Au fil des siècles, la chasse aux sorcières a fait des milliers de victimes

Il fut un temps où les procès pour sorcellerie étaient courants en Europe et en Amérique du Nord, mais ce phénomène de superstition et d'hystérie collective a condamné des milliers de personnes à des destins particulièrement atroces à travers l'Histoire.

De Daniel S. Levy
Publication 11 mai 2022, 16:36 CEST
Joan of Arc

Les Anglais ont accusé Jeanne d'Arc de sorcellerie, l'ont exécutée le 30 mai 1431, et ont brûlé son corps à trois reprises.

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Comptant parmi les événements les plus tristement célèbres de l’Histoire, les chasses aux sorcières entraînèrent la torture et la mort de milliers de personnes, pour la plupart des femmes. Certains des procès pour sorcellerie les plus célèbres eurent lieu en France au 15e siècle, en Écosse au 16e siècle et dans le Massachusetts au 17e siècle. Dans chacun de ces cas, les victimes furent condamnées à tort, souvent torturées, puis exécutées : une histoire à la fois fascinante et particulièrement horrible.

 

LES GUÉRISSEUSES ET ENCHANTERESSES

La notion de sorcellerie, qui consiste en la manipulation des événements du quotidien par le biais de la magie, remonte à l’Antiquité. Le code de Hammurabi, qui date du 18e siècle avant notre ère, prévoyait des sanctions pour la sorcellerie. En général, les sorcières pouvaient être soit bonnes, soit mauvaises, pratiquant la magie blanche pour aider les autres ou la magie noire pour leur nuire.

Vue détaillée du code de Hammurabi datant du 18e siècle avant notre ère, avec sa liste de lois, ses punitions du type « œil pour œil », et ses peines pour sorcellerie.

PHOTOGRAPHIE DE Image of Diorite stela with Code of Hammurabi, De Agostini Picture Library, G. Dagli Orti, Bridgeman Images

Les personnes qui la pratiquaient étaient souvent des femmes. Leurs voisins faisaient appel à elles pour guérir les maladies, aider les mères à accoucher et retrouver les objets perdus. Mais ces femmes pouvaient également être accusées d’être à l’origine de toutes sortes de maux : de la maladie à la mort, des tempêtes aux tremblements de terre, ou encore des sécheresses aux inondations.

Certaines femmes dotées de tels pouvoirs étaient même vénérées comme des divinités, comme dans la Grèce antique. En tant que principale déesse grecque de la magie et des sortilèges, Hécate contrôlait la terre, les cieux et les mers. Et l’enchanteresse grecque Médée aida Jason et les Argonautes à acquérir la Toison d’or, le manteau de laine magique d’un bélier volant.

Vase grec datant du 5e siècle avant notre ère représentant Circé, qui a enchanté les hommes d'Ulysse sur l'île d'Ææa.

PHOTOGRAPHIE DE Image of Vase portraying Circe, De Agostini Picture Library, G. Dagli Orti, Bridgeman Images

Toutefois, bien que certaines de ces personnes pratiquant la magie furent bonnes, celles qui étaient accusées de jeter des sorts impies, de se métamorphoser et de pervertir les lois des cieux suscitaient la peur. La Bible met en garde contre un tel mal, avec le livre de l’Exode qui ordonne : « Tu ne laisseras point vivre la sorcière » (Exode 22:18) et le Lévitique « Si un homme ou une femme ont en eux l’esprit d’un mort ou un esprit de divination, ils seront punis de mort ; on les lapidera : leur sang retombera sur eux. » (Lévitique 20:27).

 

DES BOUCS ÉMISSAIRES EN EUROPE

Le Moyen Âge ne rendit pas la vie des sorcières plus facile. La peste noire fit des ravages en Europe et les guerres de religion firent croire aux populations que des forces malveillantes et contre nature, telles que les sorcières et les loups-garous, étaient à l’œuvre pour détruire la société.

Les sorcières devinrent un bouc émissaire facile pour de nombreux papes, notamment Innocent VIII au 15e siècle, dont les inquisiteurs ciblaient principalement les femmes, l’Église estimant qu’Ève était à l’origine de l’existence même du péché dans le jardin d’Éden. Les autorités mobilisaient les citoyens pour débusquer les coupables. Les accusations de sorcellerie découlaient d’événements banals tels que de petites disputes ou des griefs. La torture, pour obtenir des aveux, venait ensuite. Une fois la volonté de la victime brisée par le bourreau, les autorités la forçaient à en nommer d’autres, puis les faisaient pendre ou brûler sur le bûcher.

