L’Afrique du Sud interdit le commerce d’os de lions pour préserver l’espèce

Des milliers de squelettes de lions ont été expédiés en toute légalité vers l’Asie depuis l’Afrique du Sud. Les experts estiment que cela a encouragé leur commerce illégal, mettant potentiellement en danger les derniers lions sauvages du pays.

De Rachel Fobar
Publication 24 avr. 2023, 10:30 CEST
Pendant des années, les éleveurs de lions sud-africains ont exporté légalement les os de ces animaux, ...

Pendant des années, les éleveurs de lions sud-africains ont exporté légalement les os de ces animaux, principalement vers l'Asie où ils sont utilisés en médecine traditionnelle. Ceux-ci proviennent d’une entreprise de la province du Nord-Ouest. De nouvelles données révèlent l'ampleur de ce marché et la manière dont il a pu ouvrir la voie au commerce illégal.  

PHOTOGRAPHIE DE Brent Stirton, National Geographic

De nouveaux rapports révèlent que plus de 3 300 squelettes et carcasses de lions élevés en captivité en Afrique du Sud ont été légalement expédiés au Viet Nam, au Laos et ailleurs en Asie de l'Est et du Sud-Est entre avril 2016 et avril 2019. Cela équivaut presque au nombre d’individus sauvages du pays.

Cette découverte est importante car elle met en lumière les rouages du commerce mondial de parties provenant de grands félins, tant légal qu'illégal, qui pousse lions et autres animaux sauvages vers l'extinction.

L'Afrique du Sud compte presque 10 000 lions en captivité et seulement 3 500 à l'état sauvage. Dans les fermes privées et les lieux touristiques tels que le Lion & Safari Park, près de Johannesburg, les touristes paient pour caresser les animaux, les nourrir, ainsi que se promener et prendre des selfies avec eux.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Qui souhaite acquérir des os de lions et pourquoi ?

Le commerce n'a pas commencé avec les lions. Selon les défenseurs de la médecine traditionnelle chinoise, les os de tigres transformés en « vin » pourraient traiter des maladies telles que l'arthrite et les rhumatismes, mais également stimuler la libido, des affirmations qui ne sont pas étayées par la science. Le braconnage des tigres a fait chuter leur nombre, passant d'une centaine de milliers d’individus au début des années 1900 à environ 4 500 aujourd'hui. Quand en 2007 la Chine a renforcé les règles régissant le commerce des os de tigres, les os de lions sont devenus une alternative.

Pendant des décennies, les fermiers sud-africains ont élevé des lions pour en faire commerce. Un grand nombre des près de 300 fermes du pays, qui détiennent au moins 10 000 lions en captivité, se tournent vers les touristes qui souhaitent s'approcher des animaux, voire marcher avec eux ou caresser leurs petits. Certains éleveurs font payer des milliers de dollars aux chasseurs de trophées, leur garantissant ainsi de pouvoir abattre un lion pour sa tête, sa peau, ses dents ou ses griffes.

D'autres se concentrent sur l'approvisionnement du commerce international en os de lions. Ils affirment que ce dernier contribue à réduire le braconnage des 3 500 lions sauvages restants en Afrique du Sud. De nombreux défenseurs de l'environnement affirment toutefois qu'il provoque l'effet inverse, en normalisant l'utilisation des produits à base d'os de grands félins et en alimentant la demande. Un rapport de 2015 indique qu'en 1998, la Chine, le Viet Nam, le Laos, le Myanmar et la Thaïlande ont commencé à importer des lions vivants ainsi que des squelettes et des carcasses. Après 2007, les exportations d'os depuis l'Afrique du Sud ont été multipliées par six.

L’Afrique du Sud compte plus de 300 fermes d’élevage de lions. La ferme Doornkop, dans la province du Nord-Ouest, que l'on voit ici il y a dix ans, est l’une d’entre elles.

