Heinrich Schliemann, l’homme qui a redécouvert Troie avant de la détruire
L’homme d’affaires allemand était obsédé par Homère et bien résolu à découvrir la cité du roi Priam. Mais son imprudence devint dangereuse lorsqu’il se mit à jouer aux chercheurs d’or.

Lors de sa découverte par Heinrich Schliemann à Troie, le « trésor de Priam », une célèbre collection d’objets, déclencha une hystérie mondiale. Mais les archéologues pensent désormais que cet archéologue improvisé sélectionna des artefacts issus de différentes strates et qu’il en « sala » le sol du site pour faire sensation.
Lors de sa découverte par Heinrich Schliemann à Troie, le « trésor de Priam », une célèbre collection d’objets, déclencha une hystérie mondiale. Mais les archéologues pensent désormais que cet archéologue improvisé sélectionna des artefacts issus de différentes strates et qu’il en « sala » le sol du site pour faire sensation.
En 1876, l’archéologue Heinrich Schliemann fouillait des tombes en Grèce lorsqu’il fit une découverte stupéfiante : une dépouille portant un masque d’or. En ôtant le masque, il se trouva face au visage parcheminé qui se cachait dessous. Après un moment de solennité, il déclara qu’il s’agissait de la dépouille d’un roi légendaire de la guerre de Troie. Comme il l’annonça bientôt au monde : « J’ai contemplé le visage d’Agamemnon. »
Cette histoire était du pur Schliemann. Captivante. Pittoresque. Et presque certainement fausse. Heinrich Schliemann découvrit bel et bien une momie et un masque en or dans ces tombes, mais pas ensemble. Qui qu’elle fût, la momie avait vécu une centaine d’années avant Agamemnon et la guerre de Troie. Et bien qu’il s’agisse de la citation la plus célèbre de Heinrich Schliemann, rien ne montre qu’il ait vraiment prononcé cette phrase non plus. Lui et ses admirateurs avaient une tendance troublante à exagérer, à fantasmer et à arranger les faits pour servir sa légende. Ce qui faisait la meilleure histoire devenait factuel. Un biographe remarqua de lui qu’il avait « un sens aigu de ce que le public voulait entendre » et qu’il donnait son content à celui-ci : des récits de pillages et de malheurs, de tombes perdues et de batailles épiques menées par des guerriers courageux. Dans ses moments de rêveries, Sigmund Freud s’imaginait parfois en Heinrich Schliemann, et il n’était pas le seul. Indiana Jones lui-même est en partie inspiré de l’homme d’affaires allemand.
Aujourd’hui, on se souvient surtout de Heinrich Schliemann pour une chose : avoir établi de façon convaincante que la cité la plus mythique de l’histoire, Troie, n’était pas le produit de l’imagination d’Homère, mais qu’elle avait bel et bien existé. Malgré cette prouesse, Heinrich Schliemann demeure, aujourd’hui encore, prodigieusement controversé, et pas uniquement pour ses exagérations et ses mensonges. Comme le formule un spécialiste : « Nous pouvons être reconnaissants envers Schliemann d’avoir enfoncé sa pelle dans Troie […] Mais il l’a réduite en pièces en l’arrachant à la terre. » En effet, si Troie elle-même avait disparu de la mémoire des hommes, la destruction de ses vestiges par Schliemann constitue une seconde perte, plus profonde encore, pour l’archéologie, une perte encore plus douloureuse car auto-infligée.
UNE LÉGENDE SE MUE EN MYTHE
La tradition veut que la guerre de Troie ait débuté vers 1200 avant notre ère, lorsqu’un prince nommé Pâris s’échappa de Grèce avec une femme nommée Hélène et la ramena dans la magnifique cité fortifiée de son père, Priam, roi de Troie. Ménélas, l’époux grec bafoué, réunit plusieurs autres rois guerriers (Achille, Ulysse, son frère Agamemnon) et prit la mer pour aller la récupérer. S’ensuivit une guerre de dix ans qui dura jusqu’à ce que Troie tombe. Pour la plupart, nous associons cette histoire à Homère et à L’Iliade, poème épique composé au huitième siècle avant notre ère. On notera que l’on appelle également Troie Ilium et Ilios. Mais en réalité, la guerre de Troie n’est que la toile de fond de L’Iliade, qui s’ouvre neuf années entières après le début de celle-ci et se concentre davantage sur les affrontements personnels entre ses protagonistes. D’ailleurs, plusieurs des scènes les plus célèbres de la guerre (le jugement de Pâris, le stratagème du cheval de Troie) n’apparaissent jamais dans le poème d’Homère. La plupart de ces détails sont en fait présents dans des poèmes perdus, que l’on appelle le Cycle épique, composés par d’autres aèdes. Nous savons que ces poèmes existaient car des érudits et spécialistes des lettres de la Grèce antique les ont cités ou en ont résumé le contenu dans leurs travaux. Si ces résumés n’avaient pas subsisté, nos connaissances sur la guerre de Troie s’en seraient trouvées grandement appauvries. Mais, c’est heureux, ils nous sont parvenus, et nous les avons tissés dans la tapisserie homérique pour donner naissance à certaines des légendes les plus chéries de tous les temps.
