UNESCO : « À ce jour, nous avons déjà comptabilisé 215 sites culturels détruits en Ukraine »

L’UNESCO recense et protège le patrimoine mondial de l'humanité et a pour rôle d’accompagner chaque pays dans la préservation de ses monuments historiques, même lorsque les États eux-mêmes n'y arrivent plus.

De Lou Chabani
Publication 29 nov. 2022, 09:00 CET
Opener

La vieille ville de Jérusalem est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. On y trouve notamment le mont du Temple et l’église du Saint-Sépulcre.

PHOTOGRAPHIE DE sallyliversage—Fotolia/Adobe Stock

« Représenter un chef-d’œuvre du génie créateur humain » : dès sa première ligne, la liste de critères de sélection du patrimoine mondial de l’UNESCO place la barre très haut. Comptant 1 154 sites culturels et naturels à travers 167 pays, la liste de la Convention du patrimoine mondial rassemble les éléments les plus inestimables de l’humanité.

«La reconnaissance de la culture d'un pays par une référence aussi forte que celle du référencement au patrimoine mondiale de l'UNESCO a plusieurs avantages », explique Lazare Eloundou Assomo, directeur du patrimoine mondial de l’UNESCO. « Cela crée une dynamique économique pour le pays : les gens voudront visiter le site et comprendre la culture [...]. Cela pourra également générer un certain nombre de métiers ainsi qu’une mise en valeur des populations qui entourent le site. »

Le graal que représente le recensement ne garantit toutefois pas une immunité absolue : dérèglement climatique et instabilités politiques peuvent mettre certains monuments en grave danger.

Face à la démultiplication de ces défis, l’UNESCO a dû mettre en place de nombreuses mesures pour protéger le patrimoine mondial.

« Ces éléments que l’on veut protéger font partie de l’histoire de l’humanité », affirme M. Lazare Assomo. « S’ils sont perdus, c’est une partie de l’humanité qui serait effacée. »

Portrait de Lazare Eloundou Assomo, directeur du patrimoine mondial de l'UNESCO.

PHOTOGRAPHIE DE ©UNESCO/Christelle Alix

 

SOUS L'AILE DE L'UNESCO

En plus d’une mise en valeur à échelle mondiale, les pays d’origine des différents sites bénéficient également de plusieurs ressources. En fonction de la nature du patrimoine recensé, des fonds sont ainsi mis à leur disposition, et ce afin de garantir la mise en valeur et la protection du patrimoine dont il est question.

« Pour les pays en développement, nous avons tout un système d’appui », présente le directeur de l’UNESCO. « Les professionnels [locaux] peuvent par exemple bénéficier de renforcements de leurs capacités, par le biais de formations. »

L’objectif de ces différentes aides est de garantir la conservation et la restauration de sites parfois vieux de plusieurs siècles.

Néanmoins, pour assurer ces interventions, il est nécessaire de se plier à un certain nombre de règles nationales et internationales. Par exemple, il est impératif que toute restauration se fasse en utilisant les techniques historiques utilisées lors de la construction du monument.

En échange, le recensement d’un monument au patrimoine mondial de l’UNESCO s'accompagne lui-même de plusieurs obligations.

« La candidature d’un site au patrimoine mondial est un engagement pour sa nation », poursuit M. Lazare Assomo. « Une fois que le site est recensé, [le pays] doit préserver les raisons pour lesquelles [le site] a été reconnu. […] Il faut mettre en place les moyens administratifs et financiers pour le protéger. C’est un engagement important parce que, s’il n’est pas respecté, le site peut être mis en danger, et même être retiré de la liste du patrimoine mondial. »

Au poids financier du maintien et de la mise en valeur des sites s’ajoute également le dilemme de la modernisation. Ainsi, si certaines villes et certains quartiers emblématiques parviennent à rejoindre la liste du patrimoine mondial, leur réaménagement peut parfois leur coûter le précieux sésame.

Ati Quigua est membre du peuple natif des Arhuacos. Elle réalise ici un rituel visant à protéger une rivière des montagnes de la sierra Nevada de Santa Marta, située dans le département de Cesar, en Colombie. Militante écologiste et femme politique, Ati s’est opposée à l’extraction minière et à des mégaprojets qui menaçaient les ressources naturelles de la sierra Nevada, réserve de biosphère de l’UNESCO. Selon Global Witness, une ONG de défense des droits humains, la Colombie est le pays le plus dangereux au monde pour les militants écologistes. Nombre d’entre eux sont menacés de mort, et 160 militants ont été tués jusqu’à présent cette année. Cela n’empêche pas les hommes et les femmes comme Ati de poursuivre leur travail pour la protection des terres, et des ressources et habitants qu’elles abritent.

PHOTOGRAPHIE DE Florence Goupil

 

CONTRE GUERRES ET MARÉES

Malgré les accompagnements et financements mis en place par l’UNESCO, il arrive parfois que les États ne puissent plus préserver leurs sites culturels. L’organisation recense ainsi cinquante-deux sites en danger à travers le monde.

« Il y a des risques qui sont dus aux pressions anthropiques […] comme les guerres et les conflits armés, qui sont de plus en plus présents », déplore le directeur de l’UNESCO. « Il y a des guerres très récentes en cours, comme en Ukraine, où le patrimoine est détruit. À ce jour, nous avons déjà comptabilisé 215 sites culturels détruits en Ukraine. »

Face à ces menaces, il est difficile pour les États impliqués dans le conflit ou pour l’UNESCO d’intervenir sur place. En 2015, le monde avait ainsi assisté avec impuissance à la destruction des ruines de Palmyre par l’État islamique.