PHOTOGRAPHIE DE Brent Stirton, National Geographic

Alors que le nombre de lions élevés en captivité en Afrique du Sud s'est multiplié, l'opposition à cette pratique a également grandi. Celle-ci est décriée par les groupes de protection des animaux qui considèrent que les fermes, inhumaines, exploitent ces derniers. Le 6 août 2019, une décision de justice rendue à la suite d'un procès intenté par le National Council of Societies for the Prevention of Cruelty to Animals (NSPCA), organisme de protection animale, a imposé un moratoire sur l'exportation de squelettes et d'os de lions jusqu'à ce que les conditions de bien-être dans les fermes s'améliorent. Puis, en mai 2021, Barbara Creecy, ministre sud-africaine de l'Environnement, a annoncé l'intention du gouvernement de mettre un terme à l'élevage des lions en captivité, arguant qu'il nuisait à l'image du pays en tant que destination touristique souhaitant préserver la faune et la flore.

Selon Neil D'Cruze, responsable de la recherche sur la faune sauvage au sein de l'organisation mondiale à but non lucratif World Animal Protection, nourrir et soigner un lion coûte environ 4 500 euros par an, sans compter les principaux services vétérinaires, les salaires du personnel et l'entretien des installations, en particulier des clôtures électriques réglementaires. Ces dernières années, les fermes d'élevage de lions sont devenues moins lucratives et la perspective d'un arrêt de l'activité exerce une pression encore plus forte sur les éleveurs désormais à la recherche d’une nouvelle source de revenus. 

En Asie, les praticiens de la médecine traditionnelle utilisent depuis longtemps des os de tigre qu'ils transforment en « vin » pour traiter des maladies telles que l'arthrite et les rhumatismes. Le nombre de tigres ayant été réduit par le braconnage, ils se tournent de plus en plus vers les os de lions et d'autres grands félins.

PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

Ces dernières années, des rapports ont fait état de lions mourant de faim et vivant dans de sordides conditions. « Lorsque l’on élève des lions pour faire commerce de leurs os, on ne se soucie pas de leur apparence », a déclaré Ian Michler à National Geographic en 2019. « Parce qu'au bout du compte, ils vont juste finir dans un sac, un sac d'os qui ira en Asie. » 

Peu de choses ont été révélées publiquement sur le commerce légal d’os de lion en Afrique du Sud, et encore moins sur son pendant illicite. Il est pratiquement impossible de trouver des preuves de ce trafic. Les propriétés des fermiers peuvent s'étendre sur des centaines d'hectares, avec de nombreux endroits où cacher la contrebande. Par ailleurs, en ce qui concerne le moratoire de 2019, si aujourd’hui les autorités découvrent des squelettes ou des os de lion dans une ferme, les propriétaires peuvent simplement dire qu'ils les stockent dans l'espoir que l'Afrique du Sud légalise à nouveau ce commerce.

Des inspecteurs en protection animale ont constaté début 2019 que les lions de la ferme Pienika, dans la province du Nord-Ouest, étaient en surpopulation, certains malades et proches de la mort. Andreas Peens, l'avocat de Pienika, a déclaré que les inspecteurs avaient exagéré la gravité de l'état des lions, qu'ils avaient reçu des soins vétérinaires et que la surpopulation était temporaire.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Des journalistes de l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), réseau mondial de journalisme d'investigation, en exclusivité avec National Geographic, ont fait des révélations sur le commerce des os. Ils ont obtenu des données sur les exportations d'animaux sauvages depuis l'Afrique du Sud qui, combinées à des archives publiques, à des informations fournies par la fondation EMS, organisation à but non lucratif de protection de la faune sauvage, et à des reportages sur le terrain, notamment par National Geographic, permettent de se faire une idée de l'ampleur et de la portée de ce commerce.

Les rapports de l'OCCRP révèlent l'existence de réseaux qui ont orchestré le commerce d’os, impliquant des vendeurs, des intermédiaires et des acheteurs. Ceux-ci ont contribué à établir une demande régulière d'os de lion comme alternative à celui de tigre. 

Les conclusions de l'étude ont donné du crédit aux experts en criminalité liée aux espèces sauvages qui affirment que le commerce légal a servi de couverture à des syndicats criminels pour faire passer en contrebande des os de lion dans le monde entier. Le commerce illégal d'espèces sauvages représente plusieurs milliards d’euros.

En 2012, des os de lions chassés dans une ferme de la province du Nord-Ouest sont suspendus pour sécher avant d'être expédiés à l'étranger.

