Ce roi impitoyable a bâti la plus grande bibliothèque du monde
En 1850, la découverte de l’immense bibliothèque de tablettes cunéiformes du roi Ashurbanipal à Ninive a révélé des récits fascinants et les relations complexes que le royaume entretenait avec ses voisins.

Une pièce du palais de Sennacherib, situé à Nineveh. On y voit Austen Henry Layard dessiner des artefacts. Cette gravure apparaît dans son livre, paru en 1853, qui traite des fouilles menées à Nineveh.
Ashurbanipal était le plus puissant roi de l’Empire néo-assyrien. Il régna au cours de la deuxième moitié du 7e siècle av. J.-C. et était connu pour ses prouesses militaires impitoyables, ainsi que son habileté formidable à chasser le lion. Mais il était également bibliothécaire.
« Palais d’Ashurbanipal, roi de l’Univers, roi d’Assyrie ». Cette inscription atteste la propriété du roi sur l’une des 30 000 tablettes conservées dans sa bibliothèque de Ninive, capitale de son empire dans l’actuel Irak.
La découverte de la bibliothèque au 19e siècle par des archéologues britanniques bouleversa les études de l’empire d’Assyrie. Avant cela, les sources documentaires sur Ashurbanipal se résumaient à une référence dans la Bible et quelques récits fantasques de sa vie dans d’autres textes classiques rédigés plus tardivement.
La découverte des tablettes, sur lesquelles les scribes avaient imprimé des caractères cunéiformes à l’aide de roseaux, permit de découvrir les croyances, la liturgie, la médecine, la politique et la diplomatie du monde assyrien comme jamais auparavant. Parmi les nombreuses tablettes acheminées à Londres se trouvait un fragment de l’une des premières grandes œuvres littéraires de l’histoire : L’Épopée de Gilgamesh. Cette œuvre contient des récits, comme celui du déluge, que l’on retrouve également dans la Bible. Aux yeux des érudits du 19e siècle, il s’agissait d’une mine d’or.
À LA RECHERCHE DE NINEVEH
La Mésopotamie fascinait les érudits britanniques du 19e siècle. Cet intérêt venait des cités mentionnées dans la Bible. Parmi elles, on retrouve Ninive, une ville que le Livre de Jonas décrit comme malfaisante.
Depuis son abandon au début de la période islamique, les érudits européens savaient, avec plus ou moins de précision, où se trouvait Ninive. De plus, des références à la cité apparaissaient dans des registres écrits. En 1820, Claudius James Rich, diplomate et antiquaire britannique, dirigea la première fouille formelle de la ville, alors sous le contrôle ottoman. Il y découvrit un bas-relief et quelques tablettes aux inscriptions cunéiformes. L’archéologue britannique Austen Henry Layard mena les premiers travaux d’excavation de grande échelle entre 1847 et 1851. Layard était tombé amoureux de l’histoire mésopotamienne au cours d’un voyage qui l’avait conduit à travers l’Anatolie et la Syrie au début des années 1840. Ses travaux à Ninive mirent au jour les restes de magnifiques palais ornés de bas-reliefs illustrant des scènes de chasse, de guerre et de banquets. Ils furent bâtis par les deux plus grands rois néo-assyriens, Sennacherib (environ 705 à 681 av. J.-C.) et son petit-fils, Ashurbanipal.

La bibliothèque d'Ashurbanipal à Ninive. Recomposition de Fernand Le Quesne.
D’ANCIENNES BIBLIOTHÈQUES
Au cours du printemps de l’année 1850, l’équipe de Layard découvrit un grand nombre de tablettes aux inscriptions cunéiformes dans les chambres 40 et 41 du palais sud-ouest de Sennacherib à Ninive. Trois ans plus tard, l’archéologue irakien Hormuzd Rassam, le successeur de Layard, tomba sur un espace de stockage de tablettes similaires dans le palais nord, érigé par Ashurbanipal.
On commença alors à se représenter la Ninive du règne d’Ashurbanipal comme un centre culturel émergent. Vers la moitié du 7e siècle av. J.-C., le roi souhaita faire de sa capitale un lieu d’éducation capable de rivaliser avec Babylone, au sud. Babylone commençait à se rebeller contre le contrôle assyrien et, durant les campagnes d’Ashurbanipal contre la cité, ses forces pillèrent de nombreuses tablettes d’érudits et les ramenèrent à Ninive. Les scribes babyloniens furent également faits prisonniers et forcés à travailler dans les bibliothèques royales. Grâce à ces tactiques, les collections de Ninive s’enrichirent significativement. Les archives d’Ashurbanipal se remplirent de siècles de connaissances mésopotamiennes et permirent de sceller le statut de la capitale comme cœur intellectuel de l’Empire assyrien.
Les Assyriens avaient un mot pour ce que nous appelons bibliothèque : girginakku. Ce mot akkadien, utilisé sporadiquement du 7e au 2e siècle av. J.-C., se réfère à une pièce, en général un temple, où les érudits conservaient leurs tablettes. Il renvoie également aux contenus de la collection, qui étaient le plus souvent d’ordre littéraire, intellectuel, lexical, mathématique, médical, et divinatoire.
Les principaux utilisateurs des girginakku étaient les ummânu, ou « les hommes sages », des scribes qui se spécialisaient dans la magie et la divination. Ils observaient le ciel ou lisaient l’avenir dans les entrailles des animaux, un art appelé haruspicine. Ils pratiquaient également des guérisons par exorcisme ou en ayant recours à des herbes.
On pense qu’il y aurait eu jusqu’à quatre bibliothèques à Ninive : une dans chaque palais et deux autres dans les temples proches de Nabu (dieu de la sagesse) et d’Ishtar (la grande déesse de l’amour et de la guerre). En plus de ces lieux, la citadelle abritait des archives séparées pour y conserver les registres légaux et administratifs. Après la chute de l’Assyrie, ces documents furent, eux aussi, gravement endommagés, mais certains furent retrouvés et sont désormais conservés au British Museum. En 2016, le temple de Nabu et les artefacts qui demeuraient encore sur le site furent détruits par le groupe État islamique.
Parmi les tablettes découvertes à Ninive, beaucoup contenaient des colophons, des informations à la fin du texte, qui indiquaient qu’elles étaient écrites ou répertoriées pour le compte d’Ashurbanipal. En 1901, à l’aide des découvertes de Layard, John Willis Clark, érudit de Cambridge, émit une hypothèse quant à la disposition de la collection du roi. Selon lui, elle montrait plusieurs aspects notables d’une bibliothèque. Clark remarquait que « les tablettes [avaient] été triées selon les catégories suivantes : Histoire, droit, science, magie, dogme, légendes ». D’après les recherches de Layard, tout portait à croire qu’un fonctionnaire était responsable de la collection, et qu’elle possédait une sorte de catalogue.