Le Malleus maleficarum, ou « Marteau des sorcières », est un guide du 15e siècle pour trouver et punir les personnes considérées comme impies.

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Jeanne d’Arc, une jeune paysanne vivant dans la France médiévale de la guerre de Cent Ans, entendit des voix lui disant de combattre les Anglais. Vêtue comme une guerrière, elle aida à libérer la ville d’Orléans, revigorant le moral des troupes françaises. Lorsque les Anglais capturèrent Jeanne, alors âgée de 19 ans, ils l’accusèrent de sorcellerie et la brûlèrent sur le bûcher en 1431. Le pape Benoît XV canonisa Jeanne en 1920, faisant d’elle la seule personne à avoir été reconnue comme sainte après avoir été condamnée pour hérésie.

(À lire : Jeanne d’Arc, récit dun procès truqué.)

 

LA SORCELLERIE CHEZ LES BRITANNIQUES

Dans les îles britanniques, la sorcellerie atteignit les plus hautes sphères du pays. Anne Boleyn, l’épouse d’Henri VIII pour qui il romput avec l’Église catholique en 1533, ne lui donna pas l’héritier mâle qu’il désirait. Reconnue coupable en 1536 d’adultère et de trahison, Anne fut décapitée à la tour de Londres. Après son exécution, elle fut accusée d’être une sorcière à onze doigts, et ce même si lorsque ses restes furent exhumés au 19e siècle, aucun doigt supplémentaire ne fut découvert. Après la mort d’Anne, Henri VIII promulgua le Witchcraft Act de 1542, la première loi d’Angleterre à proscrire l’utilisation de la magie noire.

(À lire : Anne Boleyn et Henri VIII : les liaisons dangereuses.)

Anne Boleyn fut reconnue coupable de conspiration en vue de provoquer la mort du roi Henri VIII, et fut plus tard accusée d'être une sorcière.

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En Écosse, la sorcellerie devint un crime passible de la peine de mort en 1563. Dans les années 1590, des décennies après l’adoption de cette loi, le roi Jacques VI d’Écosse causa de nombreuses morts à travers les îles britanniques lorsque son obsession pour la magie noire déclencha l’une des pires chasses aux sorcières de l’histoire de l’Europe. Lorsque sa fiancée, la princesse Anne de Danemark, se rendit en Écosse pour épouser Jacques, une tempête s’abattit sur son navire. Le roi accusa les sorcières et rassembla ses sujets dans la ville écossaise de North Berwick, où les inquisiteurs utilisèrent la torture pour leur extorquer des aveux.

Parmi les malheureuses à être arrêtées se trouvait la sage-femme Agnes Sampson. Les inquisiteurs lui enfoncèrent une bride de sorcières à quatre dents acérées dans la bouche, et la forcèrent à avouer qu’elle avait tenté d’assassiner le roi. La strangulation suivit, faisant d’elle l’une des soixante-dix personnes tuées lors de cet événement qui inspira les trois sorcières de la pièce écossaise Macbeth de Shakespeare.

Gauche: Supérieur:

Le Witchcraft Act de 1542 fut décrété pendant le règne d’Henri VIII. La pratique de la sorcellerie était désormais passible de la peine de mort.

PHOTOGRAPHIE DE The Print Collector, Getty Images
Droite: Fond:

Une bride de sorcières était utilisée pour faire souffrir et humilier les femmes, et pour maîtriser les personnes accusées d'être des sorcières.

PHOTOGRAPHIE DE Chronicle, Alamy Stock Photo

 

LES SORCIÈRES DE SALEM

En Amérique du Nord, les colonies anglaises organisèrent également leurs propres procès en sorcellerie, le plus célèbre étant celui de Salem, dans le Massachusetts. En 1692, plusieurs jeunes filles commencèrent à y avoir de violentes crises. Le médecin local diagnostiqua un envoûtement et elles furent traduites en justice. L’hystérie collective qui s’ensuivit vit des voisins méfiants et rancuniers, pour la plupart de jeunes femmes âgées de 11 à 20 ans, s’accuser mutuellement d’être des sorcières. Cela entraîna les procès d’au moins 150 personnes qui n’avaient guère de recours, dont une fillette de 4 ans.

