Quel était le mystérieux message qui enveloppait cette momie ?

Le Livre de lin de Zagreb, des écrits étrusques trouvés sur les bandelettes enveloppant une momie égyptienne, a permis aux historiens d'avoir un précieux aperçu de la vie de ses auteurs : les Étrusques.

De Marina Escolano-Poveda
Publication 20 mai 2022, 16:58 CEST
Etruscan letters

Des écrits étrusques composent le Livre de lin de Zagreb, plus tard déchiré pour servir de bandelettes à une momie égyptienne.

PHOTOGRAPHIE DE Courtesy of the Archaeological Museum of Zagreb, Igor Krajcar

En 1868, le musée de Zagreb en Croatie, qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois, acquit une momie égyptienne de femme. Son précédent propriétaire avait retiré l’enveloppe de la momie mais l’avait conservée. Il s’agissait d’une personne ordinaire, qui ne faisait pas partie de la royauté ou de la communauté religieuse. Cependant, ses bandelettes de lin contenaient une fascinante énigme : des écritures, mais l’égyptologue allemand Heinrich Brugsch nota qu’il ne s’agissait pas de hiéroglyphes égyptiens. Il s’agissait d’une écriture qui lui était inconnue.

Vingt ans plus tard, en 1891, les autorités du musée acceptèrent d’envoyer les bandelettes à Vienne pour voir s’ils pouvaient traduire les inscriptions. Elles furent examinées par l’égyptologue autrichien Jakob Krall, qui parvint enfin déchiffrer le code. Les lettres n’étaient pas du copte, comme certains l’avaient auparavant supposé, mais de l’étrusque : la langue d’une culture qui domina l’Italie pré-romaine. Celui ou celle qui avait enveloppé la momie des siècles auparavant avait utilisé des bandelettes arrachées à un livre de lin rédigé en étrusque.

La découverte fit sensation. On trouve des références aux livres de lin étrusques dans de nombreux ouvrages classiques mais, jusqu’alors, il avait été impossible de trouver des exemplaires ayant survécu au passage du temps. Le climat aride de l’Égypte et les produits utilisés pour sécher la momie avaient créé un environnement parfait pour la préservation de ce textile fragile. Les bandelettes de la momie étaient non seulement le premier texte étrusque en lin retrouvé intact, mais également le plus long texte jamais mis au jour en étrusque. Il avait donc le potentiel d’être une véritable mine d’or d’informations sur cette culture ancienne.

L’identification par Krall du Liber Linteus Zagrabiensis, ou Livre de lin de Zagreb, souleva de nombreuses questions sur son contenu et la date à laquelle il fut écrit. Il était également tout aussi intéressant de découvrir comment un livre étrusque avait pu se retrouver à envelopper une momie égyptienne.

 

UNE LANGUE UNIQUE EN EUROPE

La région d’Italie que nous connaissons aujourd’hui comme la Toscane correspond plus ou moins à l’ancien territoire étrusque de l’Étrurie. Apparue au 8e siècle avant notre ère, l’Étrurie fit du commerce avec les colons grecs et développa une culture sophistiquée de travail du métal, de peinture et de sculpture. Le commerce apporta des marchandises, les dieux grecs, mais aussi l’alphabet eubéen aux Étrusques. Ils adaptèrent ce dernier pour créer leur propre langue, qui s’écrivait de droite à gauche.

Les langues européennes sont presque toutes dérivées des langues indo-européennes qui arrivèrent sur le continent il y a des milliers d’années. L’étrusque, cependant, est une exception : c’est un cas rare de langue qui précéda l’arrivée des langues indo-européennes et qui y survécut.

Les débuts de l’histoire romaine sont intimement liés à celle des Étrusques, qui furent les premiers rois de la ville. Du vocabulaire étrusque s’introduisit dans la langue latine : par exemple, phersu, le mot étrusque pour « masque », est la racine des mots « persona » et « personne ». Cependant, la croissance de la puissance de la République romaine consuma la société étrusque, ne laissant que ses artefacts, l’art vivant des tombes, et des inscriptions que de moins en moins de personnes étaient capables de lire.

L’empereur romain du 1er siècle, Claude, avait étudié l’étrusque et était l’une des dernières personnes de l’Antiquité classique à savoir le parler et le lire. Il écrivit même une histoire des Étrusques en vingt volumes : un ouvrage qui ne survécut pas au passage du temps.

 

ANALYSER LES INDICES

Avant d’être transformé en bandelettes, le Livre de lin de Zagreb était une feuille d’environ 3 mètres de long couverte de douze colonnes de texte. La partie des bandages qui fut récupérée correspondrait à approximativement 1 330 mots, soit environ 60 % du texte original. Avant la découverte du livre de lin, les experts étrusques ne pouvaient étudier la langue antique qu’à partir de près de 10 000 courtes inscriptions, mais l’identification de la langue du livre par Krall en 1891 augmenta la quantité de textes disponibles de manière considérable.

