Dormir huit heures ne suffit plus : le nouveau mal du sommeil moderne

Une nouvelle étude révèle que le mode de vie moderne perturbe la capacité de l’organisme à véritablement se reposer.

De Emaan Adeel
Publication 20 avr. 2026, 10:42 CEST
Vous aurez peut-être l'impression de vous reposer lorsque vous utilisez un écran le soir, mais l'exposition ...

Vous aurez peut-être l'impression de vous reposer lorsque vous utilisez un écran le soir, mais l'exposition à la lumière et la stimulation constante peuvent maintenir le cerveau en état d'alerte, même lorsque le corps commence à se détendre. 

PHOTOGRAPHIE DE Danil Nevsky, Stocksy

Pour de nombreuses personnes, le repos ne marque plus la fin de la journée : il l'interrompt. Le rythme de travail ralentit, les notifications diminuent et le corps cesse de bouger. Pourtant, le sommeil ne vient que légèrement, voire pas du tout, et quand le réveil sonne, vous vous sentez aussi fatigué.e que la veille. 

Dans les laboratoires qui étudient la qualité du sommeil, les chercheurs observent une tendance : une réduction du temps passé en sommeil lent profond, la phase la plus étroitement liée à la réparation cellulaire et à la récupération métabolique, malgré une durée totale de sommeil normale. Huit heures de sommeil ne garantissent plus désormais que le corps s'est complètement régénéré. 

Nous serions tentés de voir là un échec personnel : trop de temps passé sur les écrans, une incapacité à se déconnecter. Mais les spécialistes du sommeil affirment que le problème est plus profond. « Vous pouvez mettre fin à votre journée » explique Orfeu Buxton, chercheur spécialiste du sommeil à l'université d'État de Pennsylvanie (Penn State), « mais votre cerveau n'a pas reçu les signaux hormonaux et neuronaux lui indiquant qu'il peut se détendre : diminution du cortisol, activation du système parasympathique et passage complet de l'horloge circadienne en mode nuit ».

Dans son ouvrage Un monde sous dopamine, Anna Lembke, psychiatre à l'université Stanford, explique qu'une stimulation numérique constante pousse le système de récompense du cerveau vers un état de manque, le laissant dans un état d'agitation même une fois l'écran éteint. 

De nouvelles recherches étayent cette évolution. Une étude publiée en 2025 dans la revue Frontiers in Psychiatry révèle qu'un niveau élevé de dépendance au smartphone est étroitement lié à une moins bonne qualité de sommeil et à une détresse psychologique plus importante, même chez les personnes qui s'accordent délibérément du temps pour se reposer. Le problème ne réside pas simplement dans le fait que les écrans retardent l'heure du coucher mais plutôt dans le fait que, même lorsque l'on s'accorde huit heures de sommeil et que l'on éteint la lumière à l'heure prévue, le processus physiologique de récupération peut ne pas se déclencher. 

Pour comprendre pourquoi ce signal ne fonctionne plus, les chercheurs ne se limitent plus à l'heure du coucher et s'intéressent désormais aux mécanismes biologiques qui indiquent au corps qu'il peut se détendre en toute sécurité. 

 

COMMENT LE CORPS COMPREND-IL QUE LA JOURNÉE EST TERMINÉE ?

Le système de gestion du stress est conçu pour rester actif tant que certaines demandes ne sont pas traitées. La récupération n'intervient qu'après que le cerveau a désactivé ses systèmes de contrôle. Lorsqu'il ne les désactive pas, le corps peut être inactif mais la récupération physiologique reste incomplète. 

En laboratoire, cette récupération incomplète est mesurable. Le taux de cortisol diminue plus lentement pendant la nuit, la variabilité de fréquence cardiaque reste réduite, ce qui indique une activité parasympathique diminuée. Même des études d'imagerie cérébrale montrent une activation persistante du réseau de saillance dans le cerveau, le circuit chargé de détecter les menaces et de répondre aux demandes, même en l'absence de stimuli immédiats. 

Le mode de vie numérique moderne rend ce changement neurologique difficile à opérer. « Lorsque nous sommes pris dans le tourbillon numérique, nous nous trouvons dans un état de réactivité permanent » explique Anna Lembke, ce qui prolonge état de notre vigilance même après la fin de la journée de travail.

Orfeu Buxton qualifie cet état de « fracturation humaine ». Il explique que l'économie numérique est construite de façon à capter l'attention par le biais d'un degré élevé d'engagement, à la fois addictif et fatiguant, notre vigilance devenant ainsi la ressource exploitée. Cela résulte non seulement en heures de coucher plus tardives, mais également en une perturbation de ce que les chercheurs appellent désormais « la santé du sommeil » : le rythme, la régularité et la profondeur, et non pas seulement le nombre d'heures de sommeil.

L'exposition à la lumière artificielle le soir ne fait pas que dérégler les rythmes circadiens. Elle active également des circuits d'éveil non circadiens dans le cerveau, ce qui augmente le taux de cortisol et masque temporairement la somnolence.  Une personne peut se sentir suffisamment éveillée pour continuer à faire défiler son fil d'actualité alors même que la pression homéostatique du sommeil s'accumule en arrière-plan. Lorsque des notifications et des demandes non traitées attirent sans cesse l'attention, le système nerveux ne reçoit aucun signal lui indiquant que la phase de détection des menaces est terminée. 

 

DORMIR CONTRE LA MONTRE

Le sommeil est soumis à des contraintes horaires. Le cerveau suit un rythme interne qui prévoit une fenêtre biologique spécifique pour le sommeil. En dehors de cette fenêtre, il devient plus compliqué de s'endormir et plus facile de voir son sommeil perturbé. 

