Réintroduits dans les années 1970, les dindons ont envahi les villes américaines

Lorsque les dindons ont été réintroduits dans la nature il y a une cinquantaine d'années, personne n'imaginait que ces oiseaux prospéreraient dans les banlieues américaines. Ils sont aujourd’hui devenus une nuisance.

De Brian Handwerk
Publication 21 nov. 2023, 19:46 CET
Le dindon de Narragansett (pris en photo au Zoo Knoxville) est une race de dindon très ...

Le dindon de Narragansett (pris en photo au Zoo Knoxville) est une race de dindon très ancienne qui porte le nom de la baie de Narragansett de Rhode Island. Il s'agit d'un croisement entre le dindon sauvage et le dindon domestique.  

PHOTOGRAPHIE DE Joël Sartore, National Geographic, Photo Ark

AMHERST, NEW HAMSHIRE – Croiser des dindons sauvages n’est pas chose rare dans l’État du New Hampshire, aux États-Unis, où ils se pavanent en groupe aux bords des routes et dans les jardins. 

Ted Walski le sait mieux que personne : il est responsable de cette situation. En 1975, il est biologiste au département de la chasse et de la pêche du New Hampshire. Il libère vingt-cinq dindons de l’arrière d’un camion à Walpole, ville de l’ouest de l’État, dans le cadre d'un effort de réintroduction de l'espèce qui avait disparue de la Nouvelle-Angleterre.

« Je n’aurais jamais pensé qu’elles allaient dépasser les milliers d'individus », explique Ted Walski, qui a passé cinquante ans à travailler avec les oiseaux avant de prendre sa retraite en 2019. 

La population de dindons dans le New Hampshire a en réalité dépassé toute attente et tourne autour de 45 000 animaux, chiffre le plus haut depuis leur réintroduction et probablement le maximum de ce que peut accueillir l’État. Les efforts de réintroduction dans les États voisins et ailleurs dans le pays ont donné des situations similaires. Dans l’État du Maine, la population de dindons atteint les 70 000 individus, 50 000 dans l’État de Vermont et plus de 30 000 dans le Massachussets, un total de six millions d’animaux qui se reproduisent partout aux États-Unis, sauf en Alaska. 

Qu’est-ce qui a fait de ce programme de réintroduction de la vie sauvage l’un des plus réussis de l’histoire des États-Unis ? L’explication la plus plausible est celle de la capacité surprenante et inattendue de cet oiseau à vivre parmi les humains. En banlieue, les dindons vivent dans les habitats en lisière comme la forêt et les espaces ouverts et se nourrissent de la nourriture que leur donnent les habitants, souvent des graines. Un buffet sans fin ! La disparition des prédateurs indigènes de l’aire de répartition de la dinde, comme les loups et les pumas, constitue également un avantage. 

Néanmoins, tout le monde ne se réjouit pas de ce « boom » des dindons en Nouvelle-Angleterre. Ces animaux, connus pour leur audace, constituent une nuisance en créant des embouteillages et en donnant des coups de bec aux portes, parfois même à celles des commissariats de police, ainsi qu’un potentiel danger. En effet, en 2019, une femme de 35 ans, enceinte, a subi à deux reprises des attaques de dindons dans les rues de Cambridge, dans le Massachussets. Alors qu’on observe de plus en plus de conflits entre ces oiseaux de neuf kilogrammes et des humains, en particulier au printemps lorsqu’ils se reproduisent, les responsables de la faune sauvage tentent de s’adapter à la réalité : cette cohabitation n’est pas éphémère.

« Je serais prêt à parier que personne ne s’attendait à une telle hausse de la population de dindons dans les zones urbaines et résidentielles il y a quarante ans », dit David Scarpitti, biologiste de la faune au département de la pêche et de la faune du Massachussets. « Mais il est évident qu’ils ne vont pas s'en aller. »

Un troupeau de dindons sauvages se promène dans une allée de banlieue à West Newbury, Massachusetts.

PHOTOGRAPHIE DE Frank Vetere, Alamy

 

LE RETOUR DES DINDONS

En 1634, dans son livre New Englands Prospect (Perspectives en Nouvelle-Angleterre), William Wood notait déjà l’abondance de dindons. « On en voit des groupes de quarante, de soixante et de cent, parfois plus, parfois moins », écrivait-il. Selon lui, la chasse incontrôlée au 17e siècle tuait dix à dix-huit dindons par jour, pratique qui a décimé les populations du nord-est. 

Dans les années 1960 et 1970, de nombreux États ont réintroduit les dindons dans leurs habitats naturels, où les omnivores étaient vitaux à la régulation de certaines plantes et espèces invertébrées. Ted Walski a capturé les 25 oiseaux originels dans les monts Allegheny, à la frontière entre l’État de New York et la Pennsylvanie et les a relâchés le long de vallée fertile du fleuve Connecticut, à la frontière avec le Vermont.

Une dinde s'arrête devant une porte sur Mt. Auburn Street à Cambridge, Massachusetts.

PHOTOGRAPHIE DE Craig F. Walker, The Boston Globe, Getty

Il visait au départ des terres cultivées afin que les dindons puissent subvenir à leurs besoins alimentaires en se nourrissant, pendant l’hiver, de produits agricoles, tels que le fumier et le maïs usagé en plus de leur alimentation de base, constituée de noix et de glands. En 1904, l'explorateur Samuel de Champlain, en voyage en Nouvelle-Angleterre écrit que les populations locales lui racontent que les dindes semblent toujours revenir lorsque leur maïs est mûr.