Le livre fait référence à Usil, le dieu étrusque du Soleil, équivalent du dieu grec Hélios. Il est représenté ici dans une décoration de chariot étrusque du 5e siècle avant notre ère.

PHOTOGRAPHIE DE Erich Lessing, Album

Les chercheurs crurent d’abord que le livre de lin était un ouvrage funéraire, ce qui donna lieu à des spéculations selon lesquelles il aurait été lié au corps qu’il enveloppait. La momie avait été achetée dans les années 1840 à Alexandrie par un Croate nommé Mihail Baric. Il conserva la momie dans sa maison de Vienne. Après sa mort, la momie et son enveloppe furent données au musée de Zagreb.

Le livre de lin étrusque n’était pas le seul texte à constituer l’enveloppe de la momie. Un papyrus du Livre des morts égyptien fut également utilisé pour préserver le corps. Cet ouvrage fait référence à un personnage féminin, nommée Nesi-Khons (« la maîtresse de maison »), que les spécialistes pensent aujourd’hui être la femme dont le corps fut momifié. À la fin du 20e siècle, il fut établi qu’elle avait vécu entre le 4e et le 1er siècles avant notre ère, et qu’elle avait la trentaine au moment de sa mort.

(À lire : Égypte antique : comment momifier un cadavre en 70 jours (ou moins) ?)

L’encre noire du livre de lin était faite d’ivoire brûlé, et les titres et rubriques rouges étaient écrits avec du cinabre, un minerai écarlate utilisé dans les pigments. Le texte étrusque était obscurci en de nombreux endroits par le baume utilisé dans le processus de momification mais, dans les années 1930, les progrès de la photographie infrarouge permirent de déchiffrer quatre-vingt-dix lignes supplémentaires, clarifiant ainsi ce que les chercheurs pensaient être le rôle du livre : un calendrier rituel détaillant les rites pratiqués tout au long de l’année.

Les instructions du livre portent sur les moments de l’année où certains dieux devaient être vénérés et sur les rites à accomplir, tels que les libations ou les sacrifices d’animaux. Parmi les divinités spécifiques mentionnées, on trouve Nethuns, un dieu étrusque de l’eau, une figure étroitement liée à Neptune, le dieu romain de la mer. Le texte fait également référence à Usil, le dieu étrusque du Soleil, semblable à Hélios, le dieu grec du Soleil.

Une étude plus approfondie permit d’identifier des mots et des noms qui indiquent le lieu de sa composition. Selon des experts de l’étrusque, le livre en lin fut fabriqué près de l’actuelle ville italienne de Pérouse. Si le lin lui-même fut daté au 4e siècle avant notre ère, des indices textuels situent l’écriture à une date bien plus tardive. Le meilleur indice est l’inclusion du mois de janvier en tant que début de l’année rituelle, qui indique que le texte fut écrit entre 200 et 150 avant notre ère. Si cette datation plus tardive du texte est correcte, elle donne un aperçu d’un mode de vie qui n’allait pas tarder à être balayé par l’expansion du pouvoir romain.

L'art étrusque, comme cet aperçu de la fresque de la tombe étrusque des Augures à Tarquinia, en Italie, qui date du 8e siècle avant notre ère, est une source majeure d'informations sur cette culture ancienne.

PHOTOGRAPHIE DE Scala, Florenca

POURQUOI MOMIFIER AVEC UN LIVRE DE LIN ?

Les chercheurs ne savent toujours pas exactement comment ce texte étrusque a atterri en Égypte. Plusieurs hypothèses furent avancées. L’une d’elles est que la ville d’Alexandrie, où la momie fut achetée au 19e siècle, était un centre de commerce international entre le 4e et le 1er siècles avant notre ère. Dans une telle ville portuaire cosmopolite, les textes d’autres cultures n’auraient sans doute pas été une rareté ; son corps fut donc simplement momifié avec le matériel disponible à l’époque. Selon cette théorie, il n’y aurait donc pas de lien particulier entre le livre lui-même et les croyances de la défunte. Les personnes qui s’occupèrent de la momification utilisèrent simplement ce qui était à leur disposition.

Une autre théorie adopte un point de vue radicalement différent. Elle se réfère à des œuvres étrusques qui représentent le fait de placer des livres de lin dans les tombes, tout comme les Égyptiens plaçaient le Livre des morts dans les leurs. Si la défunte était d’origine étrusque, ses proches l’enterrèrent peut-être en suivant les coutumes de ses cultures adoptive et ancestrale, en utilisant à la fois le Livre des morts égyptien et le texte en lin étrusque.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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