Ce sont les rythmes circadiens qui déterminent ce rythme interne. Vous pouvez vous coucher à une heure raisonnable alors que votre cerveau est toujours en « mode jour ». Ce que de nombreuses personnes qualifient d'insomnie est en fait souvent un sommeil mal synchronisé : l'horloge indique qu'il est tard mais votre corps n'est pas encore entré dans sa nuit biologique. 

« Lorsque l'on parle de se sentir reposé, le moment où l'on se couche est tout aussi important que la durée de notre sommeil » explique Kristen Knutson, chercheuse spécialiste du sommeil à l'université Northwestern aux États-Unis. Elle précise que s'endormir à un moment biologiquement inapproprié se traduit souvent par un sommeil plus léger et moins réparateur. 

Un phénomène courant est le jet-lag social : se réveiller tôt la semaine, plus tard le week-end, puis recommencer ce cycle. D'un point de vue biologique, cela revient à traverser des fuseaux horaires tous les deux ou trois jours. L'horloge interne ne parvient jamais à se stabiliser. De nombreuses personnes ne manquent pas de sommeil, elles essaient de dormir alors que leur horloge biologique est encore déréglée. À long terme, ce dérèglement a été associé à des risques cardiométaboliques accrus. 

 

LES MÉCANISMES CHIMIQUES DE L'ENDORMISSEMENT RETARDÉ

Le sommeil suit une séquence hormonale minutieusement organisée. Le cortisol, hormone de la vigilance principale de l'organisme, atteint son pic avant le réveil et diminue au fil de la nuit, ouvrant ainsi une fenêtre au sommeil lent profond, la phase la plus étroitement liée à la réparation cellulaire et à la récupération métabolique. De nouvelles données suggèrent cependant que même des perturbations minimes de cette diminution nocturne, dues au stress ou à une exposition tardive à la lumière, peuvent atténuer l'intensité du sommeil lent profond sans pour autant réduire la durée totale du sommeil, altérant ainsi le processus de récupération d'une manière que les scientifiques cherchent encore à pleinement comprendre. 

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    Le sommeil lent profond soutient également le système glymphatique, un réseau de nettoyage du cerveau qui élimine les déchets métaboliques accumulés pendant les heures d'éveil. Lorsque le taux de cortisol reste élevé et que le sommeil profond est perturbé, cette élimination perd de son efficacité, une autre des raisons pour lesquelles le sommeil peut sembler peu réparateur même lorsque sa durée est jugée suffisante. 

    La lumière ne se contente pas de réinitialiser notre horloge interne. Les signaux envoyés à la rétine ne modifient pas seulement le rythme circadien, ils activent également les circuits de vigilance. Comme l'explique Orfeu Buxton, la lumière artificielle le soir peut à la fois retarder la phase de sommeil et accroître l'état d'éveil, ce qui signifie que la même lueur d'écran qui retarde l'heure de coucher peut également maintenir le cerveau dans un état de vigilance physiologique. 

    Wendy Troxel, chercheuse en sciences du comportement pour la RAND Corporation, une société américaine de conseil et de recherche, et médecin diplômée en médecine comportementale du sommeil, affirme que le problème profond ne réside pas uniquement dans le stress mais dans la dégradation de limites psychologiques claires. « Je suis peut-être endormi.e mais mon esprit ne s'éteint jamais vraiment », lui confient ses patients. Sans éléments prévisibles lui indiquant que la journée est terminée, le cerveau n'enregistre jamais complètement le sentiment de sécurité. Le sommeil se fragmente, les phases de sommeil léger, profond et de sommeil paradoxal deviennent plus courtes, et la récupération dépend moins du nombre d'heures de sommeil que de la capacité du système nerveux à se mettre au repos. 

     

    LORSQUE LE REPOS CESSE D'ÊTRE GRATIFIANT 

    Anna Lembke affirme que le flux numérique constant et intense remodèle non seulement l'attention mais également les attentes. Ce qui nous pousse à continuer de faire défiler l'écran, ce n'est pas tant le plaisir en soi mais la quête constante du cerveau : et ensuite ? Qu'est-ce qui compte ? Qui a besoin de moi ? Lorsque ce flux s'interrompt, ce n'est pas seulement la stimulation qui fait défaut mais aussi nos repères. L'esprit, habitué à recevoir en permanence des signaux d'urgence et des retours, peut vivre le repos comme un bouleversement plutôt que comme un soulagement. 

    Les recherches suggèrent que pour retrouver sa sensibilité, il s'agit plus de reconstruire des repères psychologiques clairs que d'éliminer les écrans. Orfeu Buxton désigne le « détachement », ce sentiment que les demandes ont véritablement cessé, comme étant un facteur prédictif d'un sommeil réparateur. 

    Les chercheurs expliquent que ce processus ne nécessite pas d'avoir des habitudes parfaites, mais qu'il repose sur des limites plus claires. Des horaires de coucher et de lever réguliers contribuent à stabiliser le rythme circadien. Réduire l'exposition à la lumière vive le soir permet une baisse du cortisol et une augmentation de la mélatonine. De petits gestes répétitifs, comme éteindre son ordinateur, tamiser les lumières ou ignorer les notifications, peuvent servir de signaux indiquant que la journée est terminée. 

    Lorsque ces signaux sont constants, la vigilance diminue, l'activité du système parasympathique s'intensifie et le système de récompense du cerveau se rééquilibre progressivement. 

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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