Mais une chose assez curieuse arriva à Troie au fil des siècles. À l’époque d’Homère, on considérait les épopées troyennes comme des récits historiques relativement fidèles à la réalité. On croyait que Troie se trouvait dans ce qui est aujourd’hui l’ouest de la Turquie, près du détroit des Dardanelles, une étroite bande maritime reliant la mer Méditerranée à la mer de Marmara et, au-delà, à la mer Noire. Du temps d’Homère déjà, on avait identifié des ruines que l’on pensait être celles de Troie, et ce seul nom évoquait alors autant le sacrifice et le courage que des batailles comme celles de Gettysburg ou d’Azincourt ne le font aujourd’hui.
Cette vénération se poursuivit à l’époque classique grecque, qui débuta vers l’an 500 avant notre ère. Eschyle, le célèbre dramaturge, aurait un jour dit de ses propres œuvres qu’elles étaient « des miettes tombées du banquet d’Homère ». À cette époque, des temples se trouvaient là où s’était censément déroulée la guerre et toutes les grandes figures des mondes grec et romain s’y arrêtaient pour rendre leurs hommages : Xerxès Ier de Perse, Alexandre le Grand, Jules César et plusieurs empereurs romains après lui. Au quatrième siècle de notre ère encore, l’empereur Constantin envisageait de construire une nouvelle capitale sur le site supposé de Troie.
Mais dans les siècles qui suivirent, une forme de scepticisme s’enracina. La guerre de Troie avait-elle été un événement si épique et si décisif que cela pour le cours de l’Histoire ? Ou bien la nostalgie et l’élégance d’Homère avaient-elles séduit les esprits au point qu’on lui accorde bien plus d’importance qu’elle n’en méritait ? Petit à petit, la révérence d’antan s’estompa. Au 19e siècle, la plupart des historiens rangeaient la guerre de Troie au rang de fiction. Et les archéologues n’avaient connaissance d’aucune ruine susceptible de correspondre à son théâtre. Si Troie était si majestueuse, si puissante, où étaient ses temples, ses palais, sa redoutable citadelle ? En l’absence de preuves matérielles, la conclusion semblait claire : Homère et les aèdes du Cycle épique avaient inventé cette guerre de toutes pièces.
UN ARCHÉOLOGUE IMPROBABLE
Voilà où en était la question de Troie en 1822, quand Heinrich Schliemann vit le jour dans une famille de pasteurs du nord de l’Allemagne. Son père était un despote insignifiant qui battait sa mère, aussi lors de ses grossesses. Heinrich Schliemann échappa à ce chaos à l’âge de 11 ans en allant s’installer chez un oncle avant de devenir, à 14 ans, apprenti chez un épicier dans une ville lointaine. Quelques années plus tard, Heinrich Schliemann choisit le commerce international pour métier et mit sa montre en gage pour s’acheter un billet pour monter à bord d’un bateau à vapeur à destination de l’Amérique du Sud. Une tempête fit sombrer le navire au large de la Hollande, dont il parvint à gagner la côte, tant bien que mal, et où il feignit la maladie afin de se faire admettre dans un hôpital néerlandais et ainsi de se donner du temps pour réfléchir à la suite.
En Hollande, l’un de ses premiers véritables talents se manifesta : un don pour les langues. Dans la cosmopolite Amsterdam, il apprit le néerlandais, le français et l’anglais, notamment en assistant à des offices religieux donnés dans ces langues et en répétant les sermons des prédicateurs à voix basse. Au cours de sa vie, il apprendrait également l’arabe, le danois, l’italien, le latin, le polonais, le portugais, le russe, l’espagnol, le suédois, le turc et le grec. À plusieurs reprises, il se rendit dans un pays sans connaître un mot de la langue que l’on y parlait et en apprit suffisamment en l’espace de quelques mois pour commencer à écrire des entrées de journal dans ladite langue. Et il ne s’agit pas là de l’un de ses enjolivements. Ces journaux existent bel et bien.
