Les lettres d’Amarna, arcanes du pouvoir des pharaons égyptiens

Offrant un aperçu de la diplomatie égyptienne, ces lettres dévoilent les agissements des détenteurs du pouvoir, les flatteries adressées aux pharaons et la manière dont les alliances étaient conclues.

Publication 12 janv. 2021 à 10:34 CET
Des scribes notant les mots des tout-puissants sont représentés dans ce relief de la tombe d’Horemheb, ...

Des scribes notant les mots des tout-puissants sont représentés dans ce relief de la tombe d’Horemheb, à Saqqarah, vers 1 400 av. J.-C. Musée archéologique national de Florence, Italie.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Il arrive parfois que les archéologues découvrent non pas un ou quelques documents, mais une série de textes qui transforment radicalement leur compréhension d’une époque. S’il existe bien un trésor qui a transformé l’égyptologie, ce sont les lettres d’Amarna. Ces 382 tablettes d’argile sont considérées comme les plus anciens documents diplomatiques jamais mis au jour.

Rédigée en écriture cunéiforme par Tushratta du Mitanni, la lettre 19 d’Amarna a pour destinataire le pharaon Amenhotep III. Le roi du Mitanni y déclare son amour fraternel pour le pharaon, vante les liens étroits qui unissent son territoire à l’Égypte et discute de l’exploitation aurifère.

Photographie de ZEV RADOVAN/BIBLELANDPICTURES/ALAMY

Rédigées en écriture cunéiforme au 14e siècle av. J.-C., les tablettes sont des correspondances entre les pharaons et les rois rivaux, à savoir les Babyloniens, les Assyriens, les Hittites et les souverains du Mitanni. Certaines lettres furent également écrites par des monarques fantoches au territoire administré par l’Égypte. Datant du début du règne d’Amenhotep III, grand roi bâtisseur d’Égypte (1390 - 1353 av. J.-C.), les archives couvrent également le règne de son fils Akhenaton (1353 - 1336 av. J.-C.). Ce dernier fut à l’origine d’une révolution religieuse qui ébranla l’Égypte antique pendant une génération. Les lettres nous plongent au cœur de la 18e dynastie égyptienne et offrent un aperçu détaillé de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient à la fin de l’âge de Bronze, période de renforcement de la grandeur égyptienne et de développement de la nouvelle puissance assyrienne.

Ces missives, empreintes de flatteries, d’arrogance, de jalousies et de déclarations de prosternation, nous permettent d’entrevoir la complexité naissante de la diplomatie internationale. Avec le développement de vastes empires s’affrontant pour obtenir la suprématie, la création d’un système réglementé fut nécessaire. Grâce aux lettres d’Amarna, les historiens ont pu se faire une idée du fonctionnement de ces premières règles.

Le visage de ce sarcophage très élaboré avait disparu lorsqu’il a été mis au jour en 1907 dans la tombe KV55 de la Vallée des rois. Certaines inscriptions suggèrent qu’il appartenait à Akhenaton.

Photographie de ALAIN GUILLEUX/ALAMY/ACI

 

L’IMPORTANCE DES LETTRES D’AMARNA

Vers 1348 av. J.-C., le pharaon Akhenaton installa sa cour dans un lieu isolé plus au nord de l’empire, situé à équidistance entre la ville de Thèbes, l’ancienne capitale et actuelle Louxor, et celle de Memphis. Ce transfert intervint dans le cadre du projet radical du dirigeant visant à faire d’Aton, le disque solaire, la seule divinité (ou presque) de l’Égypte.

Située sur la rive est du Nil, la nouvelle capitale d’Akhenaton fut baptisée Akhetaton (qui signifie « horizon d’Aton ») sans doute en raison des proches collines qui encadraient le soleil levant. Le nom actuel du lieu, Tell el-Amarna, s’emploie de façon interchangeable avec celui d’Akhetaton. Le site a notamment nommé la culture extraordinaire qui a brièvement prospéré lorsque la révolution du culte d’Aton menée par le pharaon s’est accompagnée d’un changement radical dans l’art, connu comme l’art amarnien.

Le soleil se lève au-dessus des ruines du grand temple d’Aton dans l’actuelle Amarna en Égypte. Dans le cadre de sa nouvelle religion fondée sur l’éloge du dieu Aton, Akhenaton installa sa capitale ici.

