Rome antique : dans les coulisses des courses de chars du Circus Maximus

Sans la liesse des foules, la rapidité des chevaux, le grandiose des accidents et parfois un zeste de sorcellerie, les courses de chars de Rome, auxquelles se pressaient des milliers de spectateurs, n’auraient pas été ce qu’elles étaient.

De María Engracia Muñoz-Santos
Publication 28 mai 2026, 16:14 CEST
Une course de chars dans le Circus Maximus, à Rome, représentée sur un relief du deuxième ...

Une course de chars dans le Circus Maximus, à Rome, représentée sur un relief du deuxième siècle. Musée archéologique de Colfiorito.

PHOTOGRAPHIE DE Scala, Florence

Une course de chars dans le Circus Maximus, à Rome, représentée sur un relief du deuxième siècle. Musée archéologique de Colfiorito.

PHOTOGRAPHIE DE Scala, Florence

Selon Tite-Live, le Circus Maximus de Rome, l’hippodrome niché entre le mont Palatin et l’Aventin, fut le site du légendaire enlèvement des Sabines, un événement tragique du mythe fondateur de Rome. Le jeune État, majoritairement masculin, était confronté à une crise démographique. Après avoir vu ses demandes de mariages intercommunautaires rejetées, Romulus, fondateur mythique de Rome, aurait invité le peuple sabin aux Consualia, fête honorant le dieu de la récolte. Romulus aurait tâché de distraire son public avec une spectaculaire course de chars qui, dit-on, permit aux Romains d’enlever les jeunes Sabines.

Bien qu’aucune preuve n’étaye le récit fait par Tite-Live, nous savons que la vallée avait déjà été utilisée pour des courses et pour d’autres spectacles pendant de nombreuses années quand le roi Tarquin l’Ancien entreprit d’aménager les gradins du Circus Maximus au sixième siècle avant notre ère. Cette piste en épingle à cheveux allait, après plusieurs agrandissements successifs, devenir la plus grande structure de tout l’Empire romain. Selon des sources antiques, à son apogée, ses gradins pouvaient accueillir 250 000 spectateurs, soit un quart de la population de la ville. La vaste arène accueillait tous types de spectacles, des courses d’athlétisme au pugilat (boxe) en passant par les mises en scène de combats militaires, les reconstitutions de batailles, les combats de gladiateurs et même les traques de bêtes sauvages. Mais c’étaient les courses de chars qui attiraient véritablement les foules.

Un aurige vient de contourner la spina, de laquelle des spectateurs l’encouragent. Peinture à l’huile d’Alexandre ...

Un aurige vient de contourner la spina, de laquelle des spectateurs l’encouragent. Peinture à l’huile d’Alexandre von Wagner, 1872-73, Manchester Art Gallery.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman, ACI

Un aurige vient de contourner la spina, de laquelle des spectateurs l’encouragent. Peinture à l’huile d’Alexandre von Wagner, 1872-73, Manchester Art Gallery.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman, ACI

On organisait des jeux au sein du cirque en même temps que des fêtes religieuses spécifiques ou bien sous le patronage d’un patricien (un membre de l’élite dirigeante romaine) soucieux d’accroître sa popularité. Au premier siècle avant notre ère, dix-sept jours par an étaient consacrés aux jeux du cirque à Rome, un nombre qui, au quatrième siècle de notre ère, s’élèverait à soixante-six. La norme, du moins à partir du premier siècle de notre ère, était d’organiser vingt-quatre courses par événement.

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Fragment en terre cuite figurant un aurige en pleine course ainsi que les dauphins sculptés que ...

Fragment en terre cuite figurant un aurige en pleine course ainsi que les dauphins sculptés que l’on abaissait progressivement pour compter les tours.

PHOTOGRAPHIE DE RMN-Grand Palais

Fragment en terre cuite figurant un aurige en pleine course ainsi que les dauphins sculptés que l’on abaissait progressivement pour compter les tours.

PHOTOGRAPHIE DE RMN-Grand Palais

Les auriges, en général des esclaves ou des affranchis, et les chars eux-mêmes appartenaient à des factiones, des équipes professionnelles recrutées par les organisateurs. Chaque faction était dirigée par un aurige expérimenté que l’on appelait dominus factionis et employait un personnel spécialisé chargé de sélectionner les chevaux et de s’en occuper, de construire les chars et d’assister les compétiteurs durant les courses. On distinguait les écuries par leurs couleurs. Au début, il n’y en avait que deux : rouge et blanche. Puis, sous Auguste, on ajouta une écurie bleue, puis, plus tard, une verte.

