Comment les dragons sont devenus nos amis après avoir été une menace

En Grèce antique déjà, les dragons fascinaient. Désormais, c’est leur apprivoisement qui captive, comme en témoigne le succès du roman Onyx Storm.

De Kelly Faircloth
Publication 25 févr. 2026, 09:08 CET
En Chine, les dragons sont souvent des symboles du pouvoir étatique et de chance, selon le ...

En Chine, les dragons sont souvent des symboles du pouvoir étatique et de chance, selon le contexte. Neuf dragons, œuvre célèbre de Chen Rong, artiste chinois et politicien de la dynastie des Song du Sud, date de 1244.

PHOTOGRAPHIE DE Lane Turner, The Boston Globe via Getty Images

« Je désirais les dragons d’un désir profond », déclara un jour l’écrivain de fantasy J.R.R. Tolkien interrogé sur l’imagination qui l’animait enfant pour témoigner de sa fascination pour ces créatures mythiques. Cette passion devait façonner son œuvre pour le restant de ses jours, et Smaug le Doré, l’antagoniste cracheur de feu du Hobbit, profondément marquer notre imaginaire culturel. Mais Tolkien était loin d’être le seul à être à ce point sous le charme.

Dans le monde entier et pendant des siècles ont circulé des histoires au sujet de créatures énormes, redoutables et aux faux-airs de serpent. De la Mésopotamie à la Chine en passant par la Grèce antique, le dragon s’est glissé dans le sillage de l’humanité, son folklore ne cessant d’évoluer, bien que nombre de ses traits nous soient encore familiers de nos jours : ils se tapissent dans des grottes, couvant des montagnes d’or, empestent le soufre, attendent des héros intrépides ou bien prennent leur envol, ombres menaçantes traversant le ciel, regagnant parfois la terre pour y enlever du bétail, voire des êtres humains, qu’ils dévoreront. Le dragon moderne de la culture populaire, cracheur de feu et veilleur de trésor, est un composite de diverses sources et traditions, mais historiquement, en Europe, le fait de terrasser un dragon constituait l’exploit héroïque par excellence, un incontournable des sagas épiques et des vies de saints médiévales.

L’attrait exercé par les dragons ne montre d’ailleurs aucun signe d’essoufflement : de la série House of the Dragon, diffusée sur HBO, à la saga The Empyrean, de Rebecca Yarros, les dragons continuent de fasciner. Le troisième roman de cette saga, Onyx Storm, tout juste publié, est le titre pour adulte à s’être vendu le plus rapidement depuis vingt ans. La série suit le parcours de Violet Sorrengail au sein d’une académie militaire pour apprentis dragonniers où cette érudite discrète devient prodige des airs et forge une alliance avec l’un des plus imposants et des plus redoutables dragons de son univers ; une alliance improbable qui témoigne de notre fascination inaltérable, quoiqu’en perpétuelle évolution, pour ces créatures mythiques.

Sur cette gravure d’un bas-relief mis au jour dans l’ancienne cité assyrienne de Nimroud, un monstre ...

Sur cette gravure d’un bas-relief mis au jour dans l’ancienne cité assyrienne de Nimroud, un monstre du chaos, figuré avec les traits d’un dragon, est chassé d’un temple par le dieu mésopotamien du soleil.

PHOTOGRAPHIE DE Pictures from History, CPA Media Pte Ltd, Alamy Stock Photo

Qu’ont les dragons de si particulier qu’ils attirent les conteurs encore et encore ? Les dragons sont une force terrifiante de la nature, un rappel colossal et tout en écailles que les humains ne sont pas toujours au sommet de la chaîne alimentaire. Voilà ce qui leur confère leur pouvoir narratif et qui en fait des bêtes si parfaites pour démontrer la bravoure, l’habileté, la force, la robustesse, voire la piété d’un individu, quelles que soient les vertus qu’une culture donnée juge suprêmes. Ils représentent une menace exhalant le soufre, une force du chaos fendant l’air avec la queue. On ne s’étonne donc pas qu’ils connaissent un nouvel essor dans cette période de bouleversements, dans un monde récemment ébranlé par une pandémie et par une multitude de catastrophes d’origine humaine aussi bien que naturelle.

