Qui a vraiment écrit l’Ancien Testament ?

En analysant les plus anciens livres de la Bible, des spécialistes ont identifié le travail de plusieurs auteurs et compilateurs. Comment l’Ancient Testament a-t-il vu le jour ?

De Javier Alonso López
Publication 5 avr. 2026, 09:04 CEST
Cet ancien rouleau de la Torah, les cinq premiers livres de la Bible hébraïque, présente un ...

Cet ancien rouleau de la Torah, les cinq premiers livres de la Bible hébraïque, présente un fragment du Livre de l’Exode, qui raconte comment Dieu remit les Tables de la Loi à Moïse, lequel avait conduit les Israélites hors d’Égypte vers la Terre promise. 

PHOTOGRAPHIE DE Paolo Verzone, National Geographic Image Collection

Des vingt-quatre livres qui composent la Bible hébraïque, les plus anciens sont les cinq livres fondamentaux de la Torah : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, c’est-à-dire le Pentateuque. Ils narrent la création du monde et l’histoire du peuple juif jusqu’à son arrivée en Terre sainte. Tant dans la tradition juive que dans la tradition chrétienne, on pense que ces textes ont été écrits par un unique auteur : Moïse, le patriarche qui aurait conduit les Israélites hors d’Égypte et à qui Dieu (ou Yahvé) aurait, selon le livre de l’Exode, révélé la Torah.

Cette mosaïque du sixième siècle figure Moïse sur le mont Sinaï recevant la Loi de Yahvé. ...

Cette mosaïque du sixième siècle figure Moïse sur le mont Sinaï recevant la Loi de Yahvé. Basilique Saint-Vital, Ravenne.

PHOTOGRAPHIE DE Scala, Florence

Mais même aux premiers siècles de l’ère chrétienne, certains doutaient que Moïse ait réellement composé les cinq livres de la Torah. Et certains passages s’accordent mal avec l’idée qu’il ait pu en être l’auteur, ou l’étayent mal ; on pense à l’épisode du Deutéronome où Moïse raconte sa propre mort : « Moïse, le serviteur du Seigneur, mourut là, au pays de Moab, selon la parole du Seigneur. » Un autre verset, dans le livre des Nombres cette fois-ci, serait empreint d’une profonde ironie s’il avait effectivement été écrit par Moïse : « Or, Moïse était très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté. »

Autre fait curieux, tout au long de la Torah, certains épisodes sont racontés plus d’une fois, avec des points de vue et des détails différents, comme si l’on avait diverses versions de plusieurs auteurs.

les plus populaires

    voir plus
    Vue du sommet du mont Sinaï, dans la péninsule du Sinaï, qui culmine à une altitude ...

    Vue du sommet du mont Sinaï, dans la péninsule du Sinaï, qui culmine à une altitude de 2 285 mètres et se trouve actuellement sur le territoire égyptien.

    PHOTOGRAPHIE DE Benny Marty, Age Fotostock

    Le livre de la Genèse inclut deux versions de l’alliance conclue par Abraham avec Dieu pour s’assurer une descendance nombreuse et une nouvelle terre où vivre. L’une d’elles, chapitre 17, souligne que pour sceller l’alliance, Dieu ordonna : « Tous vos enfants mâles seront circoncis. » Mais une autre version, narrée au chapitre 15, ne fait aucune mention de la circoncision. La naissance prochaine d’Isaac est également annoncée de deux manières. Au chapitre 17, Dieu s’adresse directement à Abraham : « Oui, vraiment, ta femme Sara va t’enfanter un fils, tu lui donneras le nom d’Isaac. » Mais au chapitre 18, le message est transmis par trois êtres célestes qui rendent visite à Abraham et à Sara.

    Parfois, les travaux de plus d’un auteur semblent être entrelacés dans le même récit. Le cas le plus manifeste est celui de Noé et du Déluge. Les versets comportent des détails différents concernant le nombre d’animaux censés entrer dans l’arche (un couple de chaque espèce ou sept couples pour les « purs » et un couple pour les « impurs ») et divergent quant à l’espèce relâchée pour aller trouver la terre ferme : corbeau ou colombe ?

    En outre, une analyse du texte hébreu originel révèle des styles, des expressions et des stades d’évolution du langage très différents. Cela est particulièrement manifeste dans des passages incluant des versets écrits dans une forme archaïque de l’hébreu. De manière analogique, cela reviendrait à lire un texte en anglais écrit en partie dans le style de Chaucer, en partie dans l’anglais de Shakespeare et en partie dans un style contemporain.