 

LA PARADE INAUGURALE

Le spectacle débutait par une parade inaugurale que l’on appelait pompa circensis, qui s’élançait du Capitole puis traversait le Forum le long de la Via Sacra avant de tourner vers le Forum Boarium (le marché aux bestiaux) près du Circus Maximus. C’était un cortège impressionnant, bruyant et haut en couleur qui voyait des membres de la noblesse et des autorités de l’État participer aux côtés des auriges, le tout accompagné de musiciens, de porteurs de parfums et de statues de diverses divinités. Chacune des factions arborait ses emblèmes colorés.

Des auriges appartenant à quatre factions s’affrontaient lors de courses de chars. Mosaïque de l’époque impériale. ...

Des auriges appartenant à quatre factions s’affrontaient lors de courses de chars. Mosaïque de l’époque impériale. Musée national romain, Rome.

PHOTOGRAPHIE DE Album

Des auriges appartenant à quatre factions s’affrontaient lors de courses de chars. Mosaïque de l’époque impériale. Musée national romain, Rome.

PHOTOGRAPHIE DE Album

La piste du Circus Maximus mesurait entre 550 et 580 mètres de long et 75 mètres de largeur environ ; dans les autres cirques des provinces, les pistes avaient tendance à être plus courtes. On plaçait du sable sur de la terre compacte pour former la surface de l’arène. Tout le long de la section centrale filait un bas mur de séparation de 335 mètres de long, la spina (l’épine). Celle-ci était flanquée de petits bassins, de sanctuaires et de statues de dieux ainsi que d’un obélisque rapporté d’Égypte après la conquête de l’empereur Auguste. Au quatrième siècle, on érigea un obélisque plus grand. De part et d’autre de la spina se trouvaient les metae, composées chacune de trois cônes, parfois recouvertes de bronze, et utilisées pour indiquer les virages et la ligne d’arrivée. La victoire revenait à l’aurige qui parvenait à sortir du dernier virage en tête.

 

L’AMOUR DU PUBLIC POUR LES QUADRIGES 

On utilisait plusieurs types de chars pour les courses : les biges étaient tirées par deux chevaux et les triges par trois. Il arrivait que des chars soient tirés par dix chevaux. Mais, sans aucun doute, la compétition favorite du public était celle des quadriges, qui étaient tirés par quatre chevaux. Ces derniers étaient choisis en fonction de leur apparence et de leur force, et il était important de les atteler dans le bon ordre afin d’obtenir une vitesse maximale. Les deux chevaux du milieu étaient attachés au timon du char et les deux du côté n’étaient reliés que par une sangle. Le cheval courant du côté de la spina devait être le plus fort et le plus rapide pour mener et guider l’attelage à la fois. Les chars à essieu unique étaient petits et ne pesaient que 25 à 30 kg. La partie antérieure du châssis en bois était recouverte de cuir et de petites roues minimisaient le risque de renversement.

La pente des gradins et la spina centrale sont encore visibles sur le site du Circus ...

La pente des gradins et la spina centrale sont encore visibles sur le site du Circus Maximus de nos jours. La tour à l’avant-plan date de l’époque médiévale.

PHOTOGRAPHIE DE Shutterstock

La pente des gradins et la spina centrale sont encore visibles sur le site du Circus Maximus de nos jours. La tour à l’avant-plan date de l’époque médiévale.

PHOTOGRAPHIE DE Shutterstock

Certaines courses comptaient deux ou trois chars par factions ; il pouvait donc y avoir jusqu’à douze chars sur la piste simultanément. Mais les courses qui agitaient le plus les foules étaient celles avec un char par écurie. Les courses duraient généralement sept tours, soit huit à neuf minutes, et l’on en organisait dix à douze par jour. Caligula doubla ce nombre. À la fin de son règne, pendant les jeux, on en organisait vingt-quatre.