En 1846, la firme pour laquelle il travaillait l’envoya à Saint-Pétersbourg pour gérer ses registres russes. Peu après son arrivée, il démissionna pour créer sa propre entreprise et bâtit une petite fortune avant de se mettre en route pour l’Amérique afin d’étoffer celle-ci pendant la ruée vers l’or californienne. Mais au bout de douze mois, il s’enfuit du pays à la suite d’une nuée d’accusations : il aurait, dit-on, détourné de l’or de cargaisons destinées aux Rothschild. Qu’importe, il quitta l’Amérique plus riche de deux millions de dollars (70 millions d’euros aujourd’hui environ).
C’est à cette période à peu près que Heinrich Schliemann décida de se marier. Il avait précédemment été fiancé à une femme de Saint-Pétersbourg, mais avait rompu après l’avoir vue danser avec un soldat lors d’un bal, le visage chargé de désir. Il décida de lui donner une seconde chance après la Californie et rédigea une proposition de mariage. Chose incroyable, comme pour couvrir ses risques, il écrivit également une lettre de demande en mariage à l’une des meilleures amies de la femme. Évidemment, les deux femmes découvrirent ce qu’il avait fait et devinrent furieuses. La seconde femme accepta néanmoins sa demande. C’est ainsi qu’ils entrèrent dans un mariage qui demeura sans amour, voire hostile, malgré la naissance de trois enfants.
Pour ne rien arranger aux soucis de Heinrich Schliemann, les affaires ne lui procuraient plus aucun plaisir. Certes, il demeura prospère et entra même dans le cercle des plus grandes fortunes de ce monde en s’enrichissant grâce à la poudre à canon durant la guerre de Crimée et en spéculant sur les actions de compagnies ferroviaires et sur le coton pendant la guerre de Sécession. Mais tant de réussites firent de lui un homme vide. Sa vie de famille en ruines, il se mit à voyager dans toute l’Europe et à assister à des cours d’archéologie en Grèce. Initialement, Heinrich Schliemann s’était embarqué dans ce voyage car la haute société européenne voyait en lui un nouveau riche rustre et parce qu’il souhaitait paraître plus raffiné. Mais il se prit d’une véritable passion pour cette discipline, une affection qui se mua bientôt en obsession.

Le cheval de Troie, ici reconstitué en bois dans une localité de l’actuelle Turquie, était un élément légendaire des mythes et des récits à demi historiques qui nourrirent l’ambition de Heinrich Schliemann.
Le cheval de Troie, ici reconstitué en bois dans une localité de l’actuelle Turquie, était un élément légendaire des mythes et des récits à demi historiques qui nourrirent l’ambition de Heinrich Schliemann.
Par-dessus tout, Heinrich Schliemann adorait les légendes de la Grèce antique et vénérait Homère comme certains vénèrent la Bible. Il prit part à son premier circuit archéologique en 1868 lors duquel il visita le marais où Hercule avait terrassé l’Hydre, puis sillonna différents lieux mentionnés dans L’Odyssée. Il tenta même de mener une campagne de fouilles dans ce qu’il croyait être Ithaque, le royaume d’Ulysse, et y mit au jour plusieurs urnes funéraires contenant des cendres et des ossements humains. Il finit par les briser en les exhumant, mais son enthousiasme était tel qu’il ne se soucia pas de telles bagatelles. Plus tard, sans la moindre preuve, il se répandit en affirmant qu’il était « très possible » qu’il ait découvert les restes d’Ulysse et de Pénélope.
Porté par ces travaux, Heinrich Schliemann décida de se mettre en quête de Troie. En dépit du consensus qui voulait que la guerre de Troie ait été fictive, certains spécialistes continuaient d’espérer que la ville ait un jour existé. La plupart d’entre eux la situaient en Anatolie, qui faisait alors partie de l’Empire ottoman et qui constitue aujourd’hui l’essentiel de la Turquie asiatique. Plus précisément, ils plaçaient Troie sur un tertre de l’ouest de l’Anatolie, près du village de Pınarbaşı, à quelques kilomètres de la mer. Pourtant, la plupart de ces archéologues ne se donnèrent jamais la peine de visiter Pınarbaşı. Ils pratiquaient une sorte d’archéologie théorique et n’étaient pas du genre à se salir les ongles. Heinrich Schliemann, en revanche, s’y rendit bien ; malgré tous ses défauts, il ne rechigna jamais face au labeur.