    Bien que le doute ait plané depuis longtemps, le premier auteur moderne à s’opposer à l’idée que Moïse puisse être l’auteur du Pentateuque fut le philosophe anglais Thomas Hobbes dans Léviathan, traité politique publié en 1651. En 1753, le médecin français Jean Astruc suggéra l’existence de deux auteurs différents pour le livre de la Genèse et, en 1780, le théologien allemand Johann Gottfried Eichorn étendit cette affirmation à l’ensemble du Pentateuque.

    Lot et ses filles fuient la destruction de la ville, mais son épouse, qui s’est retournée, ...

    Lot et ses filles fuient la destruction de la ville, mais son épouse, qui s’est retournée, a été transformée en statue de sel. Peinture à l’huile de Jean-Baptiste-Camille Corot, 1857. Metropolitan Museum of Art, New York.

    PHOTOGRAPHIE DE Fine Art, Age Fotostock

     

    LE YAHVISTE

    Enfin, en 1878, le spécialiste allemand de la Bible Julius Wellhausen formula son « hypothèse documentaire », qui est encore largement acceptée de nos jours ou, du moins, qui constitue le point de départ de toute discussion sur la datation de la Torah et sur l’identité de ses auteurs. L’hypothèse documentaire avance que dans les cinq premiers livres de la Bible tels qu’ils nous sont parvenus, on peut distinguer différents courants narratifs composés par différents auteurs à différents moments de l’Histoire et en différents lieux.

    Selon l’hypothèse de Julius Wellhausen, on peut identifier le texte de la plus ancienne version de la Torah à certaines caractéristiques communes. La plus évidente est qu’on y désigne Dieu par le nom Yahvé. Plus tard, comme cela est établi dans l’Exode, le code religieux israélite interdirait de prononcer son nom : « Tu n’invoqueras pas le nom du Seigneur, ton Dieu, pour le mal ». (Les traductions françaises de la Bible ont tendance à rendre le nom Yahvé par « le Seigneur »). Le fait que les événements décrits prennent place dans la région de Jérusalem et dans les montagnes de Judée, par exemple la destruction de Sodome et Gomorrhe et les histoires d’Abraham et de son neveu Lot, permet également de discerner ce courant narratif. Les protagonistes sont les patriarches des douze tribus qui se sont installés dans ces lieux : Ruben, Siméon, Lévi et Juda. Les caractéristiques linguistiques et narratives de ces sections ont fait naître une thèse : leur auteur aurait été une personne en lien avec le Temple de Jérusalem du temps où Jérusalem était la capitale du royaume du sud, celui de Juda. Puisque Juda se sépara du royaume juif du nord, Israël, en 930 av. J.-C., cet auteur composa probablement entre les dixième et neuvième siècle avant notre ère. L’auteur a été surnommé le Yahviste, car il désigne Dieu par le nom Yahvé, et la source elle-même est connue sous le nom de « J », abréviation du mot allemand Jahwist.

     

    L’AUTEUR DU NORD

    D’autres sections du Pentateuque se distinguent par le fait qu’on y appelle Dieu Elohim au lieu de Yahvé ; les spécialistes appellent ce texte source « E ». Les sources J et E racontent souvent les mêmes épisodes mais incluent des détails différents. Par exemple, tandis que l’auteur de la source J écrit que la révélation de Dieu à Moïse a eu lieu sur le mont Sinaï, l’auteur de la source E appelle le lieu Horeb. Comme ces deux noms renvoient au même relief géographique, cela suggère que le site de la révélation portait deux noms distincts. Les événements narrés dans la source E prennent place dans la région du nord, le royaume d’Israël, qui resta indépendant jusqu’à sa conquête par les Assyriens en 722 av. J.-C. Les protagonistes de la source E sont les patriarches des tribus qui occupèrent historiquement le territoire du royaume d’Israël, comme la tribu de Benjamin.

    Depuis l’époque de Salomon, on gardait l’Arche abritant les Tables de la Loi à l’intérieur du ...

    Depuis l’époque de Salomon, on gardait l’Arche abritant les Tables de la Loi à l’intérieur du Temple.