Après ces années tumultueuses, on se dit que l’idée qu’un dragon puisse surgir de nulle part à l’horizon, crachant des flammes et emportant des villageois, n’est peut-être plus si étrange que cela. Il n’est pas surprenant dès lors que la pop culture se soit autant investie dans les histoires d’héroïnes et de héros capables de dompter un dragon.

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    Tableau de l’artiste italien baroque Guido Reni représentant le demi-dieu greco-romain Hercule en train de terrasser l’Hydre de Lerne. Ce tableau fut achevé vers 1620 et se trouve au musée du Louvre.

    PHOTOGRAPHIE DE Fine Art Images, Heritage Images, Getty Images

     

    DES DRAKONS DE LA GRÈCE ANTIQUE À SAINT GEORGES

    Les dragons sont présents dans la tradition occidentale depuis la Grèce antique, soit plusieurs siècles avant la naissance du Christ. Le mot dragon vient d’ailleurs du grec drakon, qui a donné draco en latin. Les dragons figurent de manière répétée dans la mythologie grecque. Quand Jason et ses Argonautes atteignent enfin Colchide, lieu abritant la célèbre Toison d’or, ce premier doit se confronter à un dragon qui veille sur celle-ci. Le dieu Apollon tue un dragon associé à l’oracle de Delphes et s’approprie le site sacré. Les Romains, quant à eux, les arboraient sur leurs étendards à la guerre.

    Les dragons jouent souvent un rôle bien différent, et bien plus bienveillant, dans les traditions d’Asie. En Chine, ils sont par exemple symboles du pouvoir étatique et de chance, selon le contexte. Mais en Europe, on les a traditionnellement associés à une menace mortelle. Beowulf, héros du poème épique anglo-saxon qui porte son nom, composé quelque part entre le septième et le dixième siècle de notre ère, finit par trouver la mort en affrontant un terrifiant dragon cracheur de feu : « Le dragon commença alors à vomir la flamme et à brûler les habitations du peuple ; la flamme s’éleva menaçante sur les hommes : le dragon ne voulait rien épargner. » (trad. Léon Botkine).

    Dans la saga norroise Völsunga, qui date du 13e siècle, le héros Sigurdr terrasse le dragon Fáfnir, serpentiforme et cracheur de poison, après s’être terré dans une fosse afin de tendre une embuscade à la créature. 

    Avec l’essor du christianisme en Europe, on se mit à dépeindre les dragons comme des antagonistes maléfiques dans les récits du triomphe chrétien. « Du littoral septentrional de l’Afrique aux montagnes d’Écosse, dans les visions des martyrs et les exploits des missionnaires, les dragons représentaient un obstacle menaçant au progrès de la foi chrétienne », écrit l’historien Scott G. Bruce.

    Ici, le peintre allemand Christian Wilhelm Ernst Dietrich montre Jason terrassant le dragon, gardien de la ...
    Raphaël représenta saint Georges en train de terrasser le dragon sur cette peinture à l’huile de ...
    Gauche: Supérieur:

    Ici, le peintre allemand Christian Wilhelm Ernst Dietrich montre Jason terrassant le dragon, gardien de la Toison d’or. Occire un dragon est historiquement la prouesse héroïque par excellence.

    PHOTOGRAPHIE DE Fine Art Images, Heritage Images, Alamy Stock Photo
    Droite: Fond:

    Raphaël représenta saint Georges en train de terrasser le dragon sur cette peinture à l’huile de 1506. Cette scène fut un élément incontournable de la tradition visuelle chrétienne pendant des siècles.

    PHOTOGRAPHIE DE Sepia Times, Universal Images Group, Getty Images

    Sainte Marguerite d’Antioche fut avalée par un dragon, tandis que dans l’Apocalypse, l’archange Michel vainc Satan qui a pris la forme d’un dragon rouge à sept têtes. Mais le plus célèbre d’entre tous est, bien sûr, saint Georges, martyr des débuts du christianisme qui devint une figure symbolique importante dans les Croisades en tant que guerrier saint.

    Le récit de son combat contre le dragon fut inclus dans la Legenda aurea, la Légende dorée, un recueil de la vie des saints datant du 13e siècle que l’on doit à Jacques de Voragine et qui rencontra un franc succès dans l’Europe médiévale. Selon Jacques de Voragine, Saint Georges venait de Cappadoce, région historique turque, et se rendit à Silène, en Libye, où il découvrit qu’un dragon avait « empoisonné » les environs. Les habitants de la région tentaient de l’apaiser en lui livrant régulièrement leurs enfants, lorsque vint le tour de la fille du roi. Saint Georges décida de l’aider au nom de Jésus et terrassa le dragon avec sa lance.

