Les pyramides du Soudan, vestiges d’une des premières civilisations d’Afrique

Les mystérieux pharaons de Nubie (dans le Soudan actuel) ont érigé des centaines de tombeaux et de temples rivalisant avec ceux du Caire.

De Emma Thomson
Publication 9 janv. 2023, 16:26 CET
Une « haboob » (tempête de sable) balaie les pyramides de Méroé, au Soudan. La plupart des 41 tombeaux ...

Une « haboob » (tempête de sable) balaie les pyramides de Méroé, au Soudan. La plupart des 41 tombeaux du site abritent des rois et reines du puissant royaume de Koush (900 av. J.-C. - 400 apr. J.-C.), qui ont régné sur un vaste territoire du centre de la vallée du Nil.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Les grandes civilisations antiques du Soudan ont pu compter sur l’agriculture pour prospérer et ériger de majestueux tombeaux et temples en l’honneur de leurs dieux, rois, reines et membres de la noblesse. De cette fièvre bâtisseuse sont sorties de terre quelque 255 pyramides, soit plus du double de celles érigées par l’Égypte voisine.

Pourtant, rares sont les touristes occidentaux à avoir vu ces massives reliques en grès. Le secteur du tourisme au Soudan a en effet pâti de deux guerres civiles (1956-1972 et 1983-2005) ainsi que de la lutte pour l’indépendance, qui a abouti à la création du Soudan du Sud en 2011.

Le temple de Soleb a été érigé au 14e siècle av. J.-C. par le pharaon Amenhotep III dans l’actuel Soudan. Les visiteurs peuvent y admirer ses colonnes massives et ses splendides reliefs.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Il est actuellement déconseillé de se rendre au Soudan en raison des troubles civils résultant du coup d’État de 2021. Mais lorsque les tensions se seront apaisées, le pays vous offrira la chance unique de camper loin de la foule au pied des pyramides antiques et d’en apprendre davantage sur le règne mystérieux des méconnus pharaons noirs. Laissez-vous tenter par un road-trip organisé le long de la vallée du Nil, qui vous emmènera du sublime temple de Soleb à Méroé, une cité antique inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO qui compte le plus grand nombre de pyramides au monde.

 

UNE VILLE JADIS GLORIEUSE

La Nubie s’étendait autrefois d’Aswan, en Égypte, jusqu’à la ville soudanaise actuelle de Khartoum, au sud. Elle a été le berceau d’une des premières civilisations d’Afrique, le Royaume de Koush, dont les rois surnommés « les pharaons noirs » ont conquis l’Égypte en 747 av. J.-C. et régné sur ce vaste territoire pendant près d’un siècle.

Les berges du plus long fleuve au monde, le Nil, ont été le théâtre de ces luttes d’influence. Prenant sa source dans le lac Victoria, au sud, avant de se jeter dans la mer Méditerranée, au nord, le célèbre cours d’eau était considéré comme la source de la vie elle-même en raison de sa crue annuelle, qui fertilisait la terre pour la culture.

Neuf heures de route sont nécessaires depuis la capitale du Soudan, Khartoum, pour rallier Soleb et son temple. Celui-ci est le mieux conservé du pays et l’édifice le plus méridional érigé par Amenhotep III, le pharaon égyptien qui a également fait construire les temples de Luxor. Il était jadis gardé par les Lions de Prudhoe, une paire de félins en granite rouge délicatement sculptée, désormais exposée au British Museum de Londres, qui porte des inscriptions de Toutankhamon, réalisées au cours d’une visite de l’enfant-roi.

La nécropole nord de Méroé compte 41 tombeaux, dont 38 appartiennent à des monarques ayant régné sur la région entre 250 av. J.-C. et 320 apr. J.-C.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Nadeem Abduraziq Mohammed visite la ville antique de Kerma, au Soudan, en juillet 2021. Kerma a été occupée pendant au moins 8 000 à 10 000 ans avant de connaître son apogée vers 1 800 av. J.-C., lorsqu’elle est devenue la capitale du Royaume de Koush.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Si vous montez à bord d’une petite barge dans le village de Wawa pour rejoindre la berge ouest du Nil, vous apercevrez les colonnes en grès de la salle principale de Soleb, dont les bas-reliefs représentent des Assyriens faits prisonniers de guerre par les pharaons noirs, mains liées derrière le dos.