Margaret Jacobs accusa son grand-père George Jacobs d'être un sorcier, et le tribunal de Salem l'exécuta en 1692. Huile sur toile, 1855.

PHOTOGRAPHIE DE Peabody Essex Museum, Bridgeman Images

La majorité des accusés furent contraints de payer des amendes et de présenter des excuses publiques, tandis que d’autres furent emprisonnés et torturés des mois durant. Dix-neuf d’entre eux finirent par être pendus, et un autre fut pressé à mort. La Cour générale du Massachusetts annula plus tard les verdicts de culpabilité, mais cela ne contribua guère à apaiser les familles concernées, et le ressentiment et l’amertume perdurèrent pendant des siècles.

 

LA DERNIÈRE SORCIÈRE D’EUROPE

Anna Göldi travaillait en tant que domestique pour une famille à Glaris, en Suisse. Ils l’accusèrent d’avoir fait vomir des objets métalliques à l’une de leurs filles. Göldi fut exécutée en 1782, et détient aujourd’hui la distinction peu enviable d’être la dernière personne à avoir été tuée pour sorcellerie en Europe. En 2008, les autorités locales l’ont innocentée et, en 2017, la ville a ouvert un musée dédié à Anna Göldi et à cette période de l'histoire.

Photographie du film Anna Göldin, la dernière sorcière, sorti en 1991.

PHOTOGRAPHIE DE Alpha Film, Alamy

DE MOINS EN MOINS DE PROCÈS

Des deux côtés de l’Atlantique, la plupart des procès pour sorcellerie commencèrent à s’éteindre après le 18e siècle – bien que ce qui fut considéré comme le deuxième procès pour sorcellerie de Salem eut lieu en 1878. Toutes les sorcières n’étaient pas des femmes : Daniel Spofford, un adepte de Mary Baker Eddy des Scientistes chrétiens, aida à guérir une femme invalide âgée de 50 ans, Lucretia Brown, dont la colonne vertébrale avait été endommagée dans son enfance. Celle-ci prétendit d’abord que la Science chrétienne l’avait guérie mais, lorsqu’elle fit une rechute, elle accusa Spofford d’avoir utilisé le « mesmérisme », ou hypnotisme, pour affecter négativement sa santé. Le procès devint le dernier procès pour sorcellerie de Salem : il se déroula le 14 mai 1878, près de deux siècles après l’hystérie initiale. Le juge rejeta l’affaire.

Gerald Gardner, le fondateur de la Wicca moderne, dans la salle des magiciens du Moulin des sorcières sur l'île de Man, en mer d'Irlande.

PHOTOGRAPHIE DE Image courtesy of GeraldGardner.com

La croyance en la sorcellerie persista même au 20e siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le New Forest Coven, un groupe de prétendues sorcières, se réunit à Highcliffe-by-the-Sea, en Angleterre, pour jeter un sort à Adolf Hitler le 1er août 1940. Le fondateur de la Wicca moderne, Gerald Gardner, écrivit dans son livre Witchcraft Today publié 1954 que l’objectif du groupe était de jeter un sort pour protéger les îles britanniques de l’invasion des nazis. Leur rituel, tel que raconté par Gardner, fut connu sous le nom d’Operation Cone of Power.

Aujourd’hui, dans le monde entier, les craintes liées à la sorcellerie et aux pouvoirs surnaturels n’ont pas complètement disparu. Aux États-Unis, la « panique satanique » des années 1980 et 1990 a suscité des théories de conspiration sans fondement et des accusations de violences rituelles par la magie noire dans tout le pays. Au début des années 2000, la peur de la sorcellerie était à l’origine de violences et de décès dans des pays comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée et le Nigeria. À mesure que la science continue de progresser et que les superstitions disparaissent, peut-être que la peur des sorcières des temps modernes appartiendra un jour réellement au passé.

Des extraits de ce travail ont déjà été publiés dans Science of the Supernatural de David S. Levy en langue anglaise. Copyright © 2019 National Geographic Partners, LLC.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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