    PHOTOGRAPHIE DE Balage Balogh, RMN-Grand Palais

    Les sections de la Torah appartenant à la source E formaient donc vraisemblablement un texte à part entière, semblable à celui de la source J, mais avec des caractéristiques propres. Dans le texte, des indices laissent penser que l’auteur de E vécut au neuvième siècle avant notre ère, dans le royaume du nord, celui d’Israël. La révérence que manifeste le texte envers Moïse a conduit à l’hypothèse que l’auteur d’E (le « document élohiste ») était l’un des prêtres du sanctuaire de Shiloh, qui appartenait à la tribu de Lévi, dont Moïse était également issu. Cela expliquerait pourquoi il n’est pas fait mention dans E de la tradition ultérieure qui fait d’Aaron un frère de Moïse et pourquoi Aaron est fortement critiqué dans E pour avoir pris part à la création du veau d’or, une idole fabriquée par les Israélites pendant que Moïse était sur le mont Sinaï avec Dieu.

    Aaron, frère de Moïse, sur une icône du monastère de Kirillo-Belozersky, Russie.

    Aaron, frère de Moïse, sur une icône du monastère de Kirillo-Belozersky, Russie.

    PHOTOGRAPHIE DE Scala, Florence

     

    LA FUSION DES TEXTES

    Ainsi, entre les dixième et huitième siècles avant notre ère, chacun des deux royaumes, Juda et Israël, eut sa propre collection de récits sur les origines du monde et de ses habitants. Bien que semblables sur le fond, les deux récits différaient par certaines caractéristiques linguistiques, par le cadre géographique de certains épisodes et par l’importance accordée à certaines tribus.

    Toutefois, en 722 av. J.-C., cette situation changea quand les Assyriens détruisirent le royaume d’Israël et qu’une partie de sa population chercha à trouver refuge dans le royaume voisin de Juda et dans sa capitale, Jérusalem. Les réfugiés, qui apportèrent avec eux leurs propres textes sacrés, furent accueillis à Juda. On pensait peut-être qu’afin de faciliter l’intégration de la nouvelle communauté israélite, il était sensé de produire un texte sacré commun combinant les deux précédents. On pense qu’un auteur inconnu entreprit cette tâche vers l’an 700 av. J.-C. en se servant de J comme cadre général, c’est-à-dire de la version acceptée depuis plusieurs siècles à Jérusalem, ville où cette fusion fut probablement réalisée.

    Vue de la ville de Jérusalem depuis un cimetière juif sur le mont des Oliviers. En ...

    Vue de la ville de Jérusalem depuis un cimetière juif sur le mont des Oliviers. En arrière-plan se trouve le mont du Temple, dominé par le dôme du Rocher. Le Premier et le Second Temples furent érigés sur ce site.

    PHOTOGRAPHIE DE PIERRE WITT, Gtres

    Dans les décennies qui suivirent, les prêtres du Temple de Jérusalem encouragèrent la rédaction de textes supplémentaires afin de clarifier et de compléter la version fusionnée précédente. Entre les sixième et cinquième siècles av. J.-C., un auteur anonyme effectua des ajouts importants au texte composite mêlant J et E en y intégrant ce que les spécialistes appellent désormais P, pour Priesterschrift, c’est-à-dire le « document sacerdotal » en allemand. Ces ajouts ont principalement trait aux rituels du Temple de Jérusalem. P inclut par exemple des détails distinguant les animaux purs des impurs avant de monter dans l’arche de Noé, alors même qu’à l’époque du Déluge, le Temple de Jérusalem et ses lois sur la pureté n’existaient pas encore. La source P, comme la source E, désigne Dieu par le nom d’Élohim, peut-être comme une concession à la version ancienne du royaume d’Israël. Mais contrairement à E, P insiste sur l’autorité d’Aaron plutôt que sur celle de Moïse. Cela indique probablement que l’auteur de P était un prêtre du Temple de Jérusalem et qu’il se considérait descendant d’Aaron.

    Abraham se prépare à sacrifier son fils Isaac. Peinture à l’huile du Caravage. Vers 1603. Galerie ...

    Abraham se prépare à sacrifier son fils Isaac. Peinture à l’huile du Caravage. Vers 1603. Galerie Uffizi, Florence.

    PHOTOGRAPHIE DE L. Ricciarini, Bridgeman, ACI

    Quelques décennies plus tard, un changement majeur allait intervenir dans la composition de la Torah : l’ajout d’un nouveau livre aux quatre précédents. En 622 av. J.-C., alors que Josias, roi de Juda, faisait rénover le Temple, un nouveau texte y fut découvert ; il contenait apparemment une partie inconnue de la Loi dictée par Dieu à Moïse sur le mont Sinaï. Ce texte se présentait sous la forme d’une série de discours prononcés par Moïse lui-même, tandis que le reste de la Torah est constitué des paroles que Dieu lui dicte. Une autre différence majeure est que l’auteur de ce texte insiste sur le fait qu’il n’y a qu’un seul Dieu, un seul peuple et un seul lieu de culte, le Temple de Jérusalem, et qu’il critique les autres sanctuaires dispersés à travers le pays. Il semble que le but principal de ce texte tout juste découvert fût d’encourager la centralisation de la vie religieuse autour du Temple dans la capitale, Jérusalem, et se débarrasser des autres centres de culte.

