Inde : les œuvres cachées dans ces grottes bouddhistes refont surface après des siècles

Creusées à flanc de falaise il y a près de mille ans puis tombées dans l’oubli, les grottes d’Ajantâ abritent des lieux sacrés ornés d’œuvres ésotériques retraçant les vies de Bouddha.

De Rédaction National Geographic
Publication 16 mai 2022, 16:14 CEST
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Les grottes bouddhistes d’Ajantâ, en Inde, ont été creusées à flanc de falaise, en surplomb des eaux du Waghora, entre le 2e siècle av. J.-C. et le 6e siècle ap. J.-C. Elles regorgent de peintures et de reliefs bouddhistes et sont inscrites au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983.

PHOTOGRAPHIE DE Album, Robert Harding, Alex Robinson

En 1819, des soldats britanniques bien décidés à braconner un tigre se mirent en chemin le long d’une falaise en forme de fer à cheval, en surplomb des eaux du Waghora. Mais leur partie de chasse ne se déroula pas tout à fait comme prévu : ils tombèrent sur un système de grottes artificielles creusées dans la roche avec ingéniosité et sens de la mise en scène. La beauté apparente de l’ouvrage qu’ils venaient de découvrir n’était qu’un avant-goût de ce qui les attendait à l’intérieur de ces couloirs de pierre.

Les grottes, abritant des chauves-souris et connues des tribus voisines, mais demeurées anonymes pendant près de quatorze siècles, recelaient un amas d’œuvres religieuses tout simplement stupéfiantes. Les fresques immenses, les sculptures découpées dans la roche, les sanctuaires (stupas), les monastères, les salles de prière ou encore les inscriptions déposées là au fil des siècles sont autant de chefs-d’œuvre archétypaux de l’art premier bouddhiste et emblématiques des prouesses créatives de l’Inde classique sous le règne de l’influente dynastie des Gupta. Pourtant, contre toute attente, seuls quelques habitants de la région étaient au fait de leur splendeur majestueuse.

Minutieusement sculpté vers la fin du 5e siècle de notre ère, ce couple d’éléphants encadre l’entrée de la Grotte 16 à Ajantâ.

PHOTOGRAPHIE DE Leonid Andronov, Alamy

ORIGINES GÉOLOGIQUES

Il y a 66 millions d’années, environ 100 000 ans avant l’impact de Chicxulub (fameux cratère d’impact dû à la collision de l’astéroïde responsable de l’extinction des dinosaures), une des plus importantes éruptions volcaniques de l’Histoire inonda de 560 000 km3 de lave le plateau indien du Deccan. Une fois la poussière retombée et la lave refroidie, la région entière se recouvrit d’une couche de basalte igné.

Des Bouddhas et des bodhisattvas ornent le plafond de la Grotte 10, une des plus anciennes grottes d’Ajantâ. Celle-ci date du premier siècle avant notre ère mais la plupart des œuvres qui s’y trouvent ont été créées au 5e siècle ap. J.-C.

PHOTOGRAPHIE DE Maurice Joseph, Alamy

C’est sur ce plateau que devaient voir le jour certaines des plus grandes dynasties indiennes. Les sculptures et les inscriptions qu’elles ont laissées constituent une des archives les plus complètes sur ces sociétés anciennes. Près de l’ancienne ville d’Ajantâ, une trentaine de grottes creusées par des humains perforent la surface d’une paroi rocheuse de basalte noir. Leurs façades sont étonnamment majestueuses ; elles sont ornées de peintures, de piliers et de statues évoquant les temples sculptés de Petra, en Jordanie, ou encore les fresques de Pompéi.

La somptuosité du complexe d’Ajantâ reflète son parrainage royal. Bien que certains des temples qui s’y trouvent datent du deuxième et du premier siècle avant notre ère, la plupart furent creusés lors du règne d’un empereur Vakataka du nom d’Harishena qui contrôlait une grande partie de l’Inde centrale au milieu du 5e siècle de notre ère. À une certaine époque, plusieurs centaines de moines habitaient les grottes.

L’âge d’or d’Ajantâ en tant que centre religieux et artistique florissant semble coïncider avec le règne d’Harishena, qui mourut en 478. Au 7e siècle, le monastère commença à se vider, les grottes furent abandonnées et les belles peintures d’Ajantâ tombèrent dans l’anonymat. Le bouddhisme allait disparaître progressivement de l’Inde, pays où il avait pourtant vu le jour ; à la fin du 13e siècle, ses lieux saints avaient soit été détruits, soit été abandonnés à la suite des invasions des armées musulmanes.

 

SPLENDEUR MONASTIQUE

Pour la plupart, les grottes d’Aranjâ furent construites afin d’accueillir des salles de prière (chaityas) et des habitations (viharas). On y trouve des chambres centrales longées de colonnes ouvrant sur un sanctuaire où se trouve encore des statues de Bouddha. Le long des couloirs extérieurs, des portes ouvrent sur des cellules monacales dépouillées, comptant pour tout mobilier un lit en pierre.

En Inde, les grottes d’Ajantâ abritent certaines des plus anciennes et des plus incroyables œuvres bouddhistes du monde. On y trouve notamment des sanctuaires sculptés entourés de magnifiques peintures sur les murs et sur les plafonds.

Dans l’ensemble, l’atmosphère architecturale est solennelle, révérencieuse, un je-ne-sais-quoi d’éthéré orne les murs. Les grottes les plus raffinées sont faites pour l’éveil spirituel. Pour beaucoup, leurs murs couverts de peintures suscitent l’inspiration.