Photographie de KENNETH GARRETT

Le règne d’Akhenaton n’était pas uniquement centré sur la révolution religieuse et artistique. Le pharaon avait hérité d’un royaume très puissant et à la renommée régionale de son père, Amenhotep III, et il continua de servir les intérêts égyptiens. Ce fut notamment le cas dans le sud de l’empire, en Nubie, un territoire riche en minéraux. Jusqu’à sa mort en 1336 av. J.-C., la capitale égyptienne était une ville animée, accueillant palais et temples, habitations, baraquements et bâtiments administratifs. Ces derniers abritaient les archives des lettres diplomatiques, dont les premières furent rédigées pendant le règne d’Amenhotep III et son épouse Tiyi. (À lire : Amenhotep III et Tiyi, le premier couple souverain de l'Égypte ancienne.)

La ville antique fut identifiée à Amarna à la fin du 18e siècle, lorsque la borne d’Akhetaton y fut mise au jour. La découverte des lettres remonte aux années 1880 et est le fruit d’une série de fouilles fortuites. Alors que la nouvelle de leur existence se propageait, le site acquit soudainement une grande importance archéologique. Le conservateur du British Museum, Wallis Budge, parvint à obtenir 82 des lettres. Un nombre conséquent de tablettes fut également acquis par le musée égyptien du Caire et les musées d’État de Berlin grâce au marché des antiquités.

L’égyptologue William Flinders Petrie.

Photographie de GRANGER COLLECTION/ACI

Dans les années 1890, l’égyptologue britannique William Flinders Petrie mena la première grande fouille archéologique à Amarna. D’autres tablettes datant de l’époque d’Akhenaton ne tardèrent pas à être exhumées. Au cours de sa première campagne archéologique, l’égyptologue mit au jour un bâtiment dont les briques portaient l’inscription suivante : « Bureau de correspondance du Pharaon ».

Archéologue méticuleux, Petrie avait une disposition naturelle pour la publicité. Il savait que les lettres d’Amarna contribueraient à attirer des mécènes qui pourraient financer des fouilles. Son examen des richesses documentaires des lettres et des ruines de l’ancienne capitale renforça considérablement les connaissances sur cette dynastie et le Nouvel Empire.

Les lettres ne furent cependant pas toutes mises au jour au même moment. Au début des années 1900, lorsque le linguiste norvégien Jørgen Alexander Knudtzon les classa par ordre chronologique selon des regroupements géographiques, 358 tablettes avaient été découvertes. Les 24 autres furent exhumées au cours du 20e siècle et intégrées au système de numérotation de Knudtzon, encore utilisé de nos jours.

Les lettres n’étaient pas rédigées en égyptien ancien, mais en akkadien, une langue répandue en Mésopotamie qui reprend le système d’écriture cunéiforme. Au cours du 2e millénaire av. J.-C., l’akkadien devint une lingua franca (langue véhiculaire) dans la région toute entière. Son rôle était alors similaire à celui de l’anglais dans les relations internationales actuelles. La plupart des tablettes mises au jour sont des lettres reçues par les souverains égyptiens. Il n’existe que quelques copies de lettres écrites par les pharaons eux-mêmes.

 

DES LETTRES AUX AUTEURS MULTIPLES

Les chercheurs ont réparti les lettres d’Amarna selon deux groupes principaux. Le premier correspond aux lettres écrites par les dirigeants des États contrôlés par l’Égypte et envoyées aux pharaons. Le second contient les lettres reçues par le pharaon de ses semblables, ou plus précisément des personnes qu’il considérait comme ses quasi-semblables, tels les dirigeants des autres grandes puissances régionales indépendantes.

Les lettres de la première catégorie, celles envoyées par des monarques fantoches, provenaient du Canaan, une région à cheval entre l’actuel Israël et le Liban. L’Égypte s’était emparée de Canaan comme trophée impérial un siècle avant le règne de Thoutmôsis III. Source de prestige, cette nouvelle acquisition causa également des problèmes pour l’Égypte. Ses dirigeants étaient tourmentés par le peuple Habiru, dont l’identité fait débat, même si certains historiens pensent qu’il s’agissait des Hébreux. La tentation de faire des affaires avec les Habiru locaux était vraisemblablement très grande pour les monarques fantoches. Dans la lettre 148 d’Amarna, le dirigeant de Tyr se plaint auprès d’Akhenaton du peuple Habiru, qui aurait saccagé la région, tandis qu’un autre dirigeant local, celui d’Hazor (situé dans le nord de l’actuel Israël) sensé être loyal à l’Égypte, « s’est allié aux Habiru… [et] leur a donné la terre du roi ». (À lire : Pourquoi ce palais cananéen de l'âge du Bronze a-t-il été abandonné par ses occupants ?)