Mais contrairement à d’autres sites antiques, Heinrich Schliemann ne découvrit aucun fragment de poterie à Pınarbaşı, chose qui permit de douter que quiconque y ait jamais vécu. D’autres détails ne concordaient pas non plus d’ailleurs. Dans L’Iliade, Homère affirme qu’il y avait deux sources non loin de Troie, l’une chaude et l’autre froide. Lors d’une marche autour de Pınarbaşı, Heinrich Schliemann dénombra trente-quatre sources, un bien trop grand nombre. Dans un autre passage de L’Iliade, Achille pourchasse Hector et fait trois fois le tour des murailles de la ville. Vaillant, Heinrich Schliemann tenta de reconstituer la scène lui-même en faisant un tour du tertre de Pınarbaşı mais se trouva confronté à des pentes de 65 degrés à certains endroits. Il manqua de tomber tête la première en descendant l’une d’elles et finit par avancer à quatre pattes. « Pas même une chèvre », conclut-il, ne pouvait descendre une pente aussi dangereuse. Étant donné la précision dont faisait preuve Homère dans les descriptions des paysages, Pınarbaşı ne pouvait pas être Troie.
Pourtant, il existait une autre possibilité. Une poignée d’érudits plaçaient Troie sur un tertre à huit kilomètres au nord de Pınarbaşı appelé Hisarlık, « l’endroit des forteresses ». Si la croyance en l’existence de la guerre de Troie était marginale, alors situer Troie à Hisarlık c’était se confiner à la marge de la marge ; ce n’était pas aussi fou que de croire en l’Atlantide, mais l’on n’en était pas si loin. Ces spécialistes avaient néanmoins converti quelques amateurs enthousiastes à leur cause, dont Frank Calvert. Bien qu’anglais, Frank Calvert avait grandi dans une famille d’expatriés dans l’ouest de l’Anatolie. Son frère aîné faisait du négoce à l’international et subvenait aux besoins financiers de sa famille, ce qui permit au plus romantique Frank de s’essayer à l’archéologie. Frank Calvert décida que Troie se trouvait forcément sous Hisarlık et convainquit son frère d’acquérir un terrain comprenant la moitié du tertre.
Puis la catastrophe frappa. Son ambitieux frère aîné se lança dans des opérations financières hasardeuses et y perdit son argent. Incapable de rembourser ses dettes, il déposa de fausses déclarations de sinistre auprès des assurances concernant des cargaisons perdues et se fit prendre, ce qui jeta le discrédit sur le nom de la famille. Après cinq années de cavale, on le condamna à de la prison. Les finances de la famille au plus bas, Frank ne pouvait plus payer d’ouvriers pour fouiller Hisarlık. Il demanda donc au British Museum de Londres une maigre subvention de cent livres Sterling (un peu plus de 8 500 euros aujourd’hui). En échange, il offrait au musée chaque artefact exhumé tant qu’on le nommait directeur de l’opération. Le personnel du musée lui répondit sèchement. Peut-être souhaitait-il prendre ses distances avec les théories marginales sur Troie ou peut-être ne voulait-il pas s’associer à des crapules comme les Calvert. Quoi qu’il en soit, le British Museum opposa un refus à Calvert. Et ce fut l’une des décisions les plus irréfléchies de l’histoire de l’archéologie.
Tout sauf découragé, Frank Calvert, qui avait alors 35 ans, entreprit des fouilles à petite échelle à Hisarlık au milieu des années 1860 et mit au jour des parties d’un théâtre et le temple d’Athéna, ainsi que des artefacts. Plus bas, il découvrit de la poterie datant du septième siècle avant notre ère, bien trop récente pour être celles de la Troie d’Homère, mais suffisamment anciennes pour attiser son envie de poursuivre les fouilles, qui n’auraient lieu qu’à condition qu’il réunisse les fonds nécessaires.
Frank Calvert accueillait souvent des visiteurs européens traversant l’Anatolie et, en 1868, Heinrich Schliemann fit halte chez lui dans le cadre de son périple archéologique. Frank Calvert lui montra des vases et un lion en bronze récupérés lors de ses fouilles. Heinrich Schliemann fut impressionné. Hisarlık l’impressionna plus encore. Le tertre faisait un peu moins de 200 mètres de diamètre et était entouré, comme il le raconta plus tard, de plaines verdoyantes et luxuriantes « brodées de millions de fleurs ». Plus important encore, il découvrit l’exact type de pentes douces sur lesquelles Achille est susceptible d’avoir poursuivi Hector. Le temple et le théâtre que Frank Calvert avait fouillés attisèrent encore plus l’imagination de Schliemann. Quant aux sources chaude et froide d’Homère, Hisarlık n’en comptait aucune. Mais Schliemann ne laissait pas quelques incohérences refroidir son enthousiasme. Ainsi, lorsque Calvert lui proposa un partenariat pour organiser des fouilles à Troie, Schliemann sauta sur l’occasion.