PHOTOGRAPHIE DE Brent Stirton, National Geographic

« Le commerce légal d'espèces sauvages est la plus grande menace pour ces dernières », déclare Steve Galster, fondateur et responsable des enquêtes mondiales pour Freeland, une organisation à but non lucratif qui s'efforce de mettre un terme au trafic d'espèces sauvages et d'êtres humains.

 

« HORRIBLE À VOIR »

Dans une ferme de la province de l'État libre, des dizaines de lions fixent un journaliste de National Geographic derrière une clôture électrique. Il est conseillé de ne pas regarder les mâles dans les yeux, ils pourraient le prendre comme un défi et même sauter sur la clôture. Des plumes de poulet et des carcasses de vaches tapissent les enclos des lions dépourvus de toute ornementation. Des algues vertes flottent sur l'eau des abreuvoirs. Des excréments liquides nauséabonds, résultant peut-être d'une maladie ou d'un régime à base de viande avariée, putrides à cause de la chaleur, coulent en flaques sur le sol.

La ferme est probablement une « vitrine » où il est possible d’évaluer les mâles et choisir celui à abattre dans le cadre de la chasse aux trophées. À ces fins, ce lion sera transporté par camion jusqu'à une ferme sœur dans la province du Nord-Ouest après un délai de quatre-vingt-seize heures lorsque la loi l’exige. Celle de l'État libre, quant à elle, oblige les éleveurs à relâcher les lions trophées dans un enclos d'environ 1 000 hectares trente jours avant leur chasse. 

Les fermes d'élevage de lions d'Afrique du Sud ont pour réputation d’être secrètes, explique Reinet Meyer, inspectrice principale à la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA), qui documente les violations des lois sur le bien-être des animaux et porte plainte contre les auteurs de ces infractions. Les fermes cachent souvent une multitude d'horreurs, déplore-t-elle : des enclos exigus, surpeuplés et souillés d'excréments ; des lions atteints de gale, une affection parasitaire de la peau, et d'autres maladies ; des animaux sous-alimentés à la peau flasque et aux os saillants.

Lorsque les inspecteurs sont retournés à Pienika, ils ont trouvé plus d'une douzaine de lions et de tigres morts dans un congélateur. Andreas Peens a reconnu la présence des lions morts dans ce dernier, affirmant qu'ils étaient soit mort-nés, soit morts peu après leur naissance, et que Jan Steinman, propriétaire de la ferme, prévoyait d’en faire « des trophées ou des ornements » pour sa collection.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

En mars 2022, selon une déclaration sous serment confidentielle communiquée à l'OCCRP, des inspecteurs de la SPCA ont effectué une visite inopinée à Mooifontein, une autre ferme de l'État-Libre où ils ont trouvé des lions aux côtes saillantes enfermés dans des enclos sales et surpeuplés. De petits lionceaux placés dans de minuscules caisses étaient séparés de leurs mères. D’après les constatations des inspecteurs, des os et des morceaux de corps ont été trouvés dans la propriété, résultant de décès non signalés. L'état des animaux était « horrible à voir et ne correspondait absolument pas aux normes », a écrit l'un d’entre eux. 

Dean Loser, propriétaire de Mooifontein, n'a pas répondu à la demande de commentaire de National Geographic.

En avril 2019, la NSPCA a envoyé des inspecteurs à Pienika, une ferme située dans la province du Nord-Ouest. Ceux-ci ont déclaré avoir trouvé trente-quatre lions dans un enclos ne pouvant en accueillir que trois au maximum, vingt-sept lions souffrant de gale et trois lionceaux agités, incapables de marcher et probablement atteints de ce qu'un vétérinaire a diagnostiqué plus tard comme une infection cérébrale.

Le 20 juillet 2019, National Geographic a visité Pienika suite à l'invitation du propriétaire Jan Steinman et de son avocat, Andreas Peens. Les lions semblaient en bonne santé et les enclos propres. « C'est la réalité », a déclaré le directeur de la ferme, Marius Griesel. Andreas Peens a affirmé que la NSPCA avait exagéré la condition des lions, que la surpopulation était temporaire et que les animaux recevaient des soins vétérinaires. Il a déclaré que la situation avec la NSPCA n'était qu'un malentendu qui avait créé une « querelle » entre la NSPCA et Jan Steinman.