Pourtant, les dindons sont visiblement plus résistants qu’ils n’y paraissent, puisqu’ils ont continué de se reproduire malgré un déclin significatif des fermes laitières du New Hampshire : on en comptait plus de 600 en 1975, contre une centaine actuellement. 

Leur survie est en grande partie liée aux mangeoires à oiseaux qu’on trouve dans les jardins. « C’est ce qui les sauve au beau milieu de l’hiver quand la neige au sol dépasse les quelques centimètres », explique Ted Walski. 

 

LES DINDONS, FAUTEURS DE TROUBLE

La ville de Brookline, en banlieue de Boston dans le Massachussets, connaît une hausse notable de la population de dindons. 

« J’ai grandi à Brookline et je ne me rappelle pas avoir vu des dindons pendant mon enfance dans les années 1990, » raconte David Cheung, ancien agent de contrôle des animaux pour de département de la police de Brookline. « Maintenant, il y en a un chevron près du lycée et le nombre d’appels que nous recevons à ce sujet ne cesse d’augmenter. »

La contre-attaque des dindons

Sans chasse et sans prédateurs, « il n’existe pas de système de régulation pour les populations de dindons », dit-il. La ville a déjà euthanasié quelques oiseaux au fil des ans car ils étaient blessés, mais il ne s’agit pas d’une politique officielle. 

La plupart des conflits liés à ces oiseaux sont liés à leur habitude de se pavaner dans les rues, empêchant ainsi la circulation. « Les automobilistes sont surpris. Ils ne savent pas quoi faire, alors ils s’arrêtent », explique D. Cheung. Cela crée un autre problème : les dindons attaquent souvent leur propre reflet sur la carrosserie des voitures. « Il arrive de croiser des dindons en train de donner des coups de bec sur des voitures dont les conducteurs restent sans voix et ne savent pas comment réagir. »

Les dindons ont toujours été téméraires. Dans une lettre adressée à sa fille en 1784, Ben Franklin, originaire de la Nouvelle-Angleterre, décrivait leur nature agressive. Les oiseaux « n'hésiteraient pas à attaquer un grenadier de la garde britannique qui aurait la prétention d'envahir la cour de sa ferme vêtu d’un manteau rouge. »

Selon David Scarpitti, la différence de nos jours est que les dindons apprennent à vivre en milieu urbain. 

« Plus ils se familiarisent avec l'humain, plus ils sont susceptibles de manifester ce comportement [dominant], ancré dans leur biologie. C'est ce qu'ils font entre eux en permanence. Mais lorsqu'ils n'ont pas peur de nous, ils nous incluent en quelque sorte à cette habitude. »

 

LA COHABITATION

Bien sûr, nombreux sont ceux qui apprécient de voir des dindons. Le plumage extraordinaire du mâle, par exemple, est un vrai plaisir pour les yeux. Dans une enquête de 2022 concernant la chasse et la pêche en New Hampshire, seulement 1 % des répondants ont indiqué « ne pas aimer du tout » les dindons. 

« J’ai moi-même été stupéfait de voir que 97 % les appréciaient, voire les appréciaient beaucoup » avoue Ted Walski. « Seulement un ou deux pour cent s’en plaignent. »

De nombreux citadins semblent être d’accord. « Beaucoup d'habitants [de Brookline] trouvent fascinant que ces animaux soient en ville, et c'est l'une des raisons qui les poussent à les nourrir, » explique Cheung. 

Selon les gestionnaires de la faune, il serait cependant préférable, à la fois pour ces personnes mais aussi pour les dindons, d’éviter de leur donner à manger. Cela implique également de se débarrasser des mangeoires.

D’autres stratégies pour mieux cohabiter incluent de protéger les jardins, par exemple en couvrant les plantes avec un filet, de masquer les surfaces réfléchissantes susceptibles de s’attirer les foudres d’un dindon territorial, ou encore d’effrayer les oiseaux qui s’approcheraient trop près en faisant du bruit ou à l’aide d’un tuyau d’arrosage. 

 

LE DINDON A LA PEAU DURE

Dans une grande partie du sud-est ainsi qu’à New York, où les dindons ont connu un retour similaire à la fin du 20e siècle, ces populations d'oiseaux ont chuté ces dernières décennies. 

Pour Matt DiBona, biologiste de la faune pour la National Wild Turkey Federation (Fédération nationale des dindons sauvages), association à but non-lucratif qui fait la promotion de la chasse et de la conservation du dindon sauvage, la même chose pourrait se produire dans la Nouvelle-Angleterre, où ils ont été réintroduits plus tard que dans les autres États. 

« Le nombre de prédateurs peut potentiellement augmenter, le succès de nidification baisser, et des maladies peuvent survenir. Toutes ces pressions pourraient s’appliquer aux dindons de Nouvelle-Angleterre », affirme DiBona. 

Scarpitti pense toutefois que les dindons des banlieues de la Nouvelle-Angleterre ont trouvé une niche si robuste qu’elle les protègerait de ces changements et même les hivers de la Nouvelle-Angleterre ne semblent pas les dissuader. 

« L’hiver 2014-2015 réunissait les pires conditions pour les dindons et, selon mes estimations, il n’a eu presque aucune incidence sur leurs populations grâce à la graisse formée par toute la nourriture supplémentaire qu’ils consomment, » explique-t-il. « Si le taux de population n’a pas baissé cette année-là, je ne pense pas que cela puisse jamais arriver. »

Il semblerait au contraire qu’il devienne aussi courant de voir des dindes dans les jardins aux États-Unis que dans les assiettes à Thanksgiving. 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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