Comment Beethoven, grand admirateur de Napoléon, est-il devenu son pire détracteur ?
Fasciné par le héros de la Révolution française, Beethoven voulait lui dédier sa Troisième Symphonie. Mais l'accession de Napoléon au trône impérial transforma son admiration en profonde désillusion.

Beethoven prévoyait de dédier sa Troisième Symphonie à Napoléon avant que le révolutionnaire français ne se couronne lui-même empereur.
Beethoven prévoyait de dédier sa Troisième Symphonie à Napoléon avant que le révolutionnaire français ne se couronne lui-même empereur.
Deux géants ont ébranlé les fondements des 18e et 19e siècles en Europe : Ludwig van Beethoven et Napoléon Bonaparte, nés avec un an d’écart. Le premier a vu le jour en 1770 à Bonn, près de Cologne, dans l’Allemagne actuelle ; le second en 1769, à Ajaccio, en Corse. Les deux hommes ont transformé de manière radicale leurs domaines respectifs, laissant derrière eux un héritage que tous leurs partisans se sont efforcés de reconnaître tout en essayant de les transcender.
Les prouesses militaires de Napoléon après la Révolution française l’ont rapidement propulsé au pouvoir. Les victoires successives du jeune homme ont forgé sa réputation, et lui ont attiré des éloges dans toute l’Europe, où il était considéré comme le symbole du renouveau.

Ce tableau d’Antoine-Jean Gros représente Napoléon, âgé de vingt-sept ans, sur le pont d’Arcole, en Italie, où il infligea un terrible revers aux Autrichiens en 1796.
Ce tableau d’Antoine-Jean Gros représente Napoléon, âgé de vingt-sept ans, sur le pont d’Arcole, en Italie, où il infligea un terrible revers aux Autrichiens en 1796.
Quant à Beethoven, ses compositions novatrices ont donné à la musique une nouvelle envergure. Ses symphonies racontaient des histoires entières sans aucun mot, faisant déferler les émotions et créant des scènes qui happaient les auditeurs comme jamais. Beethoven a dominé la scène musicale comme Napoléon a régné sur les sphères militaires et politiques. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, mais un événement critique du début du 19e siècle a révélé à quel point ces deux icônes étaient différentes.
DES DÉBUTS À BONN
Ludwig van Beethoven est né dans une famille de la classe moyenne. Son père, Johann, souffrant d’alcoolisme, il a été contraint dans sa jeunesse d’aider sa mère et ses frères et sœurs. Bien qu’il n’ait jamais été considéré comme un prodige, contrairement au jeune Mozart avant lui ou à Mendelssohn après lui (qui a écrit cinq opéras lorsqu'il était enfant), Beethoven impressionnait par son talent.
À l’âge de 14 ans, il est devenu second organiste à la cour du chef régional, l’archevêque-électeur de Cologne, où il assistait Christian Gottlob Neefe, l’organiste principal de la cour et professeur de musique de Beethoven. Avec ses leçons de piano et de composition, Neefe a réveillé chez son étudiant un amour profond pour la musique de Johann Sebastian Bach et un appétit vorace pour la lecture.
Trois ans plus tard, l’archevêque-électeur de Cologne, Maximilien-François d'Autriche, a décidé de promouvoir le jeune musicien. À l’époque, l'Électorat de Cologne faisait partie du Saint-Empire romain, dirigé par le frère de Maximilien-François, Joseph II. L’électeur a donc envoyé le jeune homme de 17 ans à Vienne, capitale de l’empire et centre européen de la musique classique. C’est là, en 1787, que Beethoven est reçu par nul autre que Wolfgang Amadeus Mozart. On raconte, bien que certains historiens jugent ce récit apocryphe, qu’en l’entendant jouer, Mozart aurait soufflé à sa femme : « Faites attention à ce garçon. Un jour, tout le monde parlera de lui ». Beethoven espérait étudier avec Mozart. Mais son séjour à Vienne a été écourté lorsque sa mère est gravement tombée malade et qu’il a dû rentrer en Allemagne.
À cette époque, Mozart et son compatriote, l’Autrichien Joseph Haydn, étaient les deux étoiles du firmament musical. Leur musique était le standard à atteindre et celui qui allait falloir transcender. L’influent musicologue anglais Charles Burney parlait pour un grand nombre lorsqu’il a décrit, à la fin du 18e siècle, la musique comme « l’art de plaire », dont l’objectif principal était de transmettre la douceur et le raffinement. L’œuvre de Beethoven contribuerait ultérieurement à renverser ce standard esthétique.
Sa famille dépendant de lui financièrement, Beethoven a travaillé comme professeur de musique alors qu’il n’était qu’un adolescent. Ses élèves étaient souvent les enfants de la noblesse, dont ceux de la famille von Breuning, très cultivée. Cette dernière a fait rencontrer du beau monde à Beethoven, le présentant notamment à un ami de la famille, le comte von Waldstein, un aristocrate viennois mélomane. Impressionné par le talent de Beethoven, il commandera par la suite plusieurs œuvres au compositeur.
