Antiquité : comment l’écriture hiéroglyphique est-elle devenue l’écriture sacrée des Égyptiens ?

Les Égyptiens, pensant que les hiéroglyphes offraient une protection magique aux individus dans leur vie actuelle et dans l’au-delà, ont inscrit ces signes sur les monuments, les statues, les objets funéraires et les papyrus.

De Marina Escolano-Poveda
Publication 6 févr. 2026, 09:03 CET
Ouvrant leurs ailes pour se protéger, les déesses Isis (à gauche) et Nephtys (à droite) sont ...

Ouvrant leurs ailes pour se protéger, les déesses Isis (à gauche) et Nephtys (à droite) sont entourées de textes sacrés dans le troisième sanctuaire d’or du tombeau du pharaon Toutânkhamon, situé dans la Vallée des rois. Musée égyptien du Caire.

PHOTOGRAPHIE DE Kenneth Garrett

L’écriture hiéroglyphique est apparue avec l’Égypte antique, à la fin du 4millénaire avant notre ère. C’est à cette époque qu’une série de signes figuratifs, représentant principalement des animaux, s’est développée pour la première fois. Certains signes étaient gravés sur des massifs rocheux, à l’instar de l’inscription récemment découverte d’El Khawy. D’autres ont été inscrits sur des statues en pierre (les trois colosses en roche calcaire du sanctuaire de Coptos en sont des exemples frappants). Ces signes figuratifs ont également été retrouvés sur de petites étiquettes d’ivoire et des récipients placés dans les tombeaux des premiers souverains, comme les étiquettes mises au jour dans la tombe U-j à Abydos. La question se pose encore, parmi les chercheurs, de savoir si ces premiers signes sont à considérer comme une écriture à proprement parler ou comme des concepts désignés sans association directe avec une langue.

Le futur Ramsès II, arborant la mèche de l’enfance, est représenté devant la liste royale inscrite sur ...

Le futur Ramsès II, arborant la mèche de l’enfance, est représenté devant la liste royale inscrite sur les murs du temple érigé en l’honneur de son père, Séthi Ier, à Abydos.

PHOTOGRAPHIE DE Kenneth Garrett

Les premières inscriptions considérées comme de véritables hiéroglyphes datent d’environ 3 150 av. J.-C. Celles-ci présentent diverses caractéristiques de l’écriture hiéroglyphique. Il y a notamment des logogrammes, des signes notant le nom de l’objet qu’ils représentent, ainsi que d’autres signes purement phonétiques, à l’instar des lettres de notre alphabet. Ces signes phonétiques étaient souvent dérivés des premiers logogrammes. Par exemple, 𓂋 (le symbole de la bouche), qui est appelé ra en égyptien, était utilisé pour représenter le phonème r dans d’autres mots incluant ce son.

Les toutes premières inscriptions hiéroglyphiques étaient très brèves et exprimaient pour la plupart le nom d’un roi ou d’un lieu. Elles étaient souvent gravées sur des objets cérémoniels, comme des palettes. Sur la palette de Narmer, par exemple, figure le nom de Narmer, considéré comme le premier souverain de l’Égypte unifiée. Son nom est écrit à l’aide de deux signes, 𓆢 (le poisson-chat) et 𓍋 (le burin), qui apparaissent dans un signe appelé serekh, lequel symbolise le palais royal et désigne donc la royauté. De même, les noms des villes sont représentés par un signe qui symbolise une enceinte fortifiée. Le serekh ainsi que ce signe d’enceinte, bien qu’ils ne soient pas prononcés, indiquent visuellement la catégorie sémantique à laquelle appartient le nom qu’ils contiennent. Avec le développement du système d’écriture, cette classification sémantique était indiquée par des signes non prononcés placés à la fin de chaque mot, appelés déterminants ou classificateurs.

 

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    UNE ÉCRITURE SACRÉE

    Dans l’Égypte antique, les hiéroglyphes étaient considérés comme bien plus que de simples moyens de communiquer un message concret. Les Égyptiens appelaient leurs signes hiéroglyphiques medou netjer (« les paroles du dieu » ou les « mots sacrés » en français). Ils pensaient en effet que cette écriture était l’invention du dieu Thot et qu’elle était imprégnée d’un pouvoir créatif et magique. Les Égyptiens ne créaient pas des textes pour qu’ils soient simplement lus ; ils les créaient pour garantir les effets magiques et protecteurs des mots divins. C’est pour cela que les signes étaient écrits sur des rouleaux de papyrus et des stèles, mais aussi sur des monuments architecturaux, des statues, des meubles, des objets funéraires et des objets du quotidien, dont les vêtements.