Mais avant que Schliemann ne commence à creuser, il avait une affaire domestique à régler. Ce Noël-là, il fit une tentative ultime de se réconcilier avec son épouse et lui annonça par télégramme qu’il rentrait à Saint-Pétersbourg les bras chargés de cadeaux pour leurs enfants. Elle réagit en quittant la ville à la hâte. Sans recours, Schliemann décida de mettre fin à leur mariage et, bientôt, il prit des dispositions pour épouser une nouvelle femme. Il avait écrit à un archevêque grec de sa connaissance pour lui demander de l’aider à trouver une nouvelle épouse. L’archevêque avait justement quelqu’un à lui proposer : Sophia Engastromenos, dix-sept ans alors. À la fin de 1869, Schliemann et Sophia étaient mariés.
Sa vie conjugale de nouveau sur les rails, Heinrich Schliemann porta son attention sur la découverte de Troie. Bien que Frank Calvert eût l’intention de prendre la tête des fouilles, Heinrich Schliemann l’écarta et prit les opérations en main. À l’époque, les fouilles entreprises sur le territoire de l’Empire ottoman nécessitaient un permis, mais l’équipe de Schliemann commença à creuser à Hisarlık en avril 1870 avant d’en avoir pris la peine d’en obtenir un. La tranchée initiale qu’ils creusèrent le déçut – « Je ne trouve que des détritus », se plaignit-il –, mais une seconde tranchée livra plusieurs pièces, figurines et urnes du plus grand intérêt, ainsi que cinq murs en briques. Schliemann les déclara aussitôt parties intégrantes d’un temple mentionné dans L’Iliade.
La campagne de fouilles de 1870 ne dura que douze jours après lesquels Heinrich Schliemann rentra auprès de Sophia. Il ne manqua toutefois pas de se vanter de ses exploits dans les journaux et les autorités ottomanes punirent son imprudence en faisant délibérément traîner sa demande d’autorisation pour les fouilles de 1871. Il ne put retourner sur le terrain qu’en octobre, et les pluies de l’hiver ne tardèrent pas à transformer le site en bourbier. Chose encourageante toutefois, son équipe découvrit des haches et pointes de lance en bronze dans la boue, mais aussi des jarres contenant des ossements humains. Malheureusement, Heinrich Schliemann ne songea jamais à relever les différentes strates, ni même la profondeur à laquelle chaque artefact était apparu. Par conséquent, tout ce qu’il emporta se révéla inexploitable pour l’analyse historique.
Pour une raison ou pour une autre, les découvertes de 1871 convainquirent Schliemann que la Troie d’Homère gisait tout au fond du tertre d’Hisarlık. Ce fut une hypothèse regrettable. Nous savons aujourd’hui qu’Hisarlık est un site complexe comprenant onze niveaux d’occupation distincts allant de 3500 avant notre ère à l’an 1350 de notre ère. La Troie d’Homère, vers 1200 avant notre ère, correspond probablement à la strate VIIa, qui se trouve très loin du fond. Mais c’est vers le fond que Schliemann se dirigeait, quoi qu’il en coûte.
CHERCHEUR D’OR
Pour la saison 1872, Heinrich Schliemann recruta 120 ouvriers et leur donna une consigne : creusez rapidement. Un bulldozer aurait difficilement pu faire œuvre moins précise. L’une des tranchées qu’ils ouvrirent faisait 80 mètres de large, soit l’essentiel d’un terrain de football. Ils retirèrent 92 000 mètres cubes de terre en tout et pour tout, l’équivalent de trente-six piscines olympiques. À cette vitesse, les ouvriers auraient été incapables de documenter leurs découvertes, même si Heinrich Schliemann les avait formés à cela (ce qu’il ne fit pas). Des sujets d’importance fondamentale pour l’archéologie, comme la façon dont les édifices sont construits, dont les corps sont enterrés, dont les niveaux d’occupation évoluent de génération en génération, furent tout bonnement laissés de côté. Schliemann détruisit même délibérément certaines découvertes. Il semblait avoir adopté la mentalité de la ruée vers l’or, qui consistait à ratisser des flancs de collines entiers jusqu’à mettre la roche à nu. Tout ce qui comptait était de toucher le fond.
Les excentricités de Heinrich Schliemann se poursuivirent en 1873. Son équipe fouilla moins agressivement cette année-là (plus n’aurait pas été possible), mais la qualité des découvertes fut spectaculaire, du moins dans l’esprit de Schliemann. Une structure croulante en brique d’adobe fut promue au rang de palais de Priam, tandis qu’une porte aux contours ambigus dans le mur de la ville devint l’une des portes Scées, où Pâris aurait tué Achille et où les Troyens auraient découvert le cheval de Troie. Pourtant, les artefacts métalliques étaient rares dans l’ensemble, chose compromettante pour Schliemann étant donné tout le rabâchage d’Homère sur le bronze et sur l’or. Mais toutes ces inquiétudes se dissipèrent lors des deux dernières semaines de la campagne avec la découverte de ce qui allait faire de Heinrich Schliemann un homme célèbre dans le monde entier.