    On présenta le texte au roi Josias, qui en fit une lecture publique dans le Temple devant le peuple, les prêtres et les prophètes. Lorsqu’il eut fini, tout le monde s’engagea à obéir à la Loi contenue dans le livre, qui vint agrémenter les ouvrages existants. On considéra ce texte comme une seconde Loi, qui est d’ailleurs la signification de son nom grec, Deuteronómion. Les spécialistes appellent cette source D. Certains des livres bibliques qui racontent l’histoire d’Israël et de Juda à partir de l’époque de David et de Salomon pourraient également appartenir à D. Plusieurs traits caractérisent cette source : l’auteur tient Moïse en haute estime ; la montagne sacrée est appelée Horeb plutôt que Sinaï ; et l’expression « Yahvé Eloheka », qui signifie « Yahvé, ton Dieu » et combine les noms utilisés dans J (Yahvé) et dans E (Elohim), est utilisée.

     

    SORTIR DU DÉSERT

    En 586 av. J.-C., Nabuchodonosor II, roi de Babylone, anéantit le royaume de Juda, sa capitale Jérusalem, et son Temple. Une partie de la population de Juda fut déportée à Babylone où elle resta en exil pendant plusieurs décennies jusqu’à ce que le roi perse Cyrus le Grand lui permette de revenir sur sa terre pour rebâtir son pays et son Temple, le tout dans une relative autonomie politique. Quelque temps après le retour d’exil, le texte de la Torah eut droit à un ultime ajout qui lui donna la forme que l’on connaît aujourd’hui. Un nouvel auteur réunit les textes qui avaient été dispersés à travers différents ouvrages en un unique volume et les adapta pour leur donner une unité.

    Selon certains universitaires, cet ultime auteur n’était autre qu’Esdras, scribe juif, spécialiste de la loi de Yahvé et fonctionnaire auprès du roi perse Artaxerxès. On envoya Esdras réformer la pratique religieuse à Jérusalem, quoique la date de cette réforme demeure incertaine. Si le roi dont on parle était Artaxerxès Ier, la mission d’Esdras dut se dérouler peu de temps après 457 av. J.-C., mais s’il s’agit d’Artaxerxès II, elle eut plutôt lieu au quatrième siècle avant notre ère.

    Le livre de Néhémie explique comment Esdras présenta publiquement cette nouvelle Loi, désormais compilée en un corpus unique : « Alors le prêtre Esdras apporta la Loi en présence de l’assemblée, composée des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre […] Esdras, tourné vers la place de la porte des Eaux, fit la lecture dans le livre, depuis le lever du jour jusqu’à midi, en présence des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre : tout le peuple écoutait la lecture de la Loi. »

    Alors que le processus de compilation de la Torah semble s’être achevé avec Esdras, le corpus plus étoffé que nous appelons Bible continua à évoluer. Les prêtres juifs accordèrent le statut d’œuvres révélées par Dieu à d’autres livres faisant partie du patrimoine littéraire juif. Parmi celles-ci, on trouve des chroniques historiques telles que celles des prophètes Josué et Samuel et des Rois ; des livres attribués aux prophètes tardifs, comme Isaïe, Jérémie et Ezekiel ; et des œuvres morales et poétiques telles que les Proverbes et le Cantique des Cantiques. Tous ces textes formèrent la Bible juive qui, aux premiers siècles après Jésus-Christ, allaient devenir le cœur de l’Ancien testament chrétien.

    Esdras lit la Torah à l’extérieur du Temple après que les Judéens sont rentrés de leur ...

    Esdras lit la Torah à l’extérieur du Temple après que les Judéens sont rentrés de leur exil à Babylone.

    PHOTOGRAPHIE DE Balage Balogh, RMN-Grand Palais

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

    les plus populaires

      voir plus
      loading

      Découvrez National Geographic

      • Histoire
      • Santé
      • Animaux
      • Sciences
      • Environnement
      • Voyage® & Adventure
      • Photographie
      • Espace

      À propos de National Geographic

      S'Abonner

      • Magazines
      • Livres
      • Disney+

      Nous suivre

      Copyright © 1996-2015 National Geographic Society. Copyright © 2015-2026 National Geographic Partners, LLC. Tous droits réservés.