Cette relation avec le comte est le parfait exemple du compromis que les musiciens doivent faire entre leurs idéaux et leur porte-monnaie. Les compositeurs avaient besoin du soutien de mécènes aristocratiques pour financer la création de leur musique, même s’ils adhéraient à des valeurs démocratiques.
En 1790, Beethoven a fait la rencontre de Joseph Haydn. Ce dernier, si impressionné par le jeune musicien, lui a alors proposé de venir étudier à Vienne sous sa houlette. Deux ans plus tard, Beethoven vit dans la capitale de l’Autriche. Il n’étudiera cependant qu’un court moment avec Haydn. À Vienne, ses excellentes relations avec des familles aisées lui permettent de bien gagner sa vie. L’une des plus importantes était avec le mélomane Franz Joseph Maximilian von Lobkowitz.
À L’AUBE DE LA RÉVOLUTION
Beethoven avait 18 ans à l’été 1789 lorsqu’une nouvelle stupéfiante s’est répandue dans Bonn : le 14 juillet, à Paris, des révolutionnaires ont pris la prison de la Bastille. Cet événement a marqué un nouvel ordre basé sur les principes révolutionnaires de la liberté et des droits individuels.
Les conséquences de la Révolution française sur le peuple allemand ont été nombreuses. L’historien nationaliste allemand, Ernst Moritz Arndt, qui fut un grand critique de la révolution, reconnaissait néanmoins ses effets : « Elle a semé dans les têtes et les cœurs les idées essentielles à la fondation de l’avenir, idées que la plupart d’entre nous auraient été effrayés d’imaginer il y a seulement 20 ou 30 ans ».
Dans un premier temps, l’enthousiasme suscité par cet événement s’est même propagé aux empereurs. Au début de la révolution, Joseph II et Maximilian Franz estimaient que ce qui se passait en France confirmait les idéaux des Lumières. À l’université de Bonn, récemment fondée et où Beethoven a brièvement suivi des cours, Euloge Schneider, fougueux professeur et ancien moine, a encensé la prise de la Bastille dans un poème. L’œuvre a été publiée dans un journal jacobin auquel était abonné Beethoven. Et même si le compositeur n’est jamais devenu totalement radical, il était exposé à la sympathie générale et à l’excitation nourries par les événements en France.
Cette période de bouleversement politique phénoménal a intrigué Beethoven, et l’a touché personnellement. Au cours de sa première année complète passée à Vienne, en 1793, la nouvelle de l’exécution du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette, tante de François II, empereur des Romains, s’est répandue. Un an plus tard, les Français occupaient la ville natale du compositeur, Bonn.
Beethoven a commencé à s’intéresser aux campagnes du jeune général opposé à la monarchie, Napoléon Bonaparte, la première en Italie entre 1796 et 1797, puis en Égypte et en Palestine, de 1798 à 1799. Malgré des résultats mitigés en Égypte, Napoléon a été accueilli en France tel un héros, avant d’être proclamé premier consul de la République française. En 1800, sa victoire face à l’armée autrichienne à Marengo a contraint l’Autriche à faire d’importantes concessions à la France.
Napoléon était au centre d’une nouvelle ère en Europe, et Beethoven était impressionné par cette nouvelle ère prometteuse.

En 1805, Napoléon l’emporte sur l’Autriche à Austerlitz. S’inspirant de la colonne Trajane de Rome, il a commandé cette colonne à ériger sur la place Vendôme, à Paris. Celle-ci est décorée de scènes représentant ses triomphes militaires et est surplombée par une statue de Napoléon habillé comme un empereur romain. La statue actuellement est une copie de l’originale.
En 1805, Napoléon l’emporte sur l’Autriche à Austerlitz. S’inspirant de la colonne Trajane de Rome, il a commandé cette colonne à ériger sur la place Vendôme, à Paris. Celle-ci est décorée de scènes représentant ses triomphes militaires et est surplombée par une statue de Napoléon habillé comme un empereur romain. La statue actuellement est une copie de l’originale.
UNE AFFLICTION INCURABLE
Ses premières années à Vienne, Beethoven était connu comme un virtuose brillant au piano, aux compositions largement remarquées. Mais en 1798, coup de théâtre : il commence à perdre l’audition. Sa surdité, attribuée à plusieurs causes, a laissé Beethoven particulièrement tourmenté.
En 1802, son médecin l’a envoyé passer l’été dans le village voisin de Heiligenstädt. Le musicien s’efforce d’accepter sa situation et écrit une lettre à ses deux frères au sujet de la maladie qui l’avait « irrémédiablement touché ». Connue comme le testament de Heiligenstädt, cette lettre n’a jamais été envoyée et n’a été découverte qu’après la mort de Beethoven.
L’écriture de ce testament coïncidait avec le début de ce que certains appellent sa phase héroïque. Sa musique est devenue plus pure émotionnellement, des caractéristiques qui allaient ressortir triomphalement dans sa Troisième Symphonie. Cette œuvre majeure du compositeur, l’opus 55, est remarquable par sa longueur (elle est bien plus longue que n’importe quelle autre symphonie de l’époque), mais aussi sa gamme. Elle exprime des idées sur une large toile, incluant la malchance de Beethoven, l’expérimentation de ses idées musicales et son expérience du tumulte de la guerre.