Le travail sur le site commençait chaque jour à cinq heures du matin, on prenait le petit-déjeuner quatre heures plus tard et on déjeunait à deux heures et demie de l’après-midi ; on arrêtait de creuser au coucher du soleil. Tôt, le 31 mai, Schliemann était en train de dégager la terre autour d’un récipient en cuivre situé sous le « palais de Priam » quand il aperçut un éclat d’or enfoui à ses côtés. Ne souhaitant pas éveiller les soupçons des ouvriers, Schliemann décréta venue l’heure du petit-déjeuner bien qu’il fût trop tôt. Pendant ce temps, il commença à attaquer au couteau la terre située autour du récipient. Ce qui se produisit ensuite, raconta-t-il dans un livre plus tard, tenait du tour de magie. Pièce après pièce, des objets surgirent de la terre : vases, assiettes, coupes, etc. Stupéfait, Heinrich Schliemann fit venir sa femme, Sophia, et lui fit mettre les objets sous son châle pour qu’elle les emporte. Au total, il mit au jour 9 000 objets environ, que Sophia exfiltra tous clandestinement sous son châle au nez et à la barbe des ouvriers. Ce fut l’une des plus grandes prises de l’histoire de l’archéologie. Heinrich Schliemann la baptisa « trésor de Priam ».
Mais la majeure partie de cette histoire n’était qu’une autre de ses affabulations. Il découvrit bel et bien ces 9 000 objets, mais pas au même endroit, ni au même moment. Sophia n’avait pas non plus dissimulé des chaudrons sous son châle pour les extraire du site ; elle n’était même pas dans le pays ce jour-là.
Frank Calvert rédigea un compte rendu plus honnête des fouilles, fondé sur ce qu’il avait observé les jours où il pouvait se rendre sur le tertre qui lui appartenait. La plupart du temps, cependant, il faisait office d’homme à tout faire de Schliemann ; il réparait les brouettes, triait le courrier, courait après les fonctionnaires pour leur faire signer des permis que Schliemann ne respecterait de toute façon pas. Schliemann récompensa la loyauté de Frank Calvert en violant l’accord que les deux hommes avaient passé et selon lequel ils jouiraient à égalité de tout artefact sorti de terre, soit en lui cachant des objets purement et simplement, soit en rachetant à vil prix la part du jeune homme dans les objets découverts et en revendant ceux-ci dix fois plus cher sur le marché international. Frank Calvert fut particulièrement irrité à la lecture des exagérations et des récits auto-glorificateurs de Schliemann dans la presse.
Et le pire était encore à venir, car Schliemann allait bientôt orchestrer son plus grand coup de publicité. Après avoir exhumé le trésor de Priam, il exfiltra clandestinement les objets d’Anatolie vers sa propriété d’Athènes. Là, il para Sophia de tous ces colliers, boucles d’oreilles et diadèmes, affirmant qu’il s’agissait de ceux d’Hélène de Troie en personne, et prit une photographie saisissante. Celle-ci fut publiée dans des journaux du monde entier, sous des titres euphoriques célébrant les richesses de Troie, autrefois perdues et désormais retrouvées.
Ces trésors captèrent l’attention du public comme jamais rien ne l’avait fait dans le domaine de l’archéologie auparavant et comme peu de choses l’ont fait depuis, à l’exception peut-être du tombeau de Toutânkhamon et de la découverte du Titanic. Certes, des chercheurs se moquèrent des prétentions de Schliemann et s’offusquèrent devant les photos, faisant observer que rien ne prouvait que les bijoux avaient appartenu à Priam. Mais pour le grand public, Heinrich Schliemann avait découvert la cité perdue d’Homère.
Les universitaires avaient raison de se méfier. Étant donné que Schliemann avait découvert le magot près du fond du tertre, le trésor de « Priam » était antérieur à la Troie d’Homère d’un millier d’années. Plus accablant encore, les archéologues ne découvrirent jamais quoi que ce soit d’aussi spectaculaire, ne serait-ce que de loin, sur un autre site de cette époque. Si Schliemann avait probablement bel et bien découvert tous ces artefacts dans le tertre, il les avait probablement découvert à différents endroits et dans diverses strates, puis avait « salé » l’emplacement sous le mur pour le spectacle. Mais comme il n’admit jamais cela, ni ne conserva aucune archive susceptible de nous permettre de démêler le vrai du faux, les trésors ne peuvent pas nous renseigner beaucoup sur les civilisations qui occupèrent le tertre. À son meilleur, Schliemann était un homme irréfléchi. Sa combine avec le trésor de Priam constitue un crime archéologique.
