Pourquoi la polio est de retour

Selon les spécialistes, la résurgence de cas observés de cette maladie mortelle n’est que la partie émergée de l’iceberg. Lumière sur ce qui a permis son retour et sur ce que nous pouvons faire pour l’éradiquer une bonne fois pour toutes.

De Amy McKeever
Publication 29 août 2022, 19:31 CEST
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Micrographie électronique du virus de la poliomyélite, un entérovirus à ARN.

 

PHOTOGRAPHIE DE PHOTOGRAPHIE DE BSIP, UIG / GETTY IMAGES, UIG, Getty Images

Le 12 avril 1955, lorsque des responsables de l’École de santé publique de l’Université du Michigan ont annoncé que Jonas Salk venait de mettre au point un vaccin contre la polio, c’est comme si le monde s’était arrêté.

Paul Offit, directeur du Centre d’éducation à la vaccination de l’Hôpital pour enfants de Philadelphie, se souvient qu’à l’annonce de la nouvelle par les télévisions et les radios du pays, les entreprises et les écoles ont fermé afin que les Américains puissent faire la fête et afin que les églises et les synagogues puissent tenir des messes et des offices extraordinaires. Sa propre mère a fondu en larmes à l’annonce de la nouvelle. Elle était soulagée que ses enfants aient enfin la chance d’être immunisés contre cette maladie connue pour paralyser ses victimes, pour les laisser dans l’incapacité de marcher voire même de respirer.

« Le fait que ça a été un événement majeur renseigne sur la peur que les gens éprouvaient à l’égard de la polio, et ils avaient de bonnes raisons. Si la polio avait paralysé votre capacité respiratoire, vous saviez très bien ce qui était en train de se passer », raconte-t-il. Pendant des années, certains patients ayant contracté la polio n’ont pu respirer que par le truchement d’un « poumon d’acier ».

Dans les décennies qui ont suivi la découverte capitale de Jonas Salk, la polio sauvage a été éradiquée partout dans le monde à l’exception de deux pays : l’Afghanistan et le Pakistan. Mais cela ne l’a pas empêchée de reprendre discrètement du terrain dans des régions où l’on croyait en avoir fait une maladie du passé. Il y a quelques semaines, une nouvelle a bouleversé les États-Unis : la polio venait d’entraîner la paralysie d’un New-Yorkais. Il s’agit du premier cas dans le pays depuis près d’une décennie. Au mois de février, Israël a également recensé un cas de poliomyélite paralytique.

À New York, le 12 avril 1955, une fille de huit ans reçoit un vaccin contre la polio tout en regardant sur un écran un programme de formation à l’adresse des médecins et des scientifiques montrant Jonas Salk en train de vacciner un garçon.

Deux jeunes filles allongées à l’intérieur de poumons d’acier utilisés autrefois dans le cadre du traitement de la polio. Des membres de leur famille les regardent derrière une fenêtre.

« On peut partir du principe qu’à partir du moment où ce cas d’un homme non-vacciné et désormais infecté a été constaté à New York […], on n’a affaire qu’à la partie émergée de l’iceberg », prévient Paul Offit, qui explique que la polio paralytique est si rare que cette occurrence tend à montrer qu’il existe de nombreux autres cas non-diagnostiqués. Et, cela corrobore ses propos, on a depuis découvert la présence du virus dans les eaux usées de New-York, Jérusalem et Londres.

Paul Offit et d’autres experts mettent en garde : tout cela suggère que le nombre croissant de personnes non-vaccinées rend certaines communautés particulièrement vulnérables aux conséquences les plus terrifiantes de la polio. (Les eaux usées, outil essentiel dans le suivi des épidémies.)

Voici ce qu’il faut savoir concernant les risques de la polio, les vaccins qui permettent de la combattre et les dernières nouvelles de la lutte pour l’éradication du virus.