    COMPRENDRE : L'ÉGYPTE ANCIENNE

    Que les murs des temples égyptiens soient complètement recouverts de hiéroglyphes était monnaie courante, comme en attestent les nombreux exemples préservés. Ces signes, visuellement étonnants, n’avaient pas vocation à être simplement décoratifs. L’utilisation de hiéroglyphes dans les temples était plutôt associée au rôle que ces derniers jouaient dans la vision du monde égyptienne. Dans l’Égypte antique, le mot « temple » était menu, dérivé du verbe « men », qui signifie rester, établir, être permanent. Les temples en pierre de l’Égypte antique étaient érigés avec l’idée qu’ils dureraient pour l’éternité, et les textes gravés sur leurs murs reflétaient cela. L’architecture du temple était considérée comme une représentation miniature de la structure de l’univers ; tout ce qui se trouvait en dehors de son enceinte sacrée représentait le chaos originel antérieur à la création. Les façades extérieures des temples égyptiens étaient souvent décorées de magnifiques reliefs dépeignant les pharaons en train de se battre contre leurs ennemis : un affrontement terrestre qui incarnait la lutte entre l’ordre et le chaos. À travers cette décoration, l’histoire et la religion ont fusionné.

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    L’entrée de Médinet Habou, le temple de Ramsès III, a été érigée au milieu du 12e siècle av. J.-C. à Louxor. Les hiéroglyphes inscrits sur ce monument font l’éloge des victoires du pharaon.

    PHOTOGRAPHIE DE Julian Love, AWL Images

     

    DES PRIÈRES GRAVÉES SUR LES MURS

    L’intérieur des temples et des tombeaux était souvent recouvert de hiéroglyphes du sol au plafond. Les textes rituels que les prêtres récitaient devant les statues des dieux étaient gravés dans les chambres de ces édifices. Autour des portes, les écritures indiquaient quels étaient les prêtres au sein de la hiérarchie sacerdotale qui pouvaient accéder à la chambre suivante et quelles exigences en matière de pureté ils devaient respecter.

    C’est dans la vallée des rois que repose Ramsès IV, mort vers 1150 av. J.-C. La chambre funéraire, vue ...

    C’est dans la vallée des rois que repose Ramsès IV, mort vers 1150 av. J.-C. La chambre funéraire, vue ci-dessus, est décorée de textes funéraires, notamment de ceux provenant du Livre de l’Amdouat et du Livre des morts des Anciens Égyptiens.

    PHOTOGRAPHIE DE Alamy, Cordon Press

    L’intérieur des tombes elles-mêmes était gravé de textes hiéroglyphiques relatifs aux rituels censés maintenir vivante la mémoire du défunt. Les tombes royales étant nombreuses, ces textes ont transformé l’espace souterrain en une représentation physique des enfers, que le pharaon franchissait au moment d’atteindre l’au-delà.

    La construction de la Grande salle hypostyle de Karnak, soutenue par 134 colonnes colossales, a commencé sous ...

    La construction de la Grande salle hypostyle de Karnak, soutenue par 134 colonnes colossales, a commencé sous Séthi Ier au 13e siècle av. J.-C. et s’est achevée sous le règne de son fils, Ramsès II. Les pharaons ultérieurs y ont ajouté leurs propres inscriptions hiéroglyphiques, lesquelles relatent leurs réalisations et leurs victoires, créant ainsi une chronique complexe de l’histoire égyptienne.

    PHOTOGRAPHIE DE ADOBE STOCK

     

    DES OBJETS PROTECTEURS

    Outre les murs des temples et des tombes qui en étaient recouverts, les hiéroglyphes étaient également gravés sur une grande variété d’objets. C’est notamment le cas des stèles, ces grands blocs de pierre le plus souvent, sur lesquelles pouvaient être inscrits d’importants textes religieux, des décrets royaux ou le récit de campagnes militaires. Si les écrits sur les statues étaient souvent limités au nom, au titre et à la parenté de la personne représentée, il arrivait parfois qu’ils soient plus longs et d’une qualité littéraire remarquable. Ces textes pouvaient inclure une biographie détaillée de la personne représentée ou sa généalogie remontant sur plusieurs siècles. Certaines statues présentaient volontairement une grande surface plate pour pouvoir y écrire de longs textes (par exemple, les statues cubes, de forme cubique à partir de la poitrine et jusqu’aux pieds). Une autre méthode ingénieuse permettant de graver du texte sur une statue est démontrée sur la statue de Nebmeroutef, scribe sous la 18e dynastie. Ce dernier est représenté en pleine lecture d’un papyrus, en présence du dieu Thot. Sur le papyrus déroulé sur ses genoux est écrit un texte détaillant ses titres et les actes qu’il a accompli au service du roi.

    Cette statuette représente Nebmeroutef, scribe royal d’Amenhotep III au 14e siècle av. J.-C. Parchemin posé sur les genoux, il ...

    Cette statuette représente Nebmeroutef, scribe royal d’Amenhotep III au 14e siècle av. J.-C. Parchemin posé sur les genoux, il est assis devant le dieu Thot, saint patron des scribes, représenté comme un babouin. Musée du Louvre, Paris.