Et pourtant. Malgré ses mensonges, malgré son comportement méprisable, Heinrich Schliemann avait bel et bien localisé Troie. Certains des artefacts qu’il découvrit, aussi mélangés soient-ils, correspondaient exactement au genre d’objets que décrit Homère. Les édifices à l’intérieur du tertre, même sérieusement endommagés par Schliemann à certains endroits, étaient, eux aussi, exactement le genre d’endroits où Priam, Pâris et Hector auraient vécu et combattu et où ils seraient morts. Qu’importe ses (nombreux) défauts, l’amateur Schliemann avait tenu tête à des milliers de spécialistes disposant de davantage de moyens, plus instruits et décidément plus intelligents, des universitaires qui voyaient en lui une crapule rustre doublée d’un menteur, et avait montré à chacun d’eux, sans exception, combien ils avaient tort. Il ne se lassa jamais de le rappeler. Ce fut la meilleure histoire jamais racontée, et elle était complètement vraie.
EN QUÊTE DE LA VÉRITABLE TROIE
En 1881, Heinrich Schliemann donna le trésor de Priam au gouvernement allemand, bien qu’il n’eût pas légalement le droit de le faire. La publicité entourant ce présent porta sa célébrité à de plus hauts sommets encore. Peu après, son manoir d’Athènes devint un site touristique à part entière. Des sociétés savantes de toute l’Europe l’invitèrent à donner des conférences, et l’accueil était toujours enthousiaste. « Je suis reçu à Londres, se vanta-t-il un jour, comme si j’avais réussi à grimper sur la Lune et que j’y avais ressuscité de ses cendres la bibliothèque d’Alexandrie. » Certaines villes faisaient parfois même tirer des feux d’artifice pour l’accueillir.
Heinrich Schliemann mourut en 1890 après qu’une otite se fut propagée à son cerveau. Il eut droit à un tombeau digne de Priam ou d’Achille : un mausolée imposant de plusieurs étages décoré de colonnes de marbre et de frises figurant des scènes de L’Iliade et de L’Odyssée. L’une d’elles représente Schliemann lui-même, debout aux côtés de Sophia, à Troie, récitant des vers d’Homère, un exemplaire à la main. Une dédicace annonce humblement : « À Schliemann le Héros. » Mais un collègue, Wilhelm Dörpfeld, qui reprit les fouilles à Hisarlık dans les années 1890, lui attribua peu après sa mort une épitaphe plus juste, qui prit la forme d’une remarque à double tranchant : « Repose en paix. Tu en as assez fait. »

Les archéologues ont désormais une vision bien plus claire de la véritable Troie. La Troie de l’âge du bronze abritait la forteresse la plus grande et la plus robuste de toute la Méditerranée et ses remparts colossaux (3,70 mètres de large pour 8,00 mètres de haut) présentaient des signes d’assauts répétés. De plus, dans les années 1990, des archéologues commencèrent à fouiller au-delà de la citadelle et découvrirent un long fossé défensif creusé dans le substrat rocheux. Celui-ci mesurait 3,70 mètres de large pour 1,80 mètre de profondeur et ceignait une ville de peut-être 30 hectares et 10 000 habitants.
Heinrich Schliemann et ses successeurs immédiats avaient tendance à considérer la ville comme essentiellement grecque et à établir une forte continuité entre les cultures troyenne et grecque. Et ils n’avaient pas tort à ce sujet : Troie présentait bien des affinités avec la Grèce. Mais les spécialistes de l’époque ne connaissaient que très mal les terres situées à l’est de Troie, dans l’Anatolie au sens large, où régnait un groupe de Hittites. Or, à la lumière de nos connaissances actuelles, la plupart des aspects de la société troyenne (poterie, maisons en briques d’adobe, pratiques funéraires) ressemblent bien davantage à la culture hittite.
Ce lien est encore renforcé par le déchiffrage par des chercheurs de tablettes d’argile provenant de sites hittites qui font des allusions évocatrices à des rois, à des batailles et à des luttes politiques dans une ville de l’ouest de l’Anatolie appelée Wilusa, comme un écho au nom alternatif de Troie : Ilios. L’une d’elles fait mention d’un roi nommé Alaksandu, soit Alexandre, autre nom du héros troyen Pâris, et l’on y trouve également des références à des batailles entre les Hittites et un groupe que la plupart des chercheurs identifient comme les Grecs mycéniens. Au total, bien qu’elle fût indéniablement été une ville importante, Troie est probablement mieux comprise si on se la figure comme un avant-poste frontalier du royaume hittite.