    L’épisode qui vit Georges terrasser le dragon devint un motif récurrent de la tradition visuelle chrétienne, figuré durant des siècles en peinture, sur les vitraux et dans l’art statuaire, souvent avec un dragon aux pieds du saint ou sous les sabots de son cheval tandis qu’il le transperce de sa lance. Représenté ainsi, le dragon impressionne peu ; il a la taille d’un golden retriever ou d’une très grosse loutre de rivière.

    Esquisse de Léonard de Vinci datant de la Renaissance représentant un combat entre un dragon et ...

    Esquisse de Léonard de Vinci datant de la Renaissance représentant un combat entre un dragon et un lion.

    PHOTOGRAPHIE DE Vincenzo Fontana, Corbis, Getty Images

    L’hagiographie de saint Georges occupe une place importante au Royaume-Uni, où Édouard III en fit le saint patron de son ordre chevaleresque de la Jarretière en 1349. Sa présence dans la conscience nationale survécut même à la Réforme, moyennant toutefois quelques ajustements : il existe encore, à Norwich, une parade du lord-maire qui voit les festivaliers traverser la ville derrière un dragon mécanique nommé « Snap », conçu avec une gueule qui s’ouvre et se referme pour faire mine de mordre les membres de la foule. Avec le temps, saint Georges, dans son armure du Moyen Âge tardif, étincelante et anachronique, est devenu l’archétype du chevalier tueur de dragon dans la tradition anglophone.

     

    LE HOBBIT ET L’ESSOR DE L’HEROIC FANTASY

    Personne toutefois n’a figuré le dragon comme J.R.R. Tolkien. Avant d’accéder à la célébrité en tant qu’auteur du Hobbit et du Seigneur des Anneaux, Tolkien fut professeur d’anglo-saxon à l’Université d’Oxford pendant de nombreuses années ; des œuvres telles que Beowulf et la Völsunga Saga façonnèrent grandement la sienne. Des années plus tard, il ferait remonter son amour des dragons aux lectures, enfant, de ces épopées : « Le monde qui contenait l’idée même de Fáfnir était plus riche et plus beau, au prix de quelque péril que ce fût », écrivait-il en 1947 dans un essai intitulé « Du conte de fées ».

    Influencé par des siècles de traditions entourant les dragons, il créa l’un des plus grands dragons de la fiction du 20e siècle : Smaug, l’énorme dragon rouge qui chasse les nains de chez eux sur la Montagne Solitaire, et qui met en branle l’intrigue du Hobbit. Dans toute sa gloire incendiaire et destructrice, Smaug est le descendant manifeste du dragon de Beowulf, mais Smaug est un personnage à part entière, doté d’une voix et d’une personnalité propres. Smaug est un personnage rusé, confortablement installé sur l’énorme pile d’or et de trésors qui a nécessité la mort de tant de personnes. Il prend plaisir à s’en vanter, se targue auprès du hobbit éponyme du nombre d’hommes qu’il a tués et de la force de ses griffes, de ses dents, de son armure et de ses ailes. Néanmoins, le dragon est vaincu à l’aide d’une combinaison de bravoure, d’observation et de chance.

    Tolkien allait établir un modèle que des générations d’écrivains de fantasy suivraient.

    Au 13e siècle, dans la Völsunga Saga norroise, le héros Sigurdr tue Fáfnir, un dragon cracheur de ...

    Au 13e siècle, dans la Völsunga Saga norroise, le héros Sigurdr tue Fáfnir, un dragon cracheur de poison. La Völsunga Saga influença plus tard J.R.R. Tolkien. Illustration de John Bauer figurant un lindworm suédois, 1911.

    PHOTOGRAPHIE DE Keith Corrigan, Alamy Stock Photo

     

    DOMPTER LE DRAGON

    L’immense popularité de Tolkien contribua à faire de la fantasy un phénomène grand public où les dragons occupaient une place de choix. Il n’est pas surprenant que lorsque Gary Gygax et Dave Arneson créèrent un jeu de rôle au début des années 1970, ils l’aient appelé Donjons et Dragons.