LE REJET D’UN TYRAN
Enthousiasmé par les idées de liberté et d’égalité que Napoléon incarnait à ses yeux, Beethoven a décidé de dédier sa Troisième Symphonie au commandant français. Le compositeur réalisait alors sa première esquisse de la symphonie tout en se faisant soigneusement son opinion sur Napoléon.
Puis, au printemps 1804, alors qu’il achevait son œuvre, il a appris que Napoléon s’était autoproclamé empereur de France. Selon le protégé du compositeur, Ferdinand Ries, Beethoven s’est alors lancé dans une diatribe enragée à l’encontre de son ancien héros : « Lui aussi va maintenant piétiner l’ensemble des droits de l’homme [pour] assouvir son ambition ; il va maintenant se croire supérieur à tous les hommes [et] devenir un tyran ! ». Il ira jusqu’à raturer avec virulence le nom Bonaparte sur la page d’une partition en bon état de conservation.
Les raisons de la décision du compositeur de retirer le nom de Napoléon restent méconnues. Beethoven, qui ne s’est jamais exprimé publiquement sur l’empereur français, a finalement décidé de dédier la Troisième Symphonie au prince de Lobkowitz, l’un de ses premiers mécènes à Vienne.
Sur la partition publiée en 1806, un an après qu’elle a été jouée pour la première fois, la Troisième Symphonie était intitulée Sinfonia Eroica (Symphonie héroïque) et comportait le sous-titre suivant : « Composée en mémoire d’un grand homme. » Bien que le nom de Napoléon ait été effacé, son ombre plane toujours sur le chef-d’œuvre. Les accords passionnés de la symphonie représentent les troubles de l’ère napoléonienne qui ont inspiré la musique de Beethoven et façonné sa vie.
UNE RÉCEPTION HÉROÏQUE
La Troisième Symphonie a été jouée pour la première fois en avril 1805, au Theater an der Wien de Vienne, sous la direction de Beethoven lui-même. Selon certains critiques, c’était un triomphe : la majestueuse mélodie d’ouverture jouée au violoncelle, la marche funèbre intense, le scherzo frénétique et perturbant, et une dernière réitération du thème héroïque jouée aux cuivres.
Mais dans l’ensemble, l’œuvre a été accueillie de façon plus mitigée, laissant le public ainsi que de nombreux critiques perplexes. Loin de produire un son plaisant, le compositeur avait créé des dissonances insolites, qui contribuaient au sentiment d’une lutte titanesque au terme de laquelle l’espoir l’emportait sur le désespoir. Le public de l’époque n’avait jamais rien entendu de tel ; aujourd’hui, la Troisième Symphonie est un incontournable du répertoire des plus grands orchestres au monde. La plupart des musicologues s’accordent à dire qu’elle marque un tournant majeur. Selon Tom Service, compositeur britannique, elle ne « symbolise pas seulement Napoléon ou Beethoven, mais aussi les possibilités de la symphonie en elle-même, qui se révèle être porteuse d’une importance et d’une signification nouvelles, comme jamais auparavant dans son histoire ».
ODE À LA LIBERTÉ
Bien que Beethoven ait été déçu par Napoléon en 1804, ce n’est que quelques années plus tard qu’il l’a rejeté complètement. Les guerres napoléoniennes faisaient rage dans toute l’Europe et le consul français était devenu un conquérant à l’appétit insatiable. Napoléon a attaqué une nouvelle fois l’Autriche en 1809, allant même jusqu’à bombarder Vienne, événement auquel Beethoven a assisté en personne.
Au moment de la défaite de l’empereur français en Espagne en 1813, l’enthousiasme de Beethoven s’était tellement étiolé qu’il avait composé un morceau en l’honneur de l’ennemi juré de Napoléon, le futur duc de Wellington. Ce dernier avait vaincu les Français lors de la bataille de Vitoria en 1813 et allait mettre fin à la carrière de Napoléon à Waterloo deux ans plus tard. Par le passé, les musicologues ont fait le lien entre la défaite de Napoléon et la fin du style héroïque de Beethoven. L’essayiste français Romain Rolland a écrit au début des années 1900 : « Lorsque l’homme de Waterloo est tombé, Beethoven, empereur, a également abdiqué ».
Les chercheurs contemporains ont eux tendance à voir le compositeur sous un aspect moins réducteur. Si son dernier style musical était différent de celui de la Troisième Symphonie, sa musique et ses écrits contenaient encore des idées démocratiques, dont la célébration de la liberté et de l’amour fraternel dans l’« Ode à la joie » de sa Neuvième Symphonie fut le point d’orgue. L’héritage qu’il a laissé en tant qu’amoureux de la liberté est intact : sa musique a souvent été jouée dans les luttes contre l’autoritarisme, notamment lors des manifestations de la place Tian’anmen en Chine en 1989 et lors des célébrations qui ont suivi la chute du mur de Berlin la même année.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.