    PHOTOGRAPHIE DE G. PONCET, RMN-Grand Palais

    Les objets utilisés lors des pratiques funéraires étaient aussi souvent ornés de hiéroglyphes. Les écrits servaient alors à s’assurer que le nom du défunt ne serait jamais oublié et que ce dernier bénéficierait de la protection nécessaire pour son voyage dans l’au-delà. Pour ce faire, des formules magico-religieuses issues de textes comme le Livre des morts des Anciens Égyptiens étaient gravées sur les cercueils, les boîtes et les masques funéraires. À partir de la 30e dynastie, il était devenu d’usage d’écrire ces formules sur les bandelettes en lin qui enveloppaient le corps du défunt. Comme elles étaient en contact direct avec la momie, les Égyptiens croyaient qu’elles offraient une protection supplémentaire allant au-delà de celle des amulettes insérées dans les bandages. Ces formules apparaissent aussi sur les portes en bois de certaines tombes, comme celle de Sennedjem, à Deir-el-Médineh, où elles jouaient un rôle défensif, protégeant la partie la plus vulnérable du tombeau.

    L’effet magique des hiéroglyphes ne se limitait pas à l’au-delà. Les Égyptiens portaient des amulettes décorées de l’écriture sacrée. Certains éléments indiquent même que, pendant la Troisième Période intermédiaire (v. 1075-715 av. J.-C.), ils roulaient de longues bandes fines de papyrus sur lesquelles étaient écrites des formules magiques et les portaient à l’intérieur de colliers. L’une de ces bandes, conservée au British Museum, a sans doute été portée par un bébé ; elle mesure environ 50 centimètres, soit la taille du petit qui l’avait autour du cou.

     

    UNE STÉNOGRAPHIE DE STYLE ÉGYPTIEN

    Si les Égyptiens pensaient que leur écriture hiéroglyphique possédait des propriétés magiques, ils utilisaient toutefois aussi une forme simplifiée à des fins administratives et littéraires. Les signes simplifiés s’écrivaient rapidement, en un ou deux traits, à l’aide d’un pinceau trempé dans l’encre. Cette écriture cursive, standardisée à partir de la 2e dynastie (v. 2890-2686 av. J.-C.), est alors devenue l’écriture hiératique. Pour qu’il soit plus rapide d’écrire, certains groupes de deux signes (ou plus) ont été reliés à l’aide de ligatures ; un seul coup de pinceau suffisait désormais pour les tracer.

    Le papyrus Chester Beatty 3 a été rédigé au 13e siècle av. J.-C. en écriture hiératique, l’écriture hiéroglyphique simplifiée. ...

    Le papyrus Chester Beatty 3 a été rédigé au 13e siècle av. J.-C. en écriture hiératique, l’écriture hiéroglyphique simplifiée. Il se compose d’un poème relatant une victoire de Ramsès II et d’un manuel d’interprétation des rêves. British Museum, Londres.

    PHOTOGRAPHIE DE British Museum, Scala, Florence

    Le support le plus courant de l’écriture hiératique était le papyrus. Les plus anciens rouleaux de papyrus qui subsistent datent du règne de Khéops (v. 2589-2566 av. J.-C.). Ces derniers sont fascinants, car ils constituent un journal appartenant à un officier appelé Merer, qui était à la tête d’une grande équipe de travailleurs œuvrant sur la Grande pyramide de Gizeh. Dans ces papyrus, Merer donne des informations sur la distribution des pierres pour le chantier, les carrières d’où elles proviennent et la manière dont elles étaient transportées et payées. À partir du Moyen Empire et par la suite, l’écriture hiératique était également utilisée pour coucher des textes littéraires sur papyrus.

    Le 7e siècle av. J.-C. a vu, avec l’accession au pouvoir de la 26e dynastie, le développement d’une forme encore plus cursive de l’écriture hiéroglyphique. Les signes de cette écriture, dite démotique, ont une forme visuelle si simplifiée qu’il est difficile d’établir leur origine hiéroglyphique. L’écriture démotique a été utilisée jusqu’au milieu du 5e siècle av. J.-C., soit 50 ans après la dernière inscription hiéroglyphique datée. À cette période, les Égyptiens ne comprenaient plus le système d’écriture hiéroglyphique qui avait défini la civilisation pharaonique vieille de plusieurs millénaires et qui ornait encore les temples et les tombeaux du pays.

    La dernière inscription hiéroglyphique égyptienne connue est visible au temple d’Isis, sur l’île de Philæ, et ...

    La dernière inscription hiéroglyphique égyptienne connue est visible au temple d’Isis, sur l’île de Philæ, et date de 452 av. J.-C. Au centre de cette photo se trouve le sanctuaire central du temple, où reposait autrefois sur un piédestal la barque sacrée d’Isis (sortie du site depuis longtemps).

    PHOTOGRAPHIE DE Neil Farrin, AWL Images

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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