Ashurbanipal enjolivait sa sagesse. Ce qui suit provient de « l’inscription des jours d’apprentissage » à propos de son éducation. Elle se lit presque comme un CV moderne :
[Marduk], le sage des dieux, m’a fait le don d’un esprit large [et] d’une connaissance considérable ; le dieu Nabû, le grand scribe, m’a octroyé, en présent, les préceptes de sa sagesse. Les dieux Ninurta [et] Nergal ont doté mon corps d’un pouvoir, d’une virilité [et] d’une force sans pareils. J’ai appris [l’art] du sage Adapa, le secret, les [légendes] cachées, tous les arts des scribes. Je suis en mesure de reconnaître les signes célestes et terrestres [et] d’[en] débattre parmi une assemblée d’érudits. […] J’ai lu avec dextérité les textes écrits dans les langues obscures des Sumériens et des Akkadiens, difficiles à interpréter.
Lorsque la force de Ninive commença à décliner, à la fin du 7e siècle av. J.-C., Babylone s’unit avec les Mèdes, leurs voisins, pour renverser le régime assyrien. En 612 av. J.-C., la coalition incendia Ninive, mettant fin à l’Empire assyrien.
DES CONSÉQUENCES ÉPIQUES
Plus de 30 000 tablettes et fragments, découverts par Layard, Rassam et d’autres excavateurs qui leur succédèrent, sont à présent conservés à Londres, au sein du British Museum.
Rédigés par des scribes babyloniens, ces artefacts offrent des informations précieuses sur les connaissances littéraires, scientifiques et administratives du Proche-Orient antique. Ils témoignent des échanges culturels qui existaient, non seulement entre l’Assyrie et Babylone, mais aussi entre les peuples voisins, y compris les Hébreux.
Dans les années 1860, l’assyriologue autodidacte George Smith trouva un emploi au British Museum. Il devait trier le grand nombre de tablettes découvertes à Ninive qui y étaient entreposées. Un jour, en 1872, cet érudit de trente-deux ans, entouré de fragments listant du bétail et des jarres de vin, se retrouva à lire une histoire. Il y était question d’une inondation et d’un oiseau que l’on envoya à la recherche de terres émergées. Les similitudes entre cette histoire et celle de Noé, relatée dans la Bible, étaient telles qu’on raconte que Smith se serait mis à danser tant il était enthousiaste.

Ce qu’avait découvert Smith était un fragment du plus vieux poème épique du monde, relatant les aventures du premier héros de la littérature : L’Épopée de Gilgamesh. Poussé à réaliser des miracles merveilleux, le roi Gilgamesh, à moitié divin, apprend à faire la paix avec sa mortalité.
Les histoires de Gilgamesh sont tirées de poèmes sumériens rédigés à la fin du 3e millénaire av. J.‑C. Les Babyloniens les arrangèrent plus tard sous la forme d’une longue épopée. Ashurbanipal convoitait et pilla la riche culture littéraire de Babylone. Il emporta la version en douze tablettes et l’entreposa dans sa bibliothèque. Même alors, elle devait être considérée avec respect et vénérée comme un texte ancien. C’est la version la plus complète de L’Épopée de Gilgamesh découverte à ce jour.
Les similitudes frappantes entre l’histoire de l’inondation et de l’arche de Noé, dans la Bible, firent sensation dans l’Angleterre de l’époque victorienne. Pour certains, cela affirmait la teneur historique de la Bible. Pour d’autres, cela soutenait l’idée que la Bible était un reflet culturel d’histoires mésopotamiennes, beaucoup plus anciennes. Aux yeux des historiens, cela démontrait les riches courants d’influence qui traversaient la région.


Cette tablette, reconstruite à partir de plusieurs fragments, contient des incantations pour se protéger des attaques de démons et de fantômes.
Liste de signes cunéiformes découverts dans le temple de Nabu. Le scribe a dessiné les objets dont les signes seraient dérivés.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.