Migrant, émigré, exilé : quelles différences ?

Immigré, émigré, déplacé, réfugié, exilé… Les différences sont parfois subtiles. Voici dix mots et autant d’articles pour saisir qui est qui.vendredi 9 août 2019

De Florent Lacaille-Albiges
Des migrants de la Corne de l’Afrique se réunissent le soir sur la plage de Khorley, à Djibouti. Utilisant des cartes SIM achetées au marché noir, ils espèrent capter le réseau de la Somalie voisine pour appeler leurs proches restés au pays.

Au nom « étranger », le dictionnaire Larousse en ligne donne une définition simple : « Qui est d'un autre pays, qui n'a pas la nationalité du pays où il se trouve. » La réalité est plus complexe. La France compte 6,2 millions d’immigrés et 4,4 millions d’étrangers, selon l’Insee. Deux catégories qui ne se recoupent pas complètement : 42 % des immigrés ont acquis la nationalité française et 600 000 étrangers sont nés en France. Sans compter les Français nés à l’étranger ou les enfants d’immigrés nés français en France. 

« De plus, l’une des leçons de la linguistique est que les mots ne se limitent pas au sens fixé par le dictionnaire, ajoute Laura Calabrese, linguiste à l’Université libre de Bruxelles. Ils prennent d’autres significations au cours de leurs usages et transportent des images. » 

 

MIGRANT

Il s’agit d’un des termes les plus utilisés, mais aussi d’un des plus flous. L’Unesco propose d’appeler migrant « toute personne qui vit de façon temporaire ou permanente dans un pays dans lequel il n’est pas né et qui a acquis d’importants liens sociaux avec ce pays ». Cependant, c’est un mot qui peut désigner toutes sortes de déplacements. « Comme tous les termes en “migr-”, il est disponible depuis longtemps dans la langue française, précise Laura Calabrese. Son usage explose à l’été 2015, lors de la crise des migrants. Il est choisi par les médias, probablement parce qu’il était disponible - c’est-à-dire sans trop d’images attachées à lui. Mais il n’est pas neutre pour autant : il met l’accent sur le mouvement des populations, plutôt que sur les raisons de leur départ ou les conditions de leur accueil. »

Travailleurs, réfugiés, paysans partis pour la ville… L’article de Paul Salopek, paru dans le magazine National Geographic d’août 2019, donne un aperçu de la diversité des migrants.

 

ÉMIGRÉ

Un émigré est une personne qui a quitté son pays. La Déclaration universelle des droits de l’Homme offre à chacun « le droit de quitter tout pays, y compris le sien ». Un droit consacré par de nombreuses conventions internationales et locales. Mais il ne s’accompagne d’aucun droit d’entrer sur le territoire d’un autre État. Le seul territoire dans lequel un émigré a toujours le droit de revenir est le pays de sa nationalité.

Des caravanes de migrants sont formés d’émigrés venant de toute l’Amérique latine. National Geographic y consacrait un article en mars 2019.

 

IMMIGRÉ

Le temps d’un passage de frontière, l’émigré devient un immigré. L’Institut national d’études démographiques propose cette définition : « Personne née dans un autre pays que celui où elle réside, qui a donc franchi une frontière (ou plusieurs) depuis sa naissance. Elle peut avoir la nationalité de son pays de naissance ou avoir une autre nationalité, notamment celle du pays dans lequel elle réside. (…) En France, on réserve la dénomination d’immigré aux seules personnes “nées étrangères à l’étranger”, en excluant les personnes nées françaises. » Les Nations unies, qui utilisent la définition la plus large, comptabilisent plus de 247 millions de personnes immigrées sur la planète, soit 3,4 % de la population mondiale.

Les États-Unis sont le pays qui en accueille le plus (48 millions). En août 2018, nous consacrions un article aux immigrés d’Asie du Sud et à leurs enfants.

 

EXPATRIÉ

« C’est un mot particulièrement intéressant pour les linguistes, note Laura Calabrese. Jusqu’au 19e siècle, il est employé dans un sens proche d’exilé. Puis il évolue vers sa définition actuelle, c’est-à-dire une personne envoyée à l’étranger par une entreprise. Mais son usage dépasse largement le sens inscrit dans le dictionnaire et il est aujourd’hui utilisé pour décrire la mobilité des ressortissants des pays riches. Il permet ainsi à ceux qui se désignent comme expatriés de se détacher de l’image de l’immigré et de marquer leurs différences avec les migrants des pays du Sud. »

En prenant le mot dans sa signification exacte, les pays riches sont loin d’être les seuls à abriter des expatriés. En décembre, un article du magazine National Geographic décrivait la situation des Philippins quittant leur pays dans le cadre de leur travail.