Un crâne et une colonne vertébrale de lion sont exposés dans une clinique vétérinaire de Pretoria. Il est difficile de trouver des preuves du commerce illégal d'os dans les fermes d'élevage de lions qui peuvent s'étendre sur des centaines d'hectares.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Trois jours après notre visite, la NSPCA est retournée à Pienika. Cette fois, les inspecteurs ont trouvé plus d'une douzaine de carcasses de jeunes lions et tigres dans des congélateurs et deux lionceaux cachés dans un hangar, souffrant probablement de la même infection cérébrale que ceux observés lors de l'inspection d'avril.

Andreas Peens a reconnu que des lions morts se trouvaient dans le congélateur mais a déclaré que cela ne constituait pas un délit. Il a expliqué que les lions étaient soit morts-nés, soit morts peu après leur naissance, et que Jan Steinman avait l'intention d’en faire « des trophées ou des ornements » pour sa collection.

Une peau de lion sèche sur un marché de Johannesburg.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Lorsque Douglas Wolhuter, de la NSPCA, a ouvert le congélateur de Pienika et découvert les lionceaux morts, il est resté « sans voix », a-t-il confié à l'époque. « Je me suis demandé comment ces animaux avaient pu mourir, s’ils avaient souffert dans la mort ». Il a déclaré que cette scène le hantait. « C'est ce genre de choses qui pèse sur votre conscience, parce que cela aurait peut-être pu se passer différemment si vous l'aviez su avant. »

En février 2023, Jan Steinman a perdu un procès en diffamation contre la NSPCA. Il est actuellement poursuivi pour acte de cruauté.

 

LES EXPORTATEURS D'OS

L'aéroport international O.R. Tambo de Johannesburg est le plus fréquenté d'Afrique. Avant la pandémie de COVID-19, vingt-et-un millions de personnes y transitaient chaque année, ainsi que des centaines de milliers de tonnes de marchandises destinées à des pays du monde entier, dont des milliers de squelettes et de carcasses de lions mentionnés dans des documents d'exportation. 

Ce ne sont généralement pas les fermes d'élevage de lions qui commercialisent les os. Les exportateurs, essentiellement des taxidermistes, font les intermédiaires entre les éleveurs et les acheteurs dans la chaîne d'approvisionnement. Ils nettoient et traitent les parties provenant des lions, puis obtiennent des certificats d'exportation dans le cadre de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), l'organisme qui réglemente le commerce mondial des espèces sauvages et de leurs produits dérivés.

Selon les données d'exportation, ce sont ces cinq entités qui ont expédié le plus grand nombre de squelettes à l'étranger au cours des trois années précédant avril 2019 : Clifton Trading, dirigée par Gavin Oberholzer ; Sandra Linde Taxidermy, détenue par Sandra et son fils, Johann Linde ; Andries Van Tonder ; S.J. Alberts ; et Hermanus De Jager.

Andries Van Tonder et Gavin Oberholzer n'ont pas répondu aux questions envoyées par les journalistes de l'OCCRP. Contactés, Johann Linde et Hermanus De Jager se sont refusés à tout commentaire.

Les lions de la ferme Pienika étaient nourris de poulets mis au rebut et parfois d'une vache provenant d'un abattoir voisin. Ils recevaient également des compléments alimentaires à base de vitamines. Un vétérinaire a confié que ce régime était « tellement drastique » qu'il lui donnait la chair de poule.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

En octobre 2022, S.J. Alberts a affirmé à l'OCCRP qu'il n'exportait plus d'os de lion depuis 2018 et qu'il avait toujours agi dans le respect de la loi. « Je suis conscient que le commerce d'os de lion est répugnant pour la plupart des gens, et je ne compte pas justifier mon implication. Tout ce que je peux dire, c'est que si je pouvais revenir en arrière, je ne m’impliquerais probablement pas », a-t-il déclaré.

Sandra Linde Taxidermy a exporté plus de 1 300 squelettes et carcasses de lions au cours de cet trois années, ce qui en fait le plus grand fournisseur. Toutes les cargaisons ont été expédiées à des entreprises et des particuliers vietnamiens. 