(À lire : Koush, le royaume perdu des pharaons noirs.)

À quelques kilomètres au sud de Soleb, en retrait des tentes où les locaux servent de petits verres de thé au bord du Nil, se trouve Kerma. Fondée il y a environ 5 500 ans, l’ancienne capitale du Royaume de Koush s’est développée autour d’un immense temple en adobe baptisé le « Defuffa de l’Ouest ». À son apogée, la ville comptait 10 000 habitants. Aujourd’hui, seules des hirondelles nicheuses vivent encore parmi ses ruines en briques crues. L’une des plus anciennes nécropoles d’Afrique se trouve à quelques encablures de là.

Fragment d’un relief photographié non loin de la nécropole de Kerma. Cette région du Soudan est habitée depuis le Paléolithique.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

TOMBEAUX ENSORCELANTS ET RELIEFS IMPRESSIONNANTS

Lentement avalée par le sable, Vieux Dongola se trouve à un peu plus d’une heure de route en direction du sud. Fondée en tant que forteresse en 600 apr. J.-C., la ville est devenue par la suite la capitale du royaume nubien médiéval de Makurie. Elle s’est développée et des palais, des maisons et des églises chrétiennes y ont été érigés. Vieux Dongola était une escale majeure sur la Darb al-Arba’in (dite la « route des quarante jours ») que des milliers de caravanes de dromadaires empruntaient pour transporter ivoire et esclaves entre la ville soudanaise du Darfour et l’Égypte.

L’édifice le mieux conservé du site est l’Église des vieilles colonnes en granite. Sa Salle du Trône, bordée de piliers clairs, a été transformée en mosquée en 1317 (qui a été utilisée jusqu’en 1969). Les touristes peuvent aujourd’hui la visiter, tout comme le cimetière islamique adjacent qui abrite des qoubbas, ces tombeaux du 17e siècle surmontés d’un dôme qui les rend si reconnaissables.

À partir de Vieux Dongola, le Nil fait une boucle vers l’est, avant de rejoindre El-Kourru, une nécropole utilisée par la famille royale du Royaume de Koush. Contrairement à ce que faisaient les Égyptiens, les chambres funéraires nubiennes se trouvent sous les pyramides et non pas en leur sein.

Tahani Abdulaziz prend une photo avec sa famille lors d’une visite à Kerma.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Les entrées menant aux chambres, dont la plus importante est celle  du tombeau du roi Tanoutamon, mort vers 653 av. J.-C., sont dissimulées par des tunnels en adobe. Un escalier aux marches inégales et peu espacées plonge dans la pénombre avant que le faisceau d’une lampe torche dévoile deux chambres surmontées d’un dôme qui communiquent. Leurs murs en gypse blanc sont recouverts de fresques chargées aux couleurs ocre et jaune.

Sur le mur du fond est représentée une scène saisissante : la pesée du cœur de Tanoutamon contre une plume de Maât, la déesse de la vérité. Les Koushites croyaient que cela permettait de comptabiliser les bonnes et les mauvaises actions d’une personne dans le but de savoir si son âme (ici, celle du roi) irait au paradis.

D’autres sépultures royales se dressent vers le ciel à Nouri, en amont du fleuve. On comptait autrefois plus de 70 de ces pyramides plus petites et plus pentues ; il n’en reste désormais que 20. Les tombeaux les plus connus appartiennent au roi Taharqa, le pharaon noir qui a conquis l’Égypte, et au roi Nastasen (à cause de de l’élévation du niveau des nappes phréatiques, les archéologues ont dû faire de la plongée pour accéder à sa chambre funéraire).