 

DÉPLACÉ

Le terme « déplacés » désigne des individus contraints de fuir leur lieu de résidence habituel. Cela peut être à cause d’un conflit armé, de situations de violence généralisée, de violations des droits de l’homme ou de catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme. L’agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) comptabilise 70,8 millions de personnes obligées de quitter leur foyer à travers le monde. Parmi celles-ci, 58 % n’ont pas franchi de frontière et sont appelées « déplacés internes ». D’autres quittent leur pays et peuvent devenir réfugiés. Mais, pour la plupart, elles restent à proximité de leur État d’origine : 80 % d’entre elles résident dans un pays voisin.

Dans le contexte du changement climatique, l’augmentation des catastrophes naturelles risque d’entraîner le déplacement de nombreuses personnes. En juillet 2019, nous avons publié un reportage sur la population des Sundarbans, dont les terres disparaissent peu à peu.

 

RÉFUGIÉ

Le statut de réfugié est défini par la Convention de Genève de 1951. Il est attribué à une « personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays. » Pour la linguiste, « il s’agit d’un mot ancien, dont le sens a été figé par son usage juridique. Mais son emploi dans l’expression “réfugiés climatiques”, hors de ce cadre légal, pourrait le faire évoluer dans l’avenir. »

L’UNHCR recense 25,9 millions de réfugiés à travers le monde, dont 6,7 millions de Syriens et 5,5 millions de Palestiniens. En plus de ces individus protégés par la convention de Genève, 3,5 millions de demandeurs d’asile sont en attente d’une réponse quant à leur statut. Un reportage dans un camp en Ouganda fait découvrir cette réalité dans le magazine National Geographic d’avril 2019.

 

DUBLINÉ

« Ici, nous avons le cas d’un mot administratif qui passe petit à petit dans le langage courant, explique la spécialiste. Il s’agit d’un terme créé par des assistants sociaux pour décrire le cas de ces réfugiés renvoyés par le règlement de Dublin dans le pays de leur entrée en Europe. On le voit apparaître un peu dans les médias, mais ce n’est pas un mot installé, donc il est toujours accompagné d’explications. C’est un mot qui est au début de son existence. »

Les pays européens peinent encore à coopérer pour répondre à la crise des réfugiés. La situation de ces migrants bloqués à un endroit en attendant le traitement de leur dossier est évoquée dans cet article d’août 2017.

 

APATRIDE

Bien que la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme que « tout individu a droit à une nationalité », il arrive encore que certaines personnes s’en trouvent dépourvues. Ils deviennent apatrides, une situation particulièrement grave. L’Organisation internationale pour les migrations, agence intergouvernementale liée aux Nations unies, précise : « L’état d’apatridie prive l’individu des droits – et supprime les devoirs – attachés à la nationalité à savoir, notamment, le droit à la protection diplomatique et le droit de revenir dans son pays d’origine. » On ne connaît pas leur nombre exact. L’UNHCR annonce le chiffre de 3,9 millions d’apatrides connus, mais estime que des millions d’autres personnes peuvent être concernées.

L’apatridie peut résulter d’une déchéance de nationalité – même si des conventions internationales tentent de limiter la création de nouveaux apatrides – ou arriver dès la naissance, si les lois d’aucun pays ne permettent d’obtenir une nationalité. C’est le cas des bébés rohingyas photographiés dans cet article paru en juin 2019.

 

SANS-PAPIERS

« Le mot “sans-papiers” est un cas très particulier d’auto-dénomination, pointe Laura Calabrese. Il a été fondé par ces immigrés sans titre de séjour, pour ne plus être nommés par des mots dégradants comme “clandestins” ou “illégaux”. Ils ont réussi à changer le vocabulaire. » Le Musée de l’histoire de l’immigration ajoute que ces derniers sont des termes assez récents qui apparaissent « dans le vocabulaire politique et administratif à la fin du 19e siècle, avec les premières mesures définissant strictement les conditions du “droit au séjour” des étrangers. »

Parmi ces sans-papiers, certains sont entrés dans un État sans autorisation. D’autres sont arrivés en toute légalité, mais ont vu leur visa expirer ou leur demande d’asile être rejetée. Dans le numéro d’août 2019, un article raconte le quotidien compliqué de migrants africains sans titre de séjour dans le sud de l’Espagne.

 

EXILÉ

Pour définir l’exil, le Larousse énonce : « Situation de quelqu'un qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa patrie. » C’est un mot qui est surtout employé pour marquer l’éloignement durable et forcé. Sur le site de l’Institut Convergences Migrations, la linguiste Marie Veniard évoque l’emploi préférentiel de ce mot par certaines associations ou collectifs qui accueillent des migrants. Elle interroge notamment une militante qui « revendique le mot “exilé” parce “qu’on ne voit pas ce qu’il y a d’humain” derrière le terme “migrant” ».

Devenir réfugié ou sans-papiers marque souvent le début d’une longue période sans revoir son foyer. Un article daté de janvier 2019 rappelle cette situation douloureuse.

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