Vue aérienne d’Hazor, ville cananéenne majeure du 14e siècle av. J.-C. Ses ruines se trouvent dans l’actuel Israël. Plusieurs lettres d’Amarna mentionnent le dirigeant d’Hazor et un éventuel accord conclu dans le dos du pharaon.

Photographie de DUBY TAL/ALBATROSS/ALAMY/ACI

Ces lettres expriment souvent un sentiment d’extrême soumission. Le dirigeant fantoche de Gezer, dans l’actuel Israël, écrit ainsi : « À mon roi, mon maître, mon dieu, mon Soleil, le Soleil du paradis : message d’Yapahu, votre servant, la saleté à vos pieds. Je tombe aux pieds du roi, mon maître, mon dieu, mon Soleil, sept fois et sept fois encore ».

 

FIANÇAILLES ET MARIAGES

Dans les lettres rédigées par les semblables du pharaon, à savoir les dirigeants des grandes puissances régionales, le ton employé n’est pas le même. La prudence est de rigueur quant à la manière et le moment où ceux-ci expriment le fait qu’ils sont égaux au souverain égyptien. Les chercheurs désignent parfois les principales puissantes régionales de l’époque comme le « club des grandes puissances ». Celui-ci se composait de l’Égypte, de Babylone, de l’Assyrie, du Mitanni (au cœur du sud-est de l’actuelle Turquie) et du « Hatti », l’empire des Hittites. Malgré sa petite taille, la nation insulaire d’Alashiya, actuelle île de Chypre, faisait également partie de ce club. Elle jouissait d’une grande puissance économique grâce à ses réserves de cuivre. (À lire : La plus grande bataille de chars de l'Histoire a opposé Égyptiens et Hittites.)

Quelques lettres datent du règne d’Amenhotep III et de son épouse Tiyi, mère d’Akhenaton. Celle-ci demeura très puissante après la mort du pharaon et l’ascension de son fils sur le trône. Akhenaton emporta dans la nouvelle capitale de son empire les archives de son père comme traces écrites des relations diplomatiques entretenues avec les alliés de l’Égypte et les États vassaux.

Exemple rare d’une missive d’Amarna du pharaon. La lettre 5, rédigée par Amenhotep III à l’attention du roi babylonien Kadashman-Enlil Ier, aborde le mariage de la fille de ce dernier. British Museum, Londres.

Photographie de BRITISH MUSEUM/ SCALA, FLORENCE

Certaines lettres d’Amarna portent sur l’échange de princesses royales comme épouses. La lettre 5 constitue un exemple rare de missive rédigée par le pharaon Amenhotep III au roi babylonien Kadashman-Enlil Ier. Longue de seulement 30 lignes, la lettre couvre les principales thématiques des communications royales : vœux expansifs, envoi de cadeaux onéreux et formulation de l’espoir du pharaon de recevoir une princesse babylonienne pour son harem.

Signe de la suprématie égyptienne, le pharaon pouvait s’attendre à recevoir une épouse, mais il refusait toujours d’en offrir en retour. Dans une lettre antérieure, la lettre 4, Kadashman-Enlil Ier se plaint auprès d’Amenhotep III du fait que « depuis toujours, aucune fille du roi d’Égypte n’a été offerte en mariage ». Le roi babylonien en est irrité : « Pourquoi me dites-vous de telles choses ? Vous êtes le roi. Vous pouvez faire comme bon vous semble. Si vous vouliez m’offrir votre fille en mariage, qui aurait pu s’y opposer ? ». Les lettres d’Amarna révèlent que Kadashman-Enlil Ier partage sa frustration avec d’autres rois. Elles montrent aussi la réalité du pouvoir régional : l’Égypte faisait la loi.

Comprendre : l'Ancienne Égypte

 

L’ÉGYPTE TOUTE-PUISSANTE

Les lettres envoyées par Tushratta, roi du Mitanni dont l’empire en expansion partageait sa frontière sud avec les territoires les plus septentrionaux de l’Égypte au Liban, figurent parmi les plus révélatrices de la royauté et du pouvoir. Tushratta commence ses lettres par une formule de salutation codifiée, fixée par le club des grandes puissances afin de déterminer l’authenticité de l’expéditeur. La lettre 27 prend la forme d’un schéma élaboré de vœux. Semblable du pharaon, le roi du Mitanni emploie le mot « frère » pour s’adresser à Akhenaton. Il commence sa lettre ainsi :