Seuls quelques fragments de la plupart des fresques ont survécu aux siècles. Il en reste assez pour convoquer l’atmosphère voluptueuse et spirituelle qui imprégnait ces temples. L’ensemble de la création connue semble avoir paradé sur leurs murs. On y a figuré Bouddha et les boddhisatvas (des bouddhas avant l’éveil). Mais aussi des princes et des princesses, des marchands, des mendiants, des musiciens, des serviteurs, des amants, des soldats et des hommes sacrés. Éléphants, singes, buffles, oies, chevaux et même fourmis se fondent dans la foule humaine. Les arbres fleurissent, les lotus épanouis s’ouvrent, les vignes s’enroulent et tendent les bras.

À Ajantâ, la plupart des murs sont recouverts de scènes représentant les vies passées de Bouddha. Dans la Grotte 1, une peinture en excellent état de préservation montre un roi en train de prendre un bain rituel après avoir renoncé aux plaisirs terrestres pour poursuivre une vie spirituelle.

PHOTOGRAPHIE DE Benoy Behl, National Geographic

Une des fresques les plus envoûtantes représente Padmapani (ou Avalokitesvara), un bodhisattva béat symbole d’infinie compassion, tenant un lotus. Présent près de l’entrée de l’un des sanctuaires, Padmapani fait office de gardien et procure une vision de paix à quiconque y pénètre.

Des statues de bodhisattvas accueillent les visiteurs dans les grottes. Celles-ci saluaient déjà les pèlerins, les moines et les marchands qui traversaient Ajantâ à son âge d’or. Sur les murs, des fresques à la composition complexe content les histoires (Jatakas) des vies passées de Bouddha. D’autres œuvres figurent des incidents de la vie du Bouddha historique, Siddhartha Gautama, prince indien ayant vécu mille ans plus tôt.

Les peintures font office de classiques illustrés à la mode du 5e siècle et destinés à susciter la dévotion et à élever sa conscience spirituelle par l’acte de vision. Pour la plupart des visiteurs actuels, ces contes sont ésotériques. Pourtant, la sensation de voir ces images émerger de l’obscurité dans toute leur grâce et dans toute leur beauté instaure bel et bien un lien entre le passé et le présent.

Sculpté à la fin du 5e ou au début du 6e siècle, ce Bouddha allongé est une des nombreuses œuvres riches en détails qui ornent la Grotte 26 à Ajantâ.

PHOTOGRAPHIE DE Mahaux Photography, Getty

EFFORTS DE PRÉSERVATION

À l’ère moderne, le monde redécouvrit petit à petit le pouvoir sublime de ces peintures. Volkmar Wentzel, photographe pour National Geographic, visita Ajantâ et le village voisin d’Ellorâ à l’occasion d’un voyage entrepris à travers l’Inde en 1946 et 1947. Il voulait saisir les fresques avec la pellicule couleur Ektachrome, qui venait d’être mise sur le marché, mais la chaleur était si intense que son émulsion fondit. En fin de compte, Wentzel dut faire venir de la glace d’un lieu situé à 150 kilomètres de là et installer sa chambre noire dans des recoins sombres de la grotte.

Gauche: Supérieur:

Cette sculpture grandeur nature à l’effigie de Padmapani, bodhisattva (celui qui est sur le chemin de l’éveil) de la compassion, accueille les visiteurs de la Grotte 1 depuis le 5e siècle.

PHOTOGRAPHIE DE Benoy Behl, National Geographic
Droite: Fond:

De nos jours, les grottes d’Ajantâ sont un des monuments les plus populaires d’Inde. Les Bouddhas qui y attendent attirent une grande variété de visiteurs, qu’il s’agisse de touristes ou de moines bouddhistes.

PHOTOGRAPHIE DE Nikreates, Alamy

Le complexe fut inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1983, mais lors d’une tentative peu judicieuse de préservation du site entreprise par deux restaurateurs italiens, les murs furent recouverts de vernis et de laque, ce qui en dénatura les couleurs. Rajdeo Singh, directeur de la préservation du Service archéologique d’Inde, est à l’origine d’une campagne de préservation intensive lancée en 1999. Benoy Behl, photographe et réalisateur indien, a beau documenter les grottes depuis des décennies, ces compositions l’émeuvent encore : « Cela nous montre la part divine qu’il y a en nous. »

Malgré la beauté sublime des peintures d’Ajantâ, on les considérait autrefois comme une sorte de « feu de paille », une prouesse extraordinaire mais isolée. De récentes études indiquent clairement que les splendeurs d’Ajantâ trouvent leur origine dans des tendances plus anciennes encore et que leur influence s’étend partout. Les photos et les films de Benoy Behl montrent comment les œuvres présentes dans ces grottes s’inscrivent dans les traditions helléniques, hindoues et bouddhistes.

Dans les grottes d’Ajantâ sont peintes des Jatakas racontant la vie des premières incarnations du Bouddha sous forme humaine ou animale. Dans la Grotte 17, les éléphants jouent les premiers rôles.

PHOTOGRAPHIE DE Mahaux Photography, Getty

C’est un buissonnement de l’imagerie sacrée qui nourrit l’épanouissement artistique d’Ajantâ. C’est d’ailleurs à cette époque que la figure du Bouddha prit une forme idéalisée et humaine. Avant cela, les artistes se servaient plutôt de symboles (empreintes de pas, un arbre, un trône vide) pour représenter le Bouddha historique, mais les pratiquants désiraient une focalisation plus personnelle pour exprimer leur dévotion. La ressemblance inventée dans le sous-continent indien aux premiers siècles de notre ère (yeux clos et expression sereine) devint le prototype de l’imagerie bouddhiste qui finit par se répandre dans tout l’Asie. C’est cet indélébile visage que l’on admire encore de nos jours.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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