Depuis récupérée par les forces syriennes, la ville antique a ensuite servi de base aux forces russes, ce qui n’a pas arrangé son état et, aujourd’hui encore, son avenir demeure incertain. Néanmoins, malgré les destructions et pillages qui accompagnent les conflits armés, l’UNESCO refuse de rester passive.

« Nous avons mis en place toute une méthode d’alerte. On appelle très vite les belligérants à ne pas détruire le patrimoine, et à rappeler que la destruction intentionnelle du patrimoine […] est un crime de guerre. L’UNESCO a eu une telle expérience avec la reconstruction des mausolées de Tombouctou. »

Ces monuments, qui représentent une part importante de l’histoire malienne, avaient été en partie détruits en 2012, pendant la guerre. Ils sont désormais en cours de reconstruction par des experts locaux, en collaboration avec l’UNESCO.

En plus des conflits armés, d’autres actions humaines peuvent également représenter une menace pour les monuments.

« Il y a également le cas de projets de développement, qui peuvent être mal pensés et peuvent ainsi impacter la valeur des sites du patrimoine mondial. Dans le cas des sites naturels, nous avons tous les projets d’extraction minière ou de construction qui sont très difficiles à gérer, mais aussi l’urbanisation, si elle n’est pas régulée. »

À celà viennent s’ajouter les dangers relatifs au dérèglement climatique : ce sont plusieurs dizaines de sites naturels et culturels qui sont ainsi menacés, tels que le parc naturel de Rapa Nui [l’Île de Pâques], ou encore la ville de Venise.

L’UNESCO doit régulièrement intervenir afin de permettre aux nations de faire face aux catastrophes naturelles.

« Nous avons vécu de nombreuses situations, depuis cinquante ans, dans lesquelles des pays se retrouvent en difficulté et […], malgré leur bonne volonté, ne sont plus en mesure d’assurer seuls [la conservation de leur patrimoine]. Si l’on prend le cas des catastrophes naturelles et des conflits armés, l’UNESCO a élaboré toute une stratégie d’intervention », continue le directeur de l’UNESCO. « Il peut y avoir des mesures par le biais du fonds du patrimoine mondial pour […] mettre en place des actions urgentes de stabilisation et de contrôle. Nous pouvons aussi utiliser […] le Fonds d’urgence pour le patrimoine, qui peut être mobilisé très rapidement pour aider les nations. Nous mettons aussi d’autres outils à disposition des États […] comme la surveillance par satellite, qui fournit des informations quand le déplacement sur le terrain n’est plus possible. »

En plus du débloquement de ces fonds d’urgence, l’UNESCO peut également venir compléter les moyens de conservation et de rénovation nationaux.

« Concrètement, il peut s’agir de la mise à disposition de l’expertise internationale pour aider les experts nationaux. […] Les financements peuvent aussi permettre une intervention rapide à travers la fourniture d’équipements », décrit M. Lazare Assomo. « Il peut aussi s’agir d’actions de stabilisation lorsque des monuments risquent de s’écrouler ; nous mettons alors à disposition de l’équipement, du matériel et une expertise solide. »

La ville de Palmyre existe depuis 2000 avant notre ère, comme en attestent des traces écrites. Les ruines de la ville antique, qui est située dans l’actuelle Syrie, sont légèrement plus récentes, remontant au 1er siècle de notre ère.

PHOTOGRAPHIE DE Annie Griffiths, National Geographic Image Collection

 

VIDER LES ÉTALS DU MARCHÉ NOIR

En plus des diverses menaces pesant sur les sites historiques et culturels, les pillages sont également une préoccupation majeure de l’UNESCO. Lors de troubles politiques, des manuscrits anciens, tableaux, statues et bijoux ont une fâcheuse tendance à disparaître.

« Les sites, lorsqu’ils sont détruits, sont aussi victimes de vols d’artefacts très importants et sans lesquels il est très difficile d’interpréter le rôle du site dans l’Histoire. Nous faisons donc tout notre possible pour qu’ils ne se retrouvent pas sur le marché noir. »

Si l’UNESCO ne possède pas les moyens logistiques pour mener l’enquête, elle peut cependant enclencher tout un service de surveillance pour accompagner les États dans leur traque.

« Nous l’avons déjà fait à plusieurs reprises : lorsque les manuscrits anciens de Tombouctou ont été volés, lors de la destruction des mausolées, nous avons prévenu les douanes de pays voisins pour les récupérer », se souvient M. Lazare Assomo. « Nous l’avons fait avec l’Afghanistan, l’Irak ou la Syrie, pour que leurs antiquités ne se retrouvent pas sur les marchés américains et asiatiques. Nous le faisons également en ce moment avec l’Ukraine. »

Afin de garantir la réussite de la surveillance des marchés, légaux ou non, l’UNESCO peut ainsi tenter de récupérer les artefacts volés en collaborant avec les douanes.

La restitution de biens culturels dérobés par d’autres gouvernements, tout particulièrement pendant l’époque coloniale, est également en ligne de mire de l'UNESCO.

« Le travail de l’UNESCO est de fournir les informations nécessaires pour renforcer [les capacités des États] à lutter contre le trafic en formant les douanes, la police et les institutions judiciaires », conclut le directeur de l’UNESCO.

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