaux disparus. Chacun campa sur ses positions et le pharaon décida que puisque ses cadeaux semblaient se volatiliser, il n’en enverrait plus.

Lever de soleil lors d’une campagne de fouilles menée au temple d’Amarna en 2007.
Lever de soleil lors d’une campagne de fouilles menée au temple d’Amarna en 2007.
Le roi kassite n’était pas le seul monarque antique à avoir des problèmes de confiance. Dans une autre paire de lettres échangées entre le roi de l’Arzawa (royaume situé en Cilicie, dans l’ouest de l’actuelle Turquie) et le pharaon, le roi paranoïaque se plaint de ne pas pouvoir faire confiance aux émissaires égyptiens. « À la fin de la lettre, raconte Alice Mandell, sous un double trait de séparation, une section légèrement distincte dit : “Écoute, il faut que tu m’envoies uniquement des lettres écrites en hittite, car je ne fais pas confiance à tes scribes et messagers akkadiens.” » Le pharaon, et c’est tout à son honneur, « déniche quelqu’un capable d’écrire en hittite » et lui répond dans cette langue.
L’âge d’Amarna ne dura que trente ans. En quelques années à peine, après avoir pris ses fonctions, Toutânkhamon (celui-là même) rétablit les coutumes de ses ancêtres et la révolution d’Akhenaton prit fin, condamnée à être effacée de l’Histoire.
Des millénaires allaient passer avant que l’on ne redécouvre la cité d’Akhenaton.
DÉCOUVERTE DE NOUVEAUX SERMONS DE SAINT AUGUSTIN
En 2024, le professeur Christian Tornau, chercheur de l’Université de Wurtzbourg, a été invité à déchiffrer un manuscrit du 12e siècle en Pologne. Ce travail de routine s’est transformé en révélation, car deux des six sermons du manuscrit étaient en fait des sermons jusqu’alors inconnus prononcés par Augustin d’Hippone, évêque nord-africain du cinquième siècle. Bien que 600 sermons de saint Augustin aient été publiés, ces deux-là portent sur la sorcellerie biblique. Dans la Bible hébraïque, un roi Saül en proie à la tourmente consulte une nécromancienne et lui fait invoquer l’esprit du défunt prophète Samuel pour qu’il lui prodigue des conseils avant une bataille (ce qui ne réjouit pas franchement Samuel).
L’histoire suscita des questions en tout genre. « Pourquoi les nécromanciennes sont-elles capables de faire cela ? Pourquoi Dieu laisse-t-il cela se produire ? Si Dieu ne peut l’empêcher, peut-être qu’il n’est pas tout-puissant. » La réponse d’Augustin se décline en deux temps. Dans le premier sermon, prononcé un dimanche, Augustin expose ces questions difficiles sur la nature de Dieu. Il laisse ensuite passer quelques jours, jusqu’au mercredi suivant, avant d’apporter des réponses à chacune d’elles.

Peinture d’Antonello da Messina figurant saint Augustin.
Peinture d’Antonello da Messina figurant saint Augustin.
Pourquoi ? Christian Tornau suggère que l’on a peut-être donné à l’assistance « une certaine liberté pour se faire ses propres idées ». Mais peut-être qu’Augustin était plus pragmatique. Il déplorait que le peuple préfère organiser des fêtes sur les tombes de saints défunts plutôt que de venir assister à ses offices de trois heures à l’église (pour la défense du peuple, précisons qu’il devait rester debout tout ce temps). Plonger son auditoire dans une frénésie existentielle sur la nature de Dieu un dimanche était une méthode infaillible pour le ramener à l’église la semaine suivante.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