En 2011, le ministère de l'Environnement a envoyé une lettre au parlement sud-africain désignant Sandra Linde Taxidermy, entre autres, comme fournisseur d'os de lion légaux de Vixay Keosavang, considéré comme le chef de Xaysavang. Ce réseau de trafic d'espèces sauvages, basé au Laos, est l’un des plus tristement célèbres d'Asie. Selon Julian Rademeyer, directeur de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, organisation mondiale qui lutte contre la criminalité organisée transnationale et qui a fait un rapport sur le réseau, Xaysavang est lourdement impliqué dans le commerce d'os de lion depuis 2008 environ.

Les arrestations de trafiquants, ainsi que les saisies de produits de contrebande d'espèces sauvages dans les aéroports et les ports, ont fragilisé le réseau Xaysavang au cours de la dernière décennie, explique Julian Rademeyer. Le commerce illicite d'espèces sauvages est toutefois plein de ressources. « Ils évoluent et s'adaptent assez rapidement et aisément. De nouveaux acteurs apparaissent, de nouveaux réseaux se créent et le commerce se poursuit. »

Le secrétariat de la CITES, basé à Genève, a refusé de répondre aux questions de l'OCCRP sur le commerce d'os de lion en Afrique du Sud, déclarant que l'application des réglementations du traité relevait de la responsabilité de l'autorité de gestion de la CITES de chaque pays membre.

Le ministère de l'Environnement, qui remplit cette fonction, a déclaré à National Geographic qu'« il existe actuellement un moratoire sur l'exportation d'os de lions et de produits dérivés en provenance d'Afrique du Sud » et a refusé de faire d'autres commentaires.

 

DES SUBTERFUGES DE DISSIMULATION

La révélation de l'OCCRP selon laquelle plus de 3 300 squelettes et carcasses de lions ont été exporté depuis l'Afrique du Sud ces dernières années ne reflète probablement pas l'ampleur des exportations. On peut supposer que les saisies ne représentent qu'une fraction de l'ensemble du commerce illégal, les autorités ne pouvant pas tout intercepter.

Un moyen courant de contourner le système consiste à sous-déclarer le nombre de squelettes contenus dans une cargaison légale. Prenons l'exemple d'un chargement de squelettes de lions envoyé en Thaïlande en octobre 2017 par Clifton Trading. Les documents d'accompagnement, soit la lettre de transport aérien, la liste de colisage, le permis d'exportation délivré par le représentant sud-africain de la CITES et les documents d'importation, font état de trente-sept squelettes. Un squelette de lion pèse entre 10 et 17 kilogrammes, de sorte que la cargaison devrait tout au plus peser moins de 635 kilogrammes. Or, les documents indiquent que le poids varie entre 680, 845 et 955 kilogrammes. Cela signifie que la cargaison aurait pu contenir entre quarante et quatre-vingt-quinze squelettes, et que Clifton Trading aurait pu envoyer plus d'ossements que ce qu'elle avait déclaré. 

En 2019, Michael 't Sas-Rolfes, spécialiste en économie de l’environnement, a déclaré à National Geographic qu'il pourrait exister une autre explication à ces variations. Les négociants peuvent expédier des « carcasses relativement fraîches, sur lesquelles sont parfois encore attachés des morceaux de chair en décomposition », plutôt que des squelettes correctement séchés, plus légers, explique-t-il.

Sous-déclarer le nombre de produits dans une cargaison est « très courant », déclare Vanda Felbab-Brown, chargée de recherche en politique étrangère à la Brookings Institution et auteur d'un livre sur le trafic d'espèces sauvages. « C’est un pari risqué. »

En Chine, une boutique de cadeaux propose à la vente une bouteille de « liqueur renforçatrice pour les os » et des bocaux contenant des organes de tigre conservés.

PHOTOGRAPHIE DE Qilai Shen, Panos Pictures, Redux

L'enquête de l'OCCRP a révélé d'autres anomalies dans certains documents. Hermanus De Jager, l'un des principaux exportateurs sud-africains, a indiqué comme adresse commerciale, dans la banlieue de Johannesburg, ce que l'OCCRP a identifié comme un salon de massage. Ainthaphone Trading, un importateur laotien, a quant à lui renseigné comme adresse l'aéroport international de Vientiane. Certains importateurs n’ont même donné aucune adresse, se contentant du nom d'un district ou d'une province.