    Il y eut toutefois un tournant dans les années 1960 et 1970 en plein mouvement contre-culturels et féministes : et si les dragons n’étaient pas voués à être occis par des héros ? Les dragons amicaux de compagnie devinrent un incontournable des médias destinés aux enfants, on pense par exemple au célèbre trio folk Peter, Paul and Mary, avec sa chanson « Puff the Magic Dragon », sortie en 1962, qui vint enrichir le canon des légendes de dragons, ou encore à Peter et Elliott le dragon, film de Disney sorti en 1977. Cette tradition se poursuit de nos jours avec la franchise Dragons, par exemple. Les auteurs se sont également mis à imaginer les dragons comme des alliés et compagnons de guerre, souvent aux côtés de femmes.

    Dans Le Vol du dragon, publié en 1968, l’écrivaine Anne McCaffrey imagine un futur lointain et une planète encore féodale appelée Pern, où des dragons génétiquement modifiés sont exploités par un corps entraîné de chevaucheurs de dragons pour combattre une menace venue de l’espace. L’attrait principal du roman d’Anne McCaffrey réside dans le fait que ses protagonistes étaient souvent de jeunes femmes, et qu’elle proposait un scénario nouveau : plus besoin d’attendre que saint Georges ne vienne à la rescousse. Cette série rencontra un succès phénoménal, s’imposant sur les listes des meilleures ventes et faisant de son autrice la première femme à remporter un Nebula et un Hugo, les prix les plus prestigieux dans le genre de la fiction spéculative.

    Mais ce devait être un successeur qui ferait du chevaucheur de dragon une figure grand public : George R.R. Martin. Sa série Le Trône de fer et son adaptation télévisée ont fait découvrir à des millions de personnes la chevaucheuse de dragons Daenerys Targaryen, un personnage si apprécié que des parents ont prénommé leur fille « Khaleesi ». L’engouement était tel que plusieurs années plus tard, HBO diffuse encore une préquelle centrée sur ses ancêtres qui chevauchaient, eux aussi, des dragons. Les dragons de George R.R. Martin sont moins domestiqués que ceux d’Anne McCaffrey ; ils sont dangereux et mortels, mais loyaux envers Daenerys tout particulièrement. Cela correspond à l’histoire qu’il essayait de raconter, en se concentrant sur les réalités brutales de la guerre et en adoptant une approche plus rigoureuse des aspects pratiques de la construction d’univers fantastiques, après des décennies de pâles imitations de la part des épigones de Tolkien.

    Rebecca Yarros est la dernière en date à mobiliser ce lieu commun mythologique avec sa série The Empyrean, qui rencontre un succès immense. Son héroïne, Violet, est une érudite physiquement fragile qui s’enrôle à contrecœur dans le quadrant des Cavaliers, mais finit par se résoudre à réussir. Sa récompense, après tout, n’est rien de moins que le pouvoir de voler : « Tairn atteint le sommet des pics enneigés et nous restons suspendus là, le temps d’un souffle de seconde, avant qu’il ne virevolte pour redescendre en piqué, selon le même angle terrifiant. C’est le moment le plus horrible et à la fois le plus exaltant de ma vie. »

    Les écrivains de fantasy moderne, d’Anne McCaffrey à Rebecca Yarros, ont joué avec l’histoire de dragon traditionnelle, l’ont modifiée et réinventée, et se demandent ce qui se passe lorsque les dragons ne sont plus des ennemis jurés mais des alliés domptables. Pourtant, ces écrivains s’appuient sur le socle d’une tradition narrative ancienne qui imagine les dragons comme un opposé immensément puissant de l’humanité, comme une force mortelle, naturelle et brute, comme des créatures bien plus grandes, dépourvues de tendresse, coriaces et naturellement cuirassées, aux dents carnassières plutôt qu’émoussées. La force narrative d’un petit personnage humain se tenant devant un grand méchant dragon est immense et ne montre aucun signe d’affaiblissement ; elle est plus forte que jamais, en cette époque où l’on a parfois l’impression que les dragons ont été lâchés. Il est difficile de ne pas s’identifier aux citoyens de Silène et à leurs difficultés.

    Nous continuons à désirer ces créatures fantastiques, tout comme Tolkien voilà plusieurs décennies, car les histoires de dragons et de dragonniers rendent littéraux les dragons de la vie quotidienne et offrent ainsi une catharsis.

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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