Les archéologues ont également révisé leur conception de la chute de Troie. La version la plus grandiose la ville semble être celle du niveau VI à Hisarlık, la Troie de la citadelle colossale. Mais Troie VI semble avoir été détruite vers 1275 avant notre ère par un séisme ; c’est une couche composée de murs déformés et de tours à moitié effondrées. Le successeur de cette ville, la modeste Troie VII, présente quant à elle des traces de guerre : des amas de bois brûlé, des réserves de pointes de flèches et de pierres de frondes, des fragments de corps mutilés. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’Homère, qui vécut plusieurs siècles après Troie VI et Troie VII, décida de fusionner les deux villes et de situer la bataille qui condamna Troie VII dans la plus élégante Troie VI.
Qu’importe la part exacte de vérité dans les œuvres d’Homère, la plupart des spécialistes d’aujourd’hui sont convaincus que L’Iliade et les poèmes apparentés du Cycle épique renvoient au moins à certains événements historiques et peut-être à de vrais individus. C’est un revirement spectaculaire par rapport à l’époque où tout le monde, dans les milieux cultivés, considérait que Troie était une ville fictive. Généralement, les historiens font œuvre de démystification : ils débusquent une croyance répandue et adorée et, rabat-joies qu’ils sont, la démontent pièce par pièce. Dans le cas présent, l’inverse s’est produit, et tout commença par Heinrich Schliemann. Il eut toujours foi en Homère, et contrairement à ceux qui se contentèrent de lancer des théories depuis leurs fauteuils, il se leva et se mit à creuser. Il avait également la personnalité et les talents littéraires nécessaires pour convaincre les autres, même si ceux-ci durent rectifier ses excès. « Si mes mémoires […] contiennent des contradictions, déclara-t-il un jour, j’espère qu’on voudra bien me les pardonner quand on songera que j’ai révélé un nouveau monde de l’archéologie. » En toute modestie de nouveau. Mais qu’importe, Schliemann avait découvert Troie qui, de nos jours encore, demeure le site archéologique le plus cité de l’Histoire.
UN TRÉSOR PERDU… PUIS RETROUVÉ
Qu’advint-t-il alors du trésor de Priam, cette collection de diadèmes, de boucles d’oreilles, de poignards, de vases, de saucières et de chaudrons que Schliemann fit sortir clandestinement de Troie en 1873 et dont il fit don à l’Allemagne ? Avançons jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Étant donné qu’il s’agissait des biens archéologiques les plus précieux du Reich, les Allemands avaient placé le trésor de Priam dans des caisses avant même que les premières bombes ne tombent sur Berlin en août 1940. À ce moment-là, on transféra certaines des caisses vers le coffre-fort d’une banque pour quelques mois, d’autres dans le sous-sol de la Monnaie de Berlin, avant qu’on ne les réunisse toutes et qu’on ne les expédie vers le donjon le plus robuste du Reich : une tour antiaérienne géante en béton et en acier près du zoo de Berlin. Malheureusement, la tour fut pilonnée en 1945 et bien que les brigades des trophées soviétiques se soient précipitées sur place dès qu’elles le purent, elles annoncèrent n’avoir découvert aucune trace du trésor de Priam.
Puis, de manière on ne peut plus spectaculaire, durant la période de la glasnost, après l’effondrement l’URSS, le gouvernement russe révéla qu’il avait menti tout du long au sujet des artefacts de Schliemann. Le trésor de Priam n’avait pas été détruit durant la bataille de Berlin mais pillé par des brigades des trophées, rapporté à Moscou et balancé dans le sous-sol du musée Pouchkine.
En 1996, le musée banda les muscles et exposa 260 artefacts troyens. Sans surprise, l’Allemagne protesta et exigea leur restitution. Elle ne fut pas la seule. Puisque Schliemann les avait illégalement sortis de Troie en premier lieu, la Turquie les réclama également, une revendication compliquée par le fait que le gouvernement avec lequel traitait Schliemann, l’Empire ottoman, n’existait plus. D’autres revendications furent émises par les descendants de Frank Calvert, l’archéologue en herbe qui possédait la moitié du tertre de Troie-Hisarlık. Mais toutes les discussions en vue de la restitution du trésor de Priam ont échoué et à ce jour, tous ces objets en or demeurent en Russie.
Sam Kean est l’auteur de huit ouvrages à succès ayant figuré sur la liste du New York Times à l’intersection de la science et de l’Histoire, dont The Disappearing Spoon, Dinner With King Tut et The Icepick Surgeon. Ce double finaliste du Prix littéraire d’écriture scientifique Pen / E.O. Wilson vit à Washington.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