« Si vous effectuez une transaction légitime, pourquoi utiliser une fausse adresse pour l'expédier ? » s’interroge Julian Rademeyer. « Cela indique simplement que l'on tente de dissimuler la destination finale de la cargaison ». Ou son origine, ajoute-t-il. 

Entre 2014 et 2019, près de 80 % des os de lion exportés depuis l'Afrique du Sud vers le Laos ont été envoyés à trois entreprises : Somaok Phaimany, Ainthaphone et Sinthavy Imports.

Dans certains cas, les adresses des acheteurs menaient à des maisons, à d'autres entreprises ou à des appartements. Lorsqu'un chercheur de l'OCCRP a appelé le numéro de téléphone indiqué par Lilavady, une autre entreprise d'importation, il a été redirigé vers JHA Trading Co, un magasin spécialisé dans les cadeaux d'entreprise.

Lilavady et Sinthavy Imports n'ont pas pu être jointes. Ainthaphone n'a pas répondu aux questions de l'OCCRP. Somaok Phaimany n'a pas répondu à la demande de commentaire de National Geographic.

Le représentant CITES du Laos n'a pas répondu aux demandes de commentaires de l'OCCRP.

 

LA FIN D’UN BUSINESS JUTEUX

Les lions d'élevage d'Afrique du Sud, qui rapportaient autrefois beaucoup d'argent, constituent aujourd'hui une contrainte financière. Le fait de caresser des lionceaux est de plus en plus controversé parmi les défenseurs du bien-être animal. En 2016, le gouvernement américain a restreint les importations de trophées de lions élevés en captivité, un revers majeur pour les éleveurs sud-africains, les chasseurs du pays représentant plus de la moitié des revenus tirés de cette activité. La déclaration du ministère de l'Environnement de 2021 sur l'intention du gouvernement de fermer ces élevages ne fait qu'aggraver les problèmes des éleveurs. 

À la ferme de l'État-libre, le directeur passe en revue ses animaux. Une trentaine de lionceaux miaulent et s'approchent de la clôture de leur enclos. La puanteur des excréments est insoutenable. De nombreux lionceaux ont le ventre gonflé, probablement à cause de la malnutrition ou de parasites.

Depuis l'annonce du gouvernement, le directeur a déclaré que la ferme avait séparé des mâles et des femelles afin de ralentir le taux de reproduction. Entre-temps, le nombre de chasses proposées a été augmenté, bien qu'avec la perte des chasseurs de trophées américains qui payaient des sommes importantes pour abattre un seul lion, parfois jusqu’à 45 500 euros, chaque chasse ne rapporte plus qu'environ 10 000 euros.

À la ferme Pienika, le perchoir d'un lion surplombe l’enclos de celui-ci. Avec le déclin de l'industrie du lion en captivité, « il y a clairement un marché qui s'est développé pour les personnes essayant de se débarrasser des os », déclare Julian Rademeyer, directeur de Global Initiative Against Transnational Organised Crime.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Si les élevages doivent mettre la clef sous la porte, il espère que les éleveurs bénéficieront d'un délai de cinq ans pour mettre fin à leurs activités. Ainsi, dans l'intervalle, ils pourront gagner de l'argent grâce à la chasse. Dans le cas contraire, il ne sait pas très bien ce qu'il adviendra de ses lions et de tous ceux en captivité.

Même si les pays d'Asie déploient collectivement des efforts pour modifier des pratiques culturelles de longue date, la demande d'os de lions ne disparaîtra pas du jour au lendemain. 

« Il existera toujours des acheteurs d’os de lions », affirme Julian Rademeyer. « Mais où vont-ils dorénavant les trouver ? »

Cet article est basé sur un reportage de Khadija Sharife, de l'OCCRP, qui a passé plus d'un an à enquêter sur le commerce d'os de lion en Afrique du Sud. Rachael Bale a contribué aux recherches.

Wildlife Watch est une série d'articles d'investigation entre la National Geographic Society et les partenaires de National Geographic au sujet de l'exploitation et du trafic illégal d'espèces sauvages. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles ainsi qu'à nous faire part de vos impressions à l'adresse ngwildlife@natgeo.com.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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