 

LA POLIO, UN VIRUS PRESQUE ÉRADIQUÉ ?

La poliomyélite est une maladie antique que l’on doit à trois souches de poliovirus. Une des plus anciennes représentations de la maladie, une tablette funéraire égyptienne datant de l’an 1400 av. J.-C. environ, montre un prêtre à la jambe atrophiée marchant avec une canne. Décrit cliniquement pour la première fois en 1789, le virus se transmet principalement par contact avec les excréments d’une personne infectée et est tristement connu pour sa capacité à paralyser gravement son hôte.

Cependant, la poliomyélite paralytique demeure rare. La plupart des personnes infectées n’ont pas le moindre symptôme et un quart d’entre elles n’ont que des symptômes grippaux. D’après les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), seule une personne sur 200 (ou une sur 2 000 selon la souche virale) subit une paralysie.

Une tablette datant de 1400 av. J.-C. environ représentant Roma, gardien égyptien dont on pense qu’il a contracté la polio.

Jonas Salk, scientifique et médecin américain, découvreur du vaccin contre la polio.

PHOTOGRAPHIE DE PHOTOGRAPHIE DE PHOTOQUEST, GETTY IMAGES, Getty Images

Pourtant, la polio était si endémique au 20e siècle que les États-Unis enregistraient à eux seuls environ 16 000 cas de polio paralytique par an à l’époque où Jonas Salk a mis au point son vaccin. Conçu à partir d’une forme inactive du poliovirus capable de déclencher l’immunité sans provoquer la maladie, le vaccin de Jonas Salk devait être administré en plusieurs injections. Il s’avéra vite sûr et efficace : le nombre de nouveaux cas chuta de 29 000 en 1955 (année où le vaccin fut autorisé) à moins de 6 000 deux ans plus tard. (Dans les années 1950, des ados mobilisés pour faire la promotion du vaccin contre la polio.)

Au moment où le vaccin de Jonas Salk fut mis en circulation, un autre chercheur américain, Albert Sabin, travaillait sur un vaccin contre la polio, se servant d’une forme vivante du virus. On pensait à l’époque que cela procurait une immunité prolongée. Administré par voie orale plutôt que par injection, le vaccin d’Albert Sabin était en mesure de déclencher une réponse immunitaire dans le système digestif, un aspect crucial pour stopper la transmission du poliovirus sauvage. En outre, cette forme affaiblie du virus pouvait se transmettre et entraîner une réponse immunitaire chez un tiers lorsqu’une personne vaccinée se trouvait au contact d’un non-vacciné.

« L’invention du vaccin contre le virus de la polio, avec cette compétition entre Salk et Sabin, a tout simplement constitué une avancée médicale majeure et une réelle révolution en matière de santé globale », explique Daniel Caplivski, infectiologue à l’École de médecine Icahn-Mount-Sinai (ISMMS), à New York.

Un professionnel de santé administre un vaccin oral contre la polio sous forme de gouttes lors d’une campagne de vaccination s’étant déroulée à Kandahar, en Afghanistan, le 28 juin 2022. L’Afghanistan et le Pakistan sont les deux derniers pays où la polio sauvage est encore endémique.

 

Grâce à une campagne d’immunisation de masse (qui a pris de l’ampleur dans les années 1980 après que la variole a été éradiquée), la polio a pratiquement disparu de la surface du globe. Deux des trois souches de poliomyélite sauvage ont d’ailleurs été certifiées « éradiquées », selon Ananda Bandyopadhyay, directeur-adjoint de la technologie, de la recherche et des analyses liées à la polio à la Fondation Bill-et-Melinda-Gates.

De nos jours encore, l’immunisation contre la polio fait partie des vaccins de routine obligatoires pour inscrire son enfant à l’école, que ce soit aux États-Unis ou en France.

 

POURQUOI Y A-T-IL MALGRÉ TOUT ENCORE DES ÉPIDÉMIES DE POLIO ?