« À l’attention de Naphurreya [Akhenaton], le roi d’Égypte, mon frère, mon beau-fils, que j’aime et qui m’aime. De Tushratta, grand roi, le roi du Mitanni, votre beau-père qui vous aime, votre frère. Je me porte bien. J’espère que vous vous portez bien. J’espère que Tiyi, votre mère, se porte bien. J’espère que Tadu-Heba, ma fille et votre épouse, ainsi que vos autres épouses, se portent très bien. »

Les statues d’Amemnhotep III et de son épouse Tiyi étaient souvent de la même taille, caractéristique révélatrice d’une relation d’égal à égal entre le pharaon et la reine. Musée égyptien, Le Caire.

Photographie de DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY/ SCALA, FLORENCE

La fille mentionnée par Tushratta, Tadu-Heba, était une épouse secondaire du père d’Akhenaton, Amenhotep III. Après la mort de ce dernier, elle est devenue l’épouse d’Akhenaton. Cette alliance était vitale pour Tushratta, car le territoire nord du Mitanni était sans cesse troublé par les Hittites. Une alliance solide avec l’Égypte était donc nécessaire. (À lire : Ces trois reines rebelles ont donné naissance au nouveau royaume d'Égypte.)

Des tensions, expliquées dans une missive précédente, la lettre 26 qui a été adressée à la reine Tiyi et non pas à Akhenaton, se font ressentir dans cette correspondance. Tushratta se plaint auprès de la mère du pharaon d’avoir reçu de la part de son défunt époux, Amenhotep III, « deux statues en bois plaqué [or] », alors qu’il lui avait été promis deux statues en or (comme détaillé dans la lettre 19).

Les chercheurs ignorent si l’envoi de ces statues bon marché était un acte intentionnel de mépris envers Tushratta et le signe de la perte de grandeur du Mitanni aux yeux de l’Égypte. Tushratta était le plus faible ici, mais il devait maintenir son prestige. Le différend se poursuit dans la lettre 28, dans laquelle Tushratta indique qu’il détient les messagers de l’Égypte en représailles de la détention des siens par Akhenaton.

Tushratta ne tarda pas à être vaincu par son ancien roi vassal, l’assyrien Assur-uballit Ier. Alors que la puissance du Mitanni déclinait, l’Assyrie gagna en importance. Si Assur-uballit Ier ne se désigne pas comme un frère du pharaon dans sa première lettre (lettre 15) adressée à Akhenaton, cette missive constitue une déclaration audacieuse de l’entrée de l’Assyrie dans le « club ». Le roi assyrien y mentionne les trésors qu’il offrira, « un char splendide, des chevaux et une pierre de date en lapis-lazuli », mais n’attend rien en retour.

L’ascension soudaine de l’Assyrie suscita l’indignation au sein des autres territoires. Le roi de Babylone écrivit notamment à Akhenaton dans la lettre 9. Après l’habituelle formule d’échange de cadeaux et de vœux, il demande : « Pourquoi les émissaires assyriens de mon vassal [c.-à-d. Assur-uballit Ier] ont-ils décidé de leur propre chef de venir dans votre pays ? Si vous m’appréciez, ils ne concluront aucune affaire. Renvoyez-les-moi les mains vides ». De telles protestations n’avaient cependant aucun poids face aux réalités du pouvoir. L’Assyrie continua de se développer et l’Égypte d’Akhenaton resta la puissance prééminente dans la région. (À lire : Égypte antique : les femmes n'étaient-elles que des « dirigeantes de substitution » ?)

Néanmoins, le nouveau culte d’Aton porté par Akhenaton était voué à l’échec. Les dernières lettres d’Amarna datent du règne de son fils et successeur, Toutânkhamon. Une fois au pouvoir, celui-ci décida de faire machine arrière concernant les réformes d’Amarna et les références à Akhenaton furent effacées.

Le pharaon Akhenaton vénère le disque solaire Aton. Ces pierres de roche calcaire, nommées talatat, ont été créées pour le temple d’Aton, situé à Karnak, avant d’être démontées. Les fragments sont actuellement exposés au musée de Luxor.

Photographie de KENNETH GARRETT

La capitale d’Akhenaton finit ensevelie par le désert. Peu avant son abandon, un fonctionnaire plaça les tablettes diplomatiques dans deux petites fosses creusées dans le sol du bâtiment administratif. Elles restèrent ainsi dans leur cachette pendant plus de 3 000 ans, avant d’être mises au jour.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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