 

UN DÉPART TONITRUANT

Avant la course, on plaçait les chars et les chevaux dans les carceres : des stalles de départ dotées de portes ouvrant sur la piste. La position de chaque équipe était déterminée par tirage au sort : des boules de la couleur des écuries étaient tirées dans une sorte de tambour et la faction dont la couleur sortait en premier pouvait choisir sa position de départ, ce qui lui conférait un avantage.

Les plus hautes autorités de Rome, y compris l’empereur, assistaient au spectacle confortablement assises dans une tribune, le pulvinar, qui offrait une vue imprenable sur l’action. L’editor, le sponsor du spectacle, prenait place dans une loge située au-dessus des carceres. Il était celui qui lançait chaque course en lâchant la mappa, un tissu blanc. Au moment où la mappa tombait, on sonnait une trompette droite de plus d’un mètre de long, la tuba romaine, pour indiquer au public et aux concurrents que la course démarrait. Un mécanisme désentravait alors immédiatement les portes des carceres et les chars s’élançaient sur la piste.

Chaque aurige avait les rênes de ses chevaux attachées autour de la taille, une pratique qui ...

Chaque aurige avait les rênes de ses chevaux attachées autour de la taille, une pratique qui augmentait le risque d’être traîné au sol en cas d’accident. Détail de La course de chars d’Alexandre von Wagner, 1872-73.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman, ACI

Chaque aurige avait les rênes de ses chevaux attachées autour de la taille, une pratique qui augmentait le risque d’être traîné au sol en cas d’accident. Détail de La course de chars d’Alexandre von Wagner, 1872-73.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman, ACI

Dans son poème épique Punica, Silius Italicus décrit une course de chars s’étant déroulée en Hispanie : « Avant même qu’on ne lève la barrière de départ, la foule excitée s’agitait dans tous les sens dans un bruit semblable au grondement de la mer et, avec une fureur partisane, fixait ses yeux sur les portes derrière lesquelles les auriges attendaient. Puis l’on donnait le signal et les verrous sautaient avec fracas. À peine le premier sabot apparaissait-il qu’une tempête de cris s’élevait vers les cieux. Penché en avant comme les auriges, chaque homme regardait le char qu’il soutenait et, en même temps, criait ses encouragements aux chevaux lancés à toute volée. » 

Les auriges tentaient de rester près de la spina afin de minimiser la distance couverte, bien que cela compliquât la négociation du virage à chaque extrémité de la piste. Beaucoup tentaient de rester en première position tout au long de la course, mais d’autres préféraient attendre jusqu’aux derniers tours, voire jusqu’à l’ultime ligne droite, avant de sprinter vers la victoire.

La poussière soulevée durant la course pouvait désorienter l’aurige. Un membre de son équipe à cheval, l’hortator, servait alors de guide et lui criait la position de ses adversaires. D’autres membres de l’écurie, les sparsores, couraient sur la piste pour jeter de l’eau sur les chevaux afin de les rafraîchir.

 

ÉPAVES

Des accidents affreux et parfois fatals, des naufragia, comme les appelaient les Romains, se produisaient régulièrement durant les courses de chars. Le moment le plus dangereux pour un aurige était soit de dépasser un autre char, soit de prendre un virage au bout de la spina. Étant donnée la vitesse des véhicules (plus de 70 km/h dans les lignes droites et 25 à 30 km/h dans les virages), les auriges couraient un véritable risque physique. Pour se protéger, chaque aurige portait un casque en métal et avait un poignard glissé à la ceinture qu’il pouvait utiliser pour couper les rênes attachées autour de sa taille. Ce geste pouvait lui permettre d’éviter d’être traîné au sol par ses chevaux et d’être piétiné par ceux de ses concurrents.

L’enthousiasme atteignait son paroxysme lorsque le vainqueur franchissait la ligne d’arrivée devant la tribune des juges. On sonnait de nouveau la tuba romaine pour annoncer la victoire. L’aurige se voyait alors décerner une palme et une couronne de lauriers symbolisant son triomphe, ainsi qu’une somme d’argent. Enfin, il effectuait un tour d’honneur sous les acclamations de la foule. Le public profitait de ce temps mort pour se détendre, manger ou discuter en attendant le début du spectacle suivant, qu’il s’agisse d’athlétisme, d’une chasse à la bête sauvage ou d’une autre course de chars riche en émotions.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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