(À lire : Extraordinaire : plonger sous une pyramide.)

Nouri était la nécropole royale de la ville voisine de Napata, première capitale du Royaume de Koush. La nécropole et les ruines de la ville sont séparées par le Nil de Gebel Barkal, un promontoire de grès de plus de 100 mètres de haut. Depuis son sommet, vous pouvez admirer les ruines de Nouri, y compris les rangées de piliers fissurés et les paires de béliers géants en pierre, aux yeux et aux oreilles rongés par le temps.

À l’ouest de Gebel Barkal s’élèvent les ruines d’un portique en pierre menant au Temple de Mout, l’épouse d’Amon. Des projecteurs illuminent ses fresques murales délicates, qui relatent le couronnement de Taharqa dans des coloris ocre, bleu foncé et blanc cassé.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

PLUS GRAND ENSEMBLE DE PYRAMIDES AU MONDE

Le Nil passe ensuite devant Méroé, la capitale du Royaume de Koush jusqu’à l’effondrement de l’empire en 400 apr. J.-C. Le site abrite les pyramides les mieux conservées du Soudan. On en dénombre plus de 200, disséminées à travers le désert. Leur base en granite et grès est décorée de gravures d’éléphant, de girafe et de gazelle, preuve que la région abritait autrefois des plaines fertiles.

Des touristes soudanais explorent Gebel Barkal en escaladant le petit promontoire, considéré comme sacré depuis des milliers d’années. Une dizaine de pyramides sont également disséminées au pied de la montagne.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

« C’est le plus grand ensemble de pyramides au monde, rapporte Mahmoud Suliman, archéologue et gestionnaire du site de Méroé. Au moment de la révolution de 2019, les pyramides étaient représentées sur les panneaux, dans les publicités et sur des tableaux. Cela nous a rapprochés, nous les Soudanais, car elles sont étroitement liées à notre sentiment identitaire ».

Comme l’a écrit Hérodote, ces structures semblent résister au sable, le mettant au défi de les ensevelir. L’origine de leur construction est en effet un acte de résistance. Au 3e siècle av. J.-C., le roi koushite Arakamani (Ergamenes), lassé des grands prêtres assoiffés de pouvoir du Royaume de Méroé, les a tous faits assassinés lorsque ces derniers lui ont ordonné de se suicider.

Cette rébellion a ouvert la voie à une nouvelle ère culturelle : le dieu égyptien tout-puissant Amon-Rê a été remplacé par le dieu-lion Apédémak ; l’alphabet méroïtique a été créé (il n’a toujours pas été déchiffré) ; et les reines guerrières baptisées « kandakes » étaient cheffes des armées. Dans les tombeaux, les gravures représentant des rois sont plus grandes que celles des dieux. Vous ne verrez pas ça en Égypte. Ici, les rois avaient le contrôle sur tout, sauf la mort.

Le message est fort et il a inspiré une nouvelle vague de fierté nationale. À l’instar de la Grèce antique qui a grandement influencé la culture européenne actuelle, la Nubie a fait de même avec le Soudan. C’est la base de l’identité du pays et de sa perception de lui-même. En connaissant son histoire, le Soudan pourrait ainsi aller de l’avant.

« Il y a eu des rois et des reines très populaires, explique Aya Allam, artiste martial soudanaise basée à Khartoum. Ils nous rappellent que nous étions jadis une grande nation et que nous pouvons le redevenir ».

Une pyramide dissimule un tombeau à Méroé, au Soudan. Les rois et les reines du Royaume de Koush étaient enterrés sous ces structures extrêmement pentues pouvant mesurer entre neuf et 30 mètres de haut, mais bien plus petites que les pyramides égyptiennes.

PHOTOGRAPHIE DE Nichole Sobecki, National Geographic

Emma Thomson est journaliste de voyage britannique. Découvrez son travail sur Instagram.

Basée au Kenya, Nichole Sobecki est photographe. Découvrez son travail sur Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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