Si l’on a éradiqué la polio sauvage de la plupart des pays du monde grâce à des campagnes d’immunisation de masse (dernièrement au Nigéria et en Inde), des épidémies ont pu surgir çà et là dans des pays qui s’en croyaient débarrassés. Dans ces cas résurgents, la maladie est déclenchée non par une souche sauvage du virus mais par ce que l’on appelle un poliovirus dérivé d’une souche vaccinale (PVDV) ; une mutation du virus affaibli présent dans le vaccin oral d’Albert Sabin.

Ces virus rares apparaissent dans les communautés où l’immunisation contre la polio est continuellement basse, ce qui laisse au virus affaibli présent dans le vaccin tout le temps de trouver assez d’hôtes non-vaccinés à infecter au sein d’une communauté donnée. En se répliquant, le génome du virus peut muter et retrouver une forme virulente dans ce qu’Ananda Bandyopadhyay décrit comme une « tentative désespérée de survivre ». Bien que les personnes vaccinées soient toujours protégées face à cette nouvelle souche, toute personne non-vaccinée encourt un risque de paralysie.

Selon lui, c’est un phénomène que les chercheurs connaissent depuis des dizaines d’années. Au début des années 2000, des pays qui s’étaient déjà débarrassés de la poliomyélite comme les États-Unis ont cessé d’administrer le vaccin oral et l’ont remplacé par le vaccin original (à virus inactivé) conçu par Jonas Salk qui, pour sa part, ne peut entraîner de nouvelles infections. Mais cela n’avait rien de pratique pour le reste du monde.

Le vaccin oral d’Albert Sabin est plus abordable que le vaccin à virus inactivé et, comme il est administré sous la forme de gouttes plutôt que par injection, les bénévoles peuvent facilement le transporter dans les villages reculés et l’administrer tout en ayant suivi une formation minimale. Le vaccin oral est également plus efficace pour empêcher la transmission du virus, une étape nécessaire en vue de son éradication.

« Je pense qu’il s’agit probablement de la meilleure façon d’éliminer le virus de la surface du globe, mais cela a un prix », confie Paul Offit. Selon lui, ces souches de polio dérivées de vaccins circulent probablement dans le monde entier, notamment aux endroits où on ne les détecte pas parce qu’on ne prend pas la peine de les dépister. « Si nous baissons la garde comme cela s’est produit avec cette communauté new-yorkaise, alors la polio peut faire son retour. »

 

COMMENT SE PROTÉGER ?

Les scientifiques insistent sur le fait que la vaccination est la clé pour mettre un terme aux épidémies de polio de quelque nature que ce soit. À l’inverse des variants du COVID-19 capables d’échapper à l’immunité vaccinale, la polio sauvage et les PVDV sont largement couverts par les vaccins contre la polio. De plus, les communautés bénéficiant d’une couverture vaccinale élevée compliquent la tâche au virus qui ne peut trouver de nouveaux hôtes à infecter.

Paul Offit rappelle qu’en 1972, huit enfants non-vaccinés ont été paralysés lors d’une épidémie de polio survenue dans un pensionnat de la Science chrétienne de Greenwich, dans le Connecticut. Bien qu’on ait à l’époque craint une propagation du virus aux communautés voisines, cela ne s’est jamais produit grâce à la couverture vaccinale élevée dans la région.

Mais quelle leçon tirer de tout cela aujourd’hui ? Si on est déjà vacciné, il n’y a rien de plus à faire pour se protéger. Mais si on ne l’est pas, c’est le moment de le faire. Selon Daniel Caplivski, même si on n’est pas certain de l’être, les vaccins contre la polio sont si sûrs qu’il n’y a aucun mal à se faire injecter une dose de rappel ou bien même le schéma vaccinal complet.

À New-York, ajoute-t-il, le Département de la Santé a demandé aux professionnels de santé de vérifier que les enfants étaient à jour de leurs vaccins (la pandémie de COVID-19 ayant perturbé les vaccinations de routine des enfants dans le monde entier). Au Royaume-Uni, des responsables de la santé publique ont lancé une campagne de vaccination contre la polio ciblant les enfants âgés d’un à neuf ans.

Mais ce sont les communautés ayant jusqu’ici refusé de faire vacciner leurs enfants que les scientifiques essaient le plus désespérément d’atteindre. « Je pense qu’il existe une tendance, lorsque nous vivons pendant des années sans le souvenir de certaines de ces maladies infantiles, à prendre pour acquise l’efficacité basique de ces vaccins », commente Daniel Caplivski. Selon lui, les parents décident bien souvent de ne pas vacciner leurs enfants car ils ne comprennent pas les risques de la polio ou d’autres maladies infantiles telles que la rougeole qui ont pour la plupart été éradiquées.

« Voilà ce qui est frustrant dans le cas présent » se lamente Paul Offit. « Il y a tant de choses que nous ignorons dans le domaine de la médecine, tant de choses que nous ne sommes pas capables de faire. Mais ça, nous le savons, et ça, nous pouvons le faire. Voir des personnes rejeter cela est douloureux. »

 

QUE FAUT-IL D’AUTRE POUR ÉRADIQUER LA POLIO ?

Pour contenir la menace que représentent les poliovirus dérivés de vaccins, il faudra se séparer des vaccins oraux qui ont pourtant été cruciaux pour se débarrasser de la polio à travers le monde. Mais selon Ananda Bandyopadhyay, si l’objectif est de s’en séparer complètement, les vaccins oraux sont tout de même nécessaires pour atteindre certaines communautés d’Afghanistan et du Pakistan où le virus est encore endémique.

C’est la raison pour laquelle des chercheurs de l’Initiative pour l’éradication mondiale de la polio (GPEI), organisme public-privé regroupant entre autres la Fondation Gates, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Rotary International, ont mis au point une solution temporaire : une version oral du vaccin dans laquelle le virus ne peut pas retrouver son état infectieux.

« Ce que nous avons fait, c’est de rectifier ce qui n’allait pas avec le virus utilisé dans le vaccin existant », explique Ananda Bandyopadhyay. D’après lui, les chercheurs ont identifié le segment spécifique du virus affaibli responsable du retour à un état infectieux. Pour tenter de le stabiliser, ils ont légèrement modifié les instructions génétiques encodant la structure du virus.

« À l’heure actuelle, les données sont exceptionnellement prometteuses », déclare Ananda Bandyopadhyay. Environ 450 millions de doses du nouveau vaccin oral contre la polio (nOPV2) ont été administrées dans le monde depuis que l’OMS l’a préconisé pour une utilisation d’urgence en novembre 2020. Selon Ananda Bandyopadhyay, il n’y a depuis lors pas eu de nouvelles épidémies de PVDV dans les régions où ce vaccin a été administré. La surveillance des eaux usées montre que le virus ne mute pas vers une forme virulente comme cela a pu être le cas.

D’après lui, une fois que toute forme de transmission du virus aura cessé, le GPEI prévoit de recourir au vaccin à virus inactif pour éliminer les éventuels cas de PVDV qui pourraient émerger. Mais en attendant, affirme-t-il, cela n’a pas d’importance : « Si on arrive à atteindre le moindre enfant au sein de la moindre communauté avec le vaccin, quel qu’en soit le type, c’est mission accomplie. »

En dernier lieu, tout dépend du fait d’arriver à atteindre le groupe toujours plus important formé par les personnes ayant refusé le vaccin. Une nouvelle épidémie suffira-t-elle à leur faire changer d’avis ? Pour Paul Offit, si ce n’est pas le cas, l’avenir s’annonce mal. « Si la polio ne vous fait pas peur, de quoi